11. Arts-et-métiers

« Qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ? »

Sa voix s’énervait contre ce téléphone qui ne lui avait rien fait, et des sanglots se mêlaient peu à peu son discours. Un soir, métro, sortie de boulot, tristesse. Rien de plus à dire ? Je souriais en coin en entendant cela, sachant très bien que ce genre de phrase n’est jamais suivie d’un silence, tant s’en faut. J’allais pouvoir écrire, faire ma voyeuse littéraire. Il y a toujours plus à dire :

« Tu sais quoi, on se fait piétiner, parce qu’on n’est pas capable de cruauté. Je te jure, c’est ça le problème. On peut pas se réjouir du malheur d’autrui. On peut pas prendre notre pied à voir quelqu’un souffrir. Je comprends vraiment pas comment ils font, les autres, pour dire avec le sourire “il va le sentir passer” je comprends pas. Quoi ? Elle ? Elle j’en sais rien. Je te dis. Je sais plus rien. Je sais qu’elle est du genre à toujours arrondir les angles, voix posée et mots choisis. Y a qu’elle qui peut se mettre en travers de sa propre route, ses doutes ou ses complexes, qu’est-ce que j’en sais ? Et je t’ai dit, quand elle se met en colère ? C’est froid, c’est définitif, mais mesuré, tellement mesuré. Élégant. Oui, j’ai toujours trouvé ça un peu sexy les gens en colère, c’est une question de tension dramatique, je sais pas. Un peu comme dans les tragédies : une émotion pure. Moi je sais pas faire ça. Je sais pas me mettre en colère, tu le sais. Parce que c’est toujours à moi que j’en veux, au fond, de pas me faire respecter avant. L’échec du langage aussi. De pas trouver les mots pour exprimer les limites, et se retrouver comme un con quand elles sont toutes franchies. Tu vois ? Ha ? Oui… Peut-être, oui. Je sais pas. Ha oui clairement. Non là t’exagères, tu peux pas dire ça. Et pourquoi ce serait forcément moi le problème ? Ça m’agace qu’elle me fasse me sentir comme ça… Oui, agace, c’est le maximum que je puisse faire là. Ben… parce que… t’as pas vu son sourire toi, t’as pas vu ses yeux ou ses mains. Au fond tu cherches quoi là ? Que je fasse comme toi ? Ou que je retourne à mes bonnes vieilles habitudes, que je sorte jamais de ma zone de confort ? C’est pour mon bien ou pour le tien ? C’est parce que tu veux pas que je souffre ou parce que tu veux pas savoir si ça marche pour les autres ? Tu veux pas savoir que certains ont le courage de jouer tout à pile ou face ? Non, c’est pas contre toi que j’en ai… Pardon. Mais d’ailleurs c’est même pas à pile ou face, ça je sais faire, ça je sais très bien faire. Je suis toujours dans l’excès, alors que je me méfie toujours des gens excessifs. Faut que j’apprenne l’entre-deux, la patience, la tiédeur, aussi, à un moment. C’est ça la vie quand même, c’est apprendre des trucs. Oui je douille, mais c’est pas la question. Je ressens pas une douleur habituelle, c’est pas insupportable, c’est le genre de douleur qui te fais dire que t’es en vie. Non ce qu’il faut que j’arrête, c’est d’être une girouette dans ma tête. C’est ça le plus insupportable. Non, je suis pas en train de dire que le problème c’est moi, c’est pas ça. Mais tu sais, quand une situation te convient pas, que tu peux pas la changer seul, ben faut aussi changer ta manière de percevoir la situation. Et puis va falloir que je bouge, je sais pas dans quel sens… que je passe à l’attaque ou que je passe à autre chose. Ben c’est pas simple, y a quand même plein de paramètres, plein de données à prendre en compte. Oui, je sais que je suis pas un ordinateur, l’image était mal choisie, rebondis pas la dessus, je t’en prie. Ce que je veux dire c’est que… enfin tu sais ça me pousse aussi à être face à moi-même au lieu de me fuir, à savoir ce que je veux vraiment dans ma vie, à me livrer, aussi. Et ça, je fais pas, tu sais que je le fais jamais sincèrement, toujours en surface, dans l’anecdotique, ou quand ça me permet de me tenir encore à distance de ce que je ressens. Tu sais que c’est comme ça que j’utilise les mots : comme un protège-cahier de la vie. Mais non, putain arrête. Je te fais pas une dépression, c’est pas toxique. Tu peux pas comprendre que : ouais, c’est pas optimal, ça me donne des coups de sang et l’envie de taper dans les murs, mais genre quinze secondes, même pas, et j’ai une telle joie le reste du temps. J’ai plus ce poids dans la poitrine que je traîne depuis des années, j’ai plus ces larmes qui traînent sous les paupières sans jamais tomber, j’ai la banane, putain ! Je souris ! Tu seras pas là quand ça ira mal si je continue ? OK. Je note. Mais non, t’inquiètes, moi je serai là quand toi ça n’ira pas. Parce qu’on a pas la même conception de l’aide. J’ai une propension à l’écoute, à la compréhension. Hein ? Non ! Mais non c’est pas une question de pardon ou de validation. Comprendre c’est toujours pas excuser, on a déjà eu cette conversation 100 fois. Ouais. Non je t’entends plus, si c’est vrai, y a un type qui massacre une chanson là, écoute. T’entends ? Ben voilà. Je te rappelle. Ciao. »

Effectivement, même pour moi juste à côté, il m’était difficile de me concentrer sur sa conversation plus que sur la criminelle reprise d’Il suffira d’un signe. Fort à propos, non ? « Regarde ma vie, tu la vois face à face, dis-moi ton avis que veux-tu que j’y fasse ».

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