Une ballade pour mémoire

Elle était assise à côté de moi, elle n’avait pas d’âge. Un âge avancé c’est certain de par ses cheveux d’argent. Mais pas de certitude. Le train démarre, un TGV tout ce qu’il y a de plus banal. Mais pas pour elle, elle était déjà dans ses souvenirs, elle était ailleurs en d’autres temps.

« Parle-moi d’avant, parle-moi des miens, des rires et du sang, des temps anciens. » Voilà sa complainte alors que nous nous éloignons de Paris, à 300 kilomètres par heure. Je ne la connais pas. Que lui dire ? Elle continue : « Tu sais les trains, quand j’étais enfant, on y mettait des gens, des enfants, oui des enfants même. C’était la guerre. » Me dire ça à moi. Oui, bien sûr que je le sais. Je suis juive. Je n’ai pas le choix de ne pas le savoir. C’est dans mon sang, c’est dans ma chair, c’est dans toutes les histoires qu’on m’a racontées pour m’endormir. « Oui, répondis-je, et à l’arrivée on leur a pris leur bien maigre et dérisoire bagage, on leur a demandé leur nom, leur âge, les plus petits sont allés soi-disant se doucher, sans penser qu’on ne les reverrait plus jamais. Il a plu, il a neigé sur ces visages d’enfants, morts dans l’horreur des camps, ils sont restés là, gisant, dans des fosses ou réduits en cendres. Les plus forts sont partis dans des baraquements, on leur a donné des uniformes trop grands, ils sont partis vers une usine grise, où ils ont travaillé sous des regards plein de haine. Leurs faibles forces se tarirent bien vite, ils n’eurent plus la force de se servir de leurs mains si petites, trop de faim, de froid, de sommeil, eux aussi on les a exterminés, eux qui ne connaissaient même pas leur crime. Il a plu, il a neigé, sur ces visages d’enfants, qui avaient appris à serrer les dents, en voyant leurs parents s’en aller, de l’autre côté de cette terrible voie ferrée, ce quai de déchargement. »

Elle ne s’attendait pas à ça. Moi non plus d’ailleurs, mon ton est sec, bien sûr, cruel peut-être, pas approprié en tous cas. Elle me dévisage, avec une émotion étrange, ce n’est ni de la haine, ni de la peur, ni de la consternation. Elle me détaille simplement. « Alors vous savez. Vous faites partie de ceux qui savent. Après il a fallu revenir, reprendre sa place. Il y avait déjà tellement tellement d’angoisse… Alors, revivre. Sans rien dire et sans écrire. Parce qu’ils ne peuvent pas comprendre, parce qu’ils ne savent ni le feu ni la cendre, tant et tant de cendres… Parce qu’on ne peut pas encore parler. À quoi bon parler ? Comment et pourquoi ? Ça, on ne le savait pas. Pas encore. Et après c’était trop tard. Attendre, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus, jusqu’à ce qu’on crie dans les rues tout ce qu’on arrive à cacher. S’apercevoir que personne ne nous croit, on nous prend pour des fous et voilà. Retomber dans ce maudit silence contre lequel on se bat depuis tout petit déjà. Toujours le silence. Il ne finira jamais. Même quand on parle, il y a le silence de ce que les mots ne peuvent pas dire. Le silence de ce que les morts ne pourront jamais plus dire. Et le silence, d’après. »

Je suis piégée. Je suis à mi-chemin entre l’envie de savoir qui est cette femme, et la lassitude d’entendre encore et encore ces histoires. Bien sûr que c’est grave, bien sûr que c’est capital dans notre identité, dans nos familles défigurées, démembrées. Mais ce n’est pas tout. On était juif avant la Shoah. Nous ne sommes pas que les survivants de cette tragédie. Et nous ne sommes pas tous des colons israéliens non plus. Pourquoi les gens veulent-ils tant de simplifications ? Nous sommes le peuple des dissertations. Voilà mon interprétation en tous cas. Il me faut choisir. Répondre, ignorer ? Quoi répondre ? Avant que j’aie eu le temps de finir ma réflexion sans issue, elle recommence à parler, en se balançant légèrement sur son siège. Je mets un moment à comprendre sa phrase. « Ir zent idishe, mam? »

Du Yiddish. Des années que je n’avais pas entendu cette langue. Celle de mon grand-père paternel. Enfin, à la fin… Quand il ne savait plus parler autre chose. « Oui, je suis juive. Et vous ? »

Elle s’immobilise, ouvre de grands yeux, elle est terrifiée. « Moi non. Moi non. Pas juive. J’ai mon acte de baptême, je l’ai, attendez. Et regardez. Ce sont mes papiers d’identité, ils sont en règle. Germaine Dupont. Je suis Germaine Dupont. Je suis née à, euh, à Lisieux. Oui, Lisieux, comme Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. »

« Ha, ha bon. » Je ne sais pas quoi lui répondre. Elle a l’air en pleine crise d’Alzheimer, elle doit se raccrocher à son mensonge de guerre, son identité d’enfant caché. La pauvre. Qu’est-ce qu’elle fiche dans ce train, seule ?

