Besogneux

 

Alors on en est là ? On en est encore là ? À nouveau là ? À demander aux gens de rentrer dans des cases ? À les catégoriser et hiérarchiser ? Finalement c’est le sport national de l’humanité cette histoire… Alors très bien ! Jouons ! Race ? Besogneuse !

Oui. Et je le porte avec fierté ! Ce n’est pas dans vos listes ? Je vais vous expliquer ce que c’est « besogneux ». C’est le mot que vous cherchez toujours, quand vous souhaitez catégoriser cette armée de métèque, comme vous dites du bout des lèvres, que vous regardez avec mépris, qui vous paraît pitoyable, à simplement être poli et travailleur. Ces travailleurs de l’ombre. Pas par timidité, pas par peur de la lumière. Simplement que nous ne sommes pas des papillons de nuit qu’elle subjugue au point de s’immoler. Nous sommes des fourmis, oui, nous aimons la lumière, le soleil écrasant, mais on n’en fait pas tout un plat. Nous ne faisons pas de vagues. Nous sommes la vague à contre-courant des discours bruyants.

Besogneux, c’est tout ces gens, ces industrieux, ceux qui se lèvent tôt le matin, ceux qui n’ont pas de haine, qui ne cherchent à écraser personne, qui veulent aider. Ceux des civilités du quotidien : tenir une porte, porter des paquets, que sais-je… Faire ce qui doit être fait selon notre conscience, pour nous-mêmes et pas pour le regard des autres. Besogneux, c’est le peuple des petites attentions, les attitudes qui mettent de l’huile dans les rouages du quotidien, les gestes auxquels personne ne prêtent attention, mais qui sont utiles pour faire tourner le monde, ou au moins le conserver dans son humanité.

Besogneux, c’est ceux qui n’ont pas besoin d’avoir la haine ou la jalousie pour faire quelque chose d’eux-mêmes, pour vouloir faire mieux. Non. Nous le ferons simplement pour nous-mêmes, ou pour ceux qui nous sont chers. Ceux qui se saignent pour leur famille, ceux qui poursuivent un rêve, une éthique. Nous avons tous des destins exemplaires. Pas tous du genre à être dans les livres d’histoire, non.

Mais Marie Curie était une besogneuse. À la force de son cerveau, sans haine ni violence, elle a simplement tapé du poing sur la table, impressionné par son intelligence, imposé par son génie et son travail. Elle s’est simplement tenue droite toute sa vie. Et saisit toutes les chances possibles, les a exploitées au maximum. Elle n’a jamais accepté « non » comme réponse, elle les a transformés en « oui », avec malice et bravoure. Détourner les interdits et les barrières. Oui, c’est plus d’efforts que de crier, faire pression ou pleurer et se résigner. On ne s’imagine même pas une autre solution. Pas par timidité, pas par faiblesse. Par simple volonté. Vouloir atteindre son but et ne pas accepter les obstacles, les voir comme des étapes, des cadenas sur des portes et pas des murs. Accueillir l’adversité comme une chance d’apprendre et grandir.

Je dis Marie Curie, mais je pourrais en citer tant d’autres. Tellement de femmes. Beaucoup d’hommes. La Résistance avait le visage des besogneux. Vous pouvez proposer d’autres figures, je sais que vous en avez dans le cœur. Vous savez bien de qui vous vous sentez l’héritière ou l’héritier.

Besogneux, c’est un but unique pour le grand jeu de la vie : faire tout ce qu’il nous est possible de faire. Faire au mieux. Être la meilleure version de soi-même selon l’éthique que nous nous sommes assignée. Cette si lourde éthique qui nous vient d’on ne sait où, qui va parfois jusqu’à nous tenir éveillés la nuit parce qu’on n’a oublié un mot gentil à un ami, pas tenu une porte, pas vérifié un détail. Être attaché au travail bien fait, pas pour être un modèle, pas pour les bravos, seulement faire bien par amour de ce qu’on fait.

C’est cela être besogneux. Passer inaperçu parce qu’on ne fanfaronne pas de ce qu’on fait, parce que c’est naturel pour nous de le faire, c’est comme respirer, ou vivre comme un miracle les possibilités que nous avons. Oui, alternativement banalité et bénédiction. Et rendre grâce toujours, parce qu’on ne se rend même pas compte de nos efforts, on prend ça pour des coups de chance. On est artisans et émerveillés, on est le petit peuple des faubourgs qui se lève en chantant le matin pour sourire au monde entier. Ceux qui sont heureux en caressant une pierre ou un objet bien fabriqué, en respirant la terre qui nous porte. Ceux qui sont attachés au monde qui les entoure, émus par le travail bien fait d’un autre. On se sent être avec les petits détails du monde.

Besogneux, c’est témoigner du respect à chacun. Pas parce que c’est écrit dans la Bible, pas parce qu’on a peur du policier, non, simplement parce que c’est notre seul moyen de nous respecter nous-mêmes. Parce que c’est notre seule dignité d’Homme que de traiter tout et tous avec considération. Et aussi faire tout du mieux qu’on peut, et même au-delà de ce que l’on croit possible. Faire honnêtement, vaillamment, dignement. Sans raison. Pour honorer la chance qui nous est donnée de pouvoir faire, de pouvoir vivre. C’est là qu’est notre prestige, l’aristocratie du faire-avec-le-cœur. C’est ça être besogneux.

Ce n’est pas fanfaronner tous les jours, ce n’est pas s’excuser tous les jours, non, ce n’est ni l’un ni l’autre. Ni écraser ni s’écraser. S’en tenir à soi. Seulement à soi, à ses valeurs pour lesquelles on existe, à ceux pour lesquels on existe. C’est ça être besogneux.

Et c’est la seule catégorie dans laquelle vous me ferez rentrer, parce que c’est celle que je veux.

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