8. Faidherbe – Chaligny

Elle était là, sur le quai. Bien sûr, c’est elle. Elle n’aurait jamais dû être là. Plus maintenant. Elle a toujours compartimenté sa vie en données géographiques. Cette station, c’est une tranche close depuis cinq ans. Et moi, moi qui la regarde, qui la dévisage, la dévore. Je viens d’une tranche close depuis si longtemps. Dix ans. Nous n’étions même pas les mêmes personnes.

Là, elle se souvient, je l’entends se souvenir : ici, elle a attendu recroquevillée sur une marche l’annonce de la mort de son arrière-grand-mère. Ici, elle a ressenti pour la première fois du dégoût pour la bassesse de quelqu’un. Ici, elle a fait l’expérience de la résistance à un système. C’est ce qu’elle croit. Elle a toujours résisté. Elle a toujours eu le prix de l’adversité. Et avant, de mon époque à moi, elle était seule face à cela. Là, elle avait des amies. Elle pouvait camoufler un peu sa morgue et son sens du défi, presque un sentiment de supériorité. Elle se persuadait encore de tenir pour les autres… Se fuir soi-même dans les autres. Il y a toujours plus malheureux que soi. Certes. Mais enfin… Elle est portée par un sentiment « d’à côté ». Vous pouvez bien faire tout ce que vous voudrez, elle rebondira, elle sera ailleurs et autre chose. Voilà sa conviction profonde. Quelqu’un d’autre que moi lui a dit « on n’arrête jamais ni les poètes ni les tempêtes ». Je n’aurais pas mieux formulé. Elle est perdue dans ses pensées avec un demi-sourire et un demi-chagrin sur les lèvres quand je m’avance vers elle, sans trop savoir pourquoi. —C’est toi ? (diantre a-t-on déjà fait plus mauvaise entrée en matière ? Je me désespère parfois…)

— Gustave ? dit-elle avec surprise mais spontanément.

— Tu m’as reconnu ? Pourtant je…

— Ta voix n’a pas changé. Tes yeux non plus. Je suis contente de te revoir, me répond-elle dans un sourire qui pourrait effacer toutes les douleurs.

— Mais avant j’étais… fis-je en montrant ma désolante silhouette.

— Oui, tu étais beau comme un dieu, et moi laide. Qu’est-ce que cela peut faire ?

— Qu’en ai-je fait ? Toi tu avais un physique d’adversité, des handicaps à surmonter mais déjà un éclat, un éclat noir et sombre, un éclat de sorcière ou d’enchanteresse qui ne voit pas exactement les mêmes choses que les autres. Tu écris toujours ?

— Évidemment, ça me définit depuis toi. Maintenant j’écris des choses qui comptent.

— Tu écris à ta hauteur.

— C’est ce que tu m’avais conseillé de faire. Voire ordonné, ironise-t-elle.

— Et tu es allée chercher cette hauteur. Cette perfection effroyable que j’avais déjà vue en toi.

— Arrête. Tu parles comme un mort.

— Je le suis, socialement, regarde ce que je suis devenu.

— Un juriste ?

— Comment tu sais ?

— Annuaire des thèses, j’ai failli en faire une, j’avais vu ton nom…

— En tout cas, je ne te parle pas de ça.

— Je sais. Et je m’en fous de ce dont tu me parles. C’est qu’une apparence, et ça, ça se change. C’est que l’impression d’un mal-être. Lequel ?

— De ne jamais t’avoir revue, peut-être, alors que je me serai tué de ne pas t’avoir connue.

— À qui la faute ? me lance-t-elle avec une agressivité bien méritée.

— Je sais. Mais c’était trop compliqué.

— Sortir du mensonge et du mystère ?

— Regarder en face. Accepter de l’aide. Et ce n’est pas ce que tu cherchais.

— Parce que tu n’aimes pas les filles ?

— Oui. Mais ?

— Oh… ce sont des choses qui se sentent. Personne n’est au courant, n’est-ce pas ?

— Non. Bien sûr que non. Alors quoi maintenant ?

— Alors tu vas te reprendre en main. Et je serai là pour t’aider, dit-elle en me tendant sa carte.

— Et toi ? Toi le bonheur, ce sera pour quand ?

— J’aime aider les gens.

— Là n’est pas la question, tranchai-je. Le bonheur pour toi, avoir quelqu’un qui t’aide toi, c’est pour quand.

— Un autre jour, ou une autre vie. Qu’importe. Tu as été là, d’autres ont été là. Par épisode. Pour quelques phrases qui m’ont fait grandir.

— Toujours seule.

— J’ai peut-être trop de fantômes avec moi, je fais peut-être peur, je suis peut-être aveugle et lâche aux signaux. Je ne sais pas. Ça ne m’intéresse pas de le savoir.

— J’espère qu’un viendra et verra ce que j’ai vu, et… qu’il aimera la femme aussi, en plus de l’âme, dis-je en lui caressant la main alors qu’elle descend du métro.

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