« Bonjour, Mademoiselle, où allons-nous ? » Quelle horreur, elle est complètement perdue. « Ce train va à Lyon, Madame. » Elle saisit très fort son sac. « Lyon, oui, Lyon. À Lyon je dois retrouver… J’ai écrit son nom ici, là quelque part… » Elle fouille frénétiquement. « Madame, Madame, s’il vous plaît, respirez profondément, ce n’est pas grave, je ne vous le demande pas. » Elle semble se calmer, elle se détend et somnole. J’aurais bien envie de prendre son sac pour voir s’il y a des gens à prévenir… Si ça se trouve, elle s’est échappée d’une maison de retraite. Mais si je la réveille, elle va être encore plus paniquée.

« Bonjour, Madame, excusez-moi, nous sommes encore loin de Lyon ? » Elle vient de se réveiller. « Euh, je pense qu’il nous reste une grosse demi-heure de trajet, Madame. » Elle se recale dans son siège. « Je vais voir mon fils. Pardon, ça ne vous ennuie pas si je vous parle ? » Elle ne se souvient de rien… « Bien sûr que non, bien sûr que non. »

« Il est historien, mon fils. Il s’intéresse à la Collaboration, c’est étrange. J’ai vécu ça, vous savez. Mes parents cachaient des juifs, pendant la guerre. Mais on n’a jamais plus parlé de ça. Il ne fallait pas. Le silence est resté. Peut-être que c’est pour ça qu’il a choisi ce domaine d’étude. Je ne sais pas. En tous cas, c’est effrayant, les mécanismes qu’expliquent les anciens collabos. Je n’aurais pas cru que je pouvais avoir de l’empathie pour eux. Mais c’est… Comme s’ils n’arrivent même plus à penser par eux-mêmes, comme s’ils avaient oublié même le concept de liberté. Et ils obéissaient, c’est tout. Suivre les ordres et n’avoir plus foi en autre chose que les ordres. Mais je vous embête avec mes histoires de vieille femme. » Je lui fais non de la tête. « Pas du tout Madame, pas du tout, des membres de ma famille ont été cachés. Pas très efficacement, on les a dénoncés et… enfin, mes grands-parents étaient les seuls survivants de leur famille. C’est grâce à des familles comme la vôtre, qui ont cru à leur devoir d’humanité que je suis là. » Elle fait la moue. « Oui, probablement. On m’a toujours répété, nous au moins nous mourrons libre, et en ayant cru à la fin de cette foutue guerre. On grandit mal avec ce genre de phrases. Mais je ne vais pas me plaindre avec vous. Ce ne serait pas décent. »

« Je vous en prie, Madame, je n’ai jamais parlé avec quelqu’un comme vous. » Elle a l’air extrêmement enjoué d’une petite fille à qui on vient de dire qu’elle peut partager un secret d’adulte. Pourtant c’est exactement l’inverse. Elle peut enfin s’en libérer…

« Vous savez, je pleure la nuit. Toutes les nuits, c’est de pire en pire, parce que je perds un peu la tête, j’oublie parfois qui je suis, que nous ne sommes plus en guerre, j’ai l’impression de vivre les terreurs des autres enfants de la maison, j’ai peur de perdre mes parents, qu’on m’envoie à Pitchipoï. Je ne sais pas ce qu’ils voulaient dire par ce mot. Mais c’était terrifiant. Ça, je le savais. Je voudrais juste un peu de Paix. Savoir qu’on est en Paix et que nous l’avons gagnée cette foutue guerre contre la haine. Foutue guerre contre la haine. Nous l’avons gagnée n’est-ce pas ? » Mon Dieu, que lui dire ? Bien sûr que oui, ils l’ont gagnée, mais pendant quoi ? 20 ans ? Peut-être même pas. La guerre contre la haine… Pitchipoï… Ils sont tous allés à Pitchipoï, et pratiquement personne n’en est revenu. « Oui, oui vous l’avez gagnée cette guerre. » Mentir. Je ne vais pas l’assassiner à coup de vérités complexes. On ne fait pas ça avec les anciens. « Pitchipoï, c’est un pays lointain. C’est un lieu qui n’existe pas. Beaucoup parlaient ainsi des Camps. » Elle a l’air surprise. « Vous savez cela ? »

