Lydie

Cette nouvelle a été composée dans le cadre du concours de nouvelle Sang d’encre, avec phrase de début et de fin imposée.

J’aimerais raconter le vent qui mugit dans l’acier, et puis notre méchanceté*. Notre méchanceté au milieu de notre désœuvrement, de l’alcool à trop forte dose et de ce qui circule dans nos clopes. Notre, simple et puérile, méchanceté pour que quelque chose se passe dans nos vies si vides, pour faire pleurer quelqu’un et avoir d’autres souvenirs. Autre chose que l’odeur de tabac dans nos cheveux et notre peau qui suinte la bière et le mauvais vin. On se rajoute un goût amer au réveil, en plus de la gueule de bois, le sentiment flou de se détruire volontairement à traîner avec ces filles-là.

Enfin, je dis ça pour elles. Moi, je me souviens toujours de tout. J’ai pas, comme elles, un seuil d’alcool qui fait des lendemains vierges de tout souvenir. Moi je me souviens et tous les mots vrombissent dans ma tête comme le vent qui passe sur des tôles. Toutes ces remarques blessantes. Parce que c’est super simple de faire souffrir une fille dont on connaît tout. Tu sais que son mec l’a larguée parce qu’au lit elle refusait de se faire prendre par derrière ? Ben vers 22 h 15 tu peux lui balancer que ça vie serait mieux si elle était une chienne, sous-entendu… tu vois, enfin on comprend. Et c’est magnifique ce qui se produit là : un vrai miracle de la nature, elle se met à pleurer des quantités d’eau extraordinaires. Et à menacer de se jeter sous un train. Alors ça nous fait la soirée de la consoler et de l’empêcher de se foutre en l’air. À la place, si le cadre le permet, on la met dans les bras du premier venus. Quand même, sérieux, les mecs sont moins salauds que nous. Combien y en a qui nous ont repoussées parce qu’on était trop torchées ? Je sais pas, j’ai pas compté, mais beaucoup.

Dans mes moments de faiblesse — comprends par là les heures où je suis sobre, entre 6 et 8 heures du matin, en gros — ben je fais un truc mauvais, je pense. Et quand je réfléchis comme ça, je me dis qu’au fond, on veut toutes se suicider, mais comme on est trop lâches, on s’entraîne à se tuer les unes les autres. C’est pas con, hein ? Enfin ça se tient comme explication… Moi, si je pleure ? Non. J’encaisse. Je t’ai dit, moi je tiens incroyablement bien. Je sais pas comment. Mais je tiens. Pour elles c’est pratique, y en a au moins une qui peut encore les accompagner et marcher droit, éviter qu’elles se prennent un poteau ou qu’elles se jettent sur des mecs qui clairement les violeraient. À ce que je sais, c’est jamais arrivé. Mais après je suis pas leur mère, je les raccompagne pas toujours jusqu’à chez elles, et je sais pas si elles ressortent pas après. Je pense que ça a dû arriver, mais que personne en parlera. Soit parce qu’elles s’en souviennent pas, et c’est mieux si c’est le cas. Soit parce que là ce serait trop grave pour nous. Comprends, on se flinguerait vraiment pour le coup. D’avoir étaient des amies aussi pitoyables.

Enfin, je parle pour elles. Moi j’encaisse et je tourne en rond. Je sais que je suis qu’une pauvre fille, je sais que je fais même pas confiance à mes amies. Si tu savais le nombre de trucs perso que je leur ai pas dit. Alors, ouais, en un sens c’est cool, ça évite de me prendre des remarques dans la tronche à ces sujets, parce que je le supporterai pas. T’imagines, une qui me dit quelque chose du genre « ton père il se serait peut-être pas flingué si t’avais été une meilleure fille ». Je crois que je la laisserai raide. Parce que je suis violente quand je bois. Je bois depuis ça d’ailleurs. Mais personne le sait… Avant j’étais pas comme ça. J’étais une bonne fille à papa, limite avec les petites chaussures vernies et tout. Mais il a perdu son taf, ma mère s’est barrée je sais pas où, plus de nouvelles, même après ça. Les filles elles trouvent ça cool que je sois seule et libre comme ça, parce que clairement, on peut pas dire que tu sois orpheline au sens de pas pouvoir te débrouiller quand t’as plus de 20 ans. Mais dans le cœur là, ça fait mal pareil. Donc je tourne en rond. J’ai personne à qui parler de ça. De mes mecs non plus, qui se succèdent, mais m’aiment pas. Des mecs ternes, avec des phrases toutes faites du genre « tu mérites mieux que moi », avec des sanglots dans la voix, quand je leur raconte un peu ma vie. Ou des mecs que je dégoûte à boire autant, parce que j’arrive pas à me dire que je vais laisser les filles. Un genre de responsabilité que j’ai envers elles. Je sais pas, c’est pas sain, c’est sûr.

