Aujourd’hui j’ai peur

C’est bon, je plonge dans la peur. J’y succombe. Mais que voulez-vous que je fasse d’autre ? Que voulez-vous faire quand on se sent plus proche d’un rappeur qu’on aime que de sa propre famille ? Quand on se voit seul à sentir la haine, à ressentir ce frisson dans le dos ? À se voir le seul à se savoir étranger…
Comment voulez-vous, quand les lignes de démarcations finissent par passer au sein de votre propre famille, comment voulez-vous garder tout à fait courage ?Se demander si l’on est fou. Si l’on est fou d’être le seul à avoir peur. Si l’on est paranoïaque ou réellement poursuivi. Si l’on est fou de se sentir menacé par leurs espoirs, par ceux qu’ils jugent ne pas être effrayant, pourtant. Se demander si l’on est fou d’avoir les amis que l’on a, d’aimer les gens que l’on aime, d’avoir de la méfiance pour les gens que l’on devrait aimer.Avoir peur de son propre sang, ne pas se reconnaître dans sa propre chair.
Voilà ce qu’est la frayeur qui habite mes entrailles, malmène mes tripes et saccage mon cœur ces temps-ci.

Ne plus savoir où j’en suis. Ne plus vouloir appeler frère celui qui l’est de fait, et persister à se sentir sœur de celui qui ne l’est pas. Se sentir proche de ses frères humains. De tous ces frères humains. Ne pas céder à la ségrégation de l’arbitraire génétique.

À quel moment savoir si l’on entre en résistance ou si l’on entre en folie ? À quel moment savoir si notre peur est légitime ? À quel moment savoir de quel côté penche la balance de l’irrationnel ? Du leur ou du notre ? À quel moment la vie nous a-t-elle demandé de faire un tel choix ? À quel moment cela semblait-il si définitif et irrémédiable ? À quel moment faudra-t-il choisir ? Choisir vraiment ? Est-on à ce moment-là ? Est-on déjà à ce moment-là ?

Ou est-ce moi qui délire ? La haine est-elle à nos portes ? Ou n’existe-t-elle pas ? Ou est-elle déjà dans le salon ? Les loups sont-ils dans Paris, ou n’existent-ils que dans ma tête ? Peut-être ont-ils raison, peut-être, peut-être ne suis-je qu’un mouton fou. Mais que faire alors ?

Écouter la terreur qui bat dans mes tempes ? Ou écouter leur raison que je refuse de suivre, que je refuse d’entendre. Qui n’est que haine. Comment une logique, comment une adhésion, comment un espoir ou un rêve ne peut-il se fonder que sur la haine et le rejet des autres ? Peut-on croire au kärcher comme on croit à un martyr ? Que cela est absurde… Suis-je la seule douée de mémoire ou ai-je trop d’imagination morbide ? Je n’ai que des questions, ils n’ont que des certitudes. Je n’ai pas la force de hausser la voix face à leurs cris. Je me défile. Je veux m’effacer du paysage.

Je n’ai jamais suivi ni la peur ni l’arbitraire d’un prétendu destin et pourtant aujourd’hui je dois choisir entre la peur et l’arbitraire d’une naissance. Alors je choisis la peur. Pourtant il y a la peur de part et d’autre. Mais ma peur c’est la survie. Parce que ma peur, à moi, n’est pas la haine. Ce n’est pas une peur paranoïaque qui se sentirait menacée. Non. C’est la peur de l’animal inquiet et de la bête traquée. Je sais ce que j’ai vu. Je sais les mensonges, les violences, les menaces.

La peur est aussi du côté de ceux qui haïssent, ils se sentent en danger et la peur est bien sûr du côté de celui qui est directement, nommément visé. J’ai trop d’amis du côté de ces prétendues menaces extérieures. Trop d’amis qui me connaissent et me respectent plus que ceux de mon sang. Oui. Le temps a mis une telle distance entre nous. Le temps a mis une telle distance.

Non. Bien sûr nous ne sommes pas en guerre civile, là c’est moi qui déraille, je le sais. Non bien sûr nous n’avons pas encore le goût du sang dans la bouche, non bien sûr que non, nous n’en sommes qu’à l’amertume. Nous n’en sommes encore qu’aux concepts et aux idéaux. Et plaît à Dieu que nous en restions là.