« Oui, c’est du Yiddish, ma famille, ils parlaient Yiddish, avant… Avant quand ils croyaient à leurs prières. » Elle se renfrogne. « Il faut toujours croire en ses prières, si on perd la foi, alors il ne reste plus rien du tout. Plus rien du tout. Il y aura toujours une espérance, dans un coin sombre de nos cités, un détour obscur de nos enfances, où le soleil existait en vrai. Vous voyez ? » Oui, je vois. Je vois très bien… On peut avoir espérance dans le passé. Dans un âge d’or…

« L’espoir ce n’est que six lettres. C’est quelque chose que je voudrais avoir. »

« Non, l’espoir est quelque chose à ressentir, comme la tendresse, Mademoiselle. Et il faut espérer en quelque chose de gigantesque. Comme à l’époque, on croyait à la Paix, la Liberté, l’Égalité ! À quoi pouvez-vous espérer maintenant ? »

« La Fraternité peut-être, la Fraternité, oui. Changer vraiment l’Homme, pas juste les meurs. » Je n’allais pas lui dire que nous avons toujours peur pour la Liberté, qu’elle n’a rien d’acquis… Ni que nous vivons dans la peur…

« Vous savez, vous n’avez plus peur aujourd’hui. Avant on avait peur de tout. Et quand on vieillit, on a peur aussi. Peur du vide, peur qu’on nous oublie. Peur de tous les bruits un peu forts ou soudains, c’est plus fort que nous. Quand j’entends un grand bruit, je pense d’abord à une explosion, vous ne savez pas ça vous. » Comment lui dire que si, que nous connaissons cette peur ? Peut-être pas la même, on ne peut pas comparer les peurs. Mais une peur. Oui quand je vois des gyrophares je pense d’abord qu’ont-ils fait sauter cette fois, pourtant les attentats ne sont pas permanents. On n’est pas en Irak ou en Afghanistan, ou n’importe où ailleurs où ça pète tous les jours. « Vous savez Mademoiselle, à un certain âge on voudrait pleurer sans cesse. Parce qu’on s’est retenu toute sa vie. Parce qu’il n’y avait personne pour nous comprendre ou consoler, plus personne. » Oui, bien sûr. On a beau savoir, on ne sait pas, on ne saura jamais, nous n’y étions pas, et quand bien même notre expérience n’aurait pas été rigoureusement la même que la sienne. Personne ne vit les choses de manière identique. Personne, l’inverse est un mensonge. « Vous savez Madame, je vois souvent sur les murs les impacts de balles de la Libération. Là où on les a laissés. C’est comme si la pierre se souvenait, qu’elle nous montrait ses cicatrices. » Elle acquiesce sombrement. « Oui, et il ne faut pas que la pierre oublie. Parce que la pierre est plus difficile à brûler que les livres. Juste au cas où de nouveaux fous arriveraient, et qu’ils voudraient tout effacer. Et encore, c’est tellement partiel ! Je voudrais vous raconter… La rafle, la grande, celle du Vélodrome d’Hiver. J’avais 7 ans, je ne savais pas ce qu’il se passer. Mais il y avait une terreur des adultes. Le silence qui est tombé sur eux. Leur visage qui s’est fermé. On sentait que quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver venait de se produire. Quelque chose que même les adultes ne peuvent pas imaginer ou surmonter. Ce n’était pas juste la guerre ou la mort d’un proche, c’était autre chose. Maintenant on connaît l’ampleur de cet “autre chose”, mais à l’époque… C’est comme si le ciel était devenu très sombre en un claquement de doigts. Oui un claquement de doigts, trois coups de sifflet de gendarmerie, rien de plus. Des mouvements de panique, des gifles qui pleuvent sur des enfants, pour qu’ils fuient. Maintenant je sais pourquoi. Avant je ne comprenais pas. Et des mensonges aussi. Des mensonges aux enfants, des promesses. Quand on est un enfant qui regarde ça de l’extérieur, on voit que les adultes mentent. Mais eux ne savaient pas, et on ne savait pas sur quoi ils mentaient. C’est si confus… »