Pourtant un jour il faudra que je les laisse. Pour de bon. Parce que je vais faire comme mon père, je le sais. Je le sais depuis que je l’ai trouvé sur le canapé avec ce trou béant dans le crâne et ce sang partout. J’ai même pas pleuré. J’ai appelé les flics, ils ont fait ce qu’ils avaient à faire. J’ai nettoyé. J’ai appelé ma mère. Les flics l’avaient fait, elle était au courant déjà. Elle a jamais décroché. J’ai envoyé des sms, elle a jamais répondu. Je me suis assise par terre pendant des mois, parce que j’avais pas de quoi me racheter un canapé. Puis j’en ai trouvé un d’occasion. Il va pas trop avec la déco, mais enfin… Et j’ai commencé à boire.

Les problèmes sont pas solubles dans le whisky. C’est con. Ni dans rien d’ailleurs. J’ai tenté tellement de trucs ! De l’alcool, de la drogue, du sexe. Y a rien qui fait reculer tout ça. Y a toujours, toujours, le moment où je revois ce trou béant dans le crâne de mon père, et que je comprends tout de suite que j’arriverai pas à pleurer, et que je finirais pareil. Les services sociaux, ils sont gentils, ils m’ont envoyé voir un psy. Un abruti le mec, il voulait absolument me faire dire que je détestais mon père. J’ai une gueule à détester mon père ? J’ai failli la lui casser, la sienne, de gueule. Alors il a dit que j’avais un problème avec la violence. Oui, je le sais ça. Comment tu crois qu’on s’exprime quand on parle pas ? Avec les poings, pauvre con. Les filles, elles, elles savent parler et pleurer et dire des trucs dont on se fout, mais ça fait passer le temps. Moi, jamais. Je parle pas. Je suis froide, un peu. Je sais pas comment dire. Ça vient pas, je sais pas faire ou mon esprit est trop lent. J’en sais rien. Alors je cogne. Je bois et je cogne dans les murs. Comme maintenant, alors que j’essaye d’écrire une putain de lettre de suicide.

Y a bientôt un an j’ai acheté un flingue. Enfin acheté… J’ai donné l’argent au mec, il en a pas voulu, il m’a prise par la taille, empoigné mon sein droit, il a essayé de m’embrasser. Moi j’avais déjà le flingue, je lui ai tiré dans le bide. Il s’est tordu de douleur un moment puis il s’est vidé de son sang assez vite. J’ai jamais entendu parler d’enquête. Ils ont dû conclure à un règlement de compte entre trafiquants. Et moi personne est venu me chercher.

Ouais, j’ai tué un gars. Y avait un gros trou rouge dans son ventre. Aussi grand que celui dans la tête de mon père.

En fait, les filles, je les déteste. Elles se noient dans des problèmes à la con. Elles font des concours de qui a la vie la plus pourrie à cause de leurs mecs ou du poids qu’elles ont pris, ou de leur chef qui les respecte pas. Vu qu’elles se respectent pas elles-mêmes… Qu’est-ce que tu veux que le type respecte… Elles me saoulent en fait. Elles sont heureuses dans leur désespoir en fait, c’est… c’est quoi le mot déjà… une posture ? Ouais c’est ça, comme à la danse. Une posture. Mais c’est pas vrai. Le vrai désespoir, moi je vais leur montrer ce que c’est. Je me suis assise sur mon canapé, je vais leur envoyer un message là, à tout le groupe. Il est 19 h 30, elles se demanderont où je suis, je leur dirais de venir que j’ai préparé de quoi se mettre bien à la maison. Elles entreront parce que j’aurais laissé ouvert. Et elles verront un énorme trou béant dans mon crâne, et du sang partout sur les murs. Là elles verront, je leur aurais enfin parlé, donné une leçon. Et moi… J’aurais la paix, je verrai plus ces trous rouges dans ma tête, ni leur putain d’yeux rouges d’alcool et de beu.

Presser la détente.

Et oublier enfin**.


Le chemin s’arrêtera là, Pascal Dessaint

** Aurore, Karine Giebel

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.