Mais la terreur tout de même. Mais ma terreur tout de même ! Comme si une chose qui aurait dû disparaître depuis si longtemps s’incrustait dans nos imaginaires et nos quotidiens. Je n’ai pas connu tout cela. Bien sûr que je suis trop jeune. Et ceux qui l’ont véritablement connu ne sont plus là. Pourquoi est-ce que j’en porte la mémoire si vive, plus vivace et vibrante que leurs propres enfants, qui semblent amnésiques ? Pourquoi c’est mon cœur qui se serre et se révulse quand les enfants des victimes reprennent la voix des bourreaux d’hier ? Parce que mon cœur à décider de s’attacher à l’autre côté. Parce que mon cœur à décider de s’attacher à d’autres valeurs. Parce qu’il l’a décidé. Et moi avec.

Mais à quoi bon avoir peur ? Ils ne gagneront pas cette fois. Enfin… ils n’ont pas encore gagné. Plaît à Dieu qu’ils ne gagnent jamais, plus jamais.

Bien sûr je pourrais tenter de les convaincre, faire appel à la raison, dire que moi-même c’est la raison qui me guide. Mais non. Enfin pas entièrement. C’est bien la peur aujourd’hui, c’est l’instinct qui aujourd’hui me pousse vers le dialogue et le refus de l’exclusion.

Pourquoi me demander à moi ce que je pense ? Pourquoi attendre que je sois de leur avis ? Parce que je suis intelligente ? Grand Dieu que cela est stupide. Mon Dieu, je ne veux pas mêler l’intelligence à tout cela ni paraître méprisante. Crier « Bon Dieu, non je ne suis pas de votre avis, cela tombe sous le sens ! » Mais non… bien sûr que non… parce que leurs réactions sont humaines également. Et je ne sais pas être dans le dédain. Cela ne me va pas, mais tout de même ! Et Dieu… non, je devrais laisser Dieu en dehors de tout ça, ce n’est jamais que de la politique. Mais c’est la peur là encore, là encore c’est la peur qui me fait m’en remettre à Lui…

Je ne crois pas à la supériorité absolue d’un camp sur l’autre. Je ne crois pas aux rapports de force ou de hiérarchie. Je sais ce que je veux et je ne veux pas, ce qui me semble juste ou pas. Je crois au dialogue, au rassemblement, à la culture et à l’inclusion. Qu’est-ce qui m’a rendu ainsi ? Parce que la question se pose. Oui la question se pose et ne trouve pas de réponse !

Et on me demande de faire ma vie, qu’ils en soient fiers !? Mais… comment ? Avec quelle version de moi-même seraient-ils en accord ? Ils m’ont trop rêvée et pas assez regardée… Je ne m’oublierai pas sur le chemin, et mes valeurs sont une trop grande partie de moi-même. Même si je suis lâche. Je ne mourrais pas pour ces valeurs. On ne me le demande d’ailleurs pas. Je n’ose m’imaginer dans l’action ou le combat. Je ne sais même pas parler convenablement pour m’opposer par la voix…

Je refuse de m’affirmer car je refuse de blesser ou de me faire souffrir encore plus. Je resterai « heureuse du mal que je n’ai pas fait » comme Oxmo. Encore un dont la tronche ne leur revient pas et dont je me sens si proche… Je ne sais que me réfugier dans l’écriture, et proclamer à la face du monde des phrases qui ne le changeront probablement pas. Elles ne seront lues que par ceux qui sont déjà de mon côté… Car cela aussi vous l’ignorez… Lequel d’entre-vous sait que j’écris ? Aucun… Pourquoi me borner à vouloir me sentir proche de gens qui ne regardent même pas mon visage…

Pourquoi ne pas chercher à les atteindre ? À leur parler ? Par lâcheté sans doute… Car je mettrai ma terreur à nu, j’ai trop de larmes qui n’attendraient que ça. Je serai bonne à enfermer… Et pas convaincante… Parce que oui, aujourd’hui, avec toute la charge historique et sociale que ces gens-là portent, maquillent et représentent — et dont je ne parlerai pas, ils seraient trop fiers de me contredire et de se sentir flagellés — face à ceux-là, je tremble. Aujourd’hui, j’ai peur. Mais je vais vivre avec, sur le fil, et tenter de rester droit.

 

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