« Non, Madame, non. Je vois bien. » Dis-je en essuyant une larme. « Ces mensonges ont fait que je suis ici aujourd’hui. » L’annonce de la SNCF me coupe la parole, nous arriverons dans quinze minutes à Lyon. « Vous savez, Mademoiselle, on a tous une étincelle en nous qui nous réchauffe dans le froid de l’hiver, une espérance, si on veut. » Je ne vois pas où elle veut en venir… « Oui, en effet… »

« Et bien, cette étincelle pourrait être nous, entièrement nous, la version idéale de nous-mêmes. Je crois, je pense, que c’est comme ça qu’ils sont entrés en résistance. Ça n’avait rien de rationnel, ni même de vraiment instinctif. Ou alors une autre sorte d’instinct. » Je souris. « Un instinct éthique ? Un instinct de la conscience plus que de la survie ? » Elle me rend mon sourire. « Oui tout à fait ! Une fidélité morale. Ça ne fait pas d’eux des êtres parfaits. Ça non, il y avait comme partout des fous et des méchants et même des pauvres types, mais il y a eu sur cette question précise un déclic, une absence de doute. Alors que tout aurait dû pousser au doute ! »

« Au final, alors, c’est un peu le courage du rêve, Madame ? Ou plutôt celui de l’utopie. » Elle tape sur la tablette. « Bien sûr ! La liberté même de l’utopie, comme cette statue, là, au Louvre, avec les ailes en arrière. Elle est splendide. » J’attrape sa main. « La Victoire de Samothrace ? » Elle me fait signe que oui. « C’est elle ! » J’ai toujours admiré cette statue. Je crois avoir dit plusieurs fois que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. Pour moi… C’est le symbole élémentaire de la révolte et de la liberté. C’est l’intégralité de l’œuvre de Camus en seulement six blocs de marbre… Elle est le visage d’Angela Davis, des Rosa, Parks et Luxemburg, de la petite Malala, de Simone Weil, des mères des Desaparecidos. De toutes ces femmes, qui presque sans faire de bruit, sans volonté de faire du bruit, se sont simplement dressées pour dire non. Alors oui, du bruit, ça en a fait. Mais elle ne voulait pas hurler, pas faire d’esclandre, seulement se tenir droite. Sans arme, ni haine, ni violence, comme on dirait. Comme une fleur. Oui, c’est idiot comme parallèle, mais comme une fleur. Comme la dignité elle-même. Simplement, refuser la victoire des vautours, le silence de la justice, l’infâme vérité de leurs vies indignes et intolérables. C’est sur ces pensées que nous arrivons en gare. Je l’aide descendre sa valise, son fils est sur le quai. Je le salue, me remercie. Sa mère commence à lui parler de moi, je fais mine d’être pressée.

Je ne veux pas remuer ce passé. Je ne veux pas me rendre compte d’à quel point d’autres en savent plus long que moi sur l’expérience de ma propre famille. On ne veut jamais se rendre compte qu’on a grandi dans un silence qui se faisait passer pour un récit transparent. Surtout pas quand il n’y a plus personne vers qui se retourner. Quand ce sont les détails très précis qui manquent à l’appel. Les noms, les dates… Ce qu’on pourrait justement trouver dans les archives. Mais on ne veut pas. Je ne veux pas. Je ne veux pas porter un poids mémoriel qui serait si tangible. Je préfère ma mémoire approximative, de groupe. Je ne veux pas avoir à catégoriser mes relations selon le camp de concentration dont ils descendent. C’est déjà bien assez de se demander de quel bord politique étaient leurs parents. Bien sûr qu’ils n’en sont pas responsables. Bien sûr qu’il y a des néonazis dont les pères auraient pu mourir à Buchenwald ou au Mont-Valérien, et des collabos dont les enfants sont membre de Touche pas à mon pote. Après ce trajet dans sa mémoire, je ressens comme un froid immense. Comme des gerçures qui meurtrissent mon visage et mes doigts. Une vague angoisse. Et une solitude. Je ne pourrais pas parler de ce voyage en train. Personne ne pourra comprendre la dimension qu’il a eue pour moi… Et j’ai peur de la haine qui gronde. Des haines qui grondent. Non, je ne me laisserai pas aller à cette panique et cette mélancolie du fond des âges. Je ne veux pas avoir peur de mon voisin ou de mon prochain. Je ne veux pas être creuse et vide. Je me retourne et rattrape la dame et son fils.

Leur parler, savoir.

 

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