Mardi

Je me tenais debout. C’est tout. Je ne me souviens de rien d’autre. Je me tenais debout et raide comme la justice. Autour de moi ils étaient effondrés. Il fallait bien que quelqu’un reste droit, ne serait-ce que pour soutenir un peu le plafond de plomb qui tombait sur chacun. Et ce fut moi. Puisque je me tenais debout. C’est drôle, les adultes, quand ça s’effondre. Leurs décennies de plus que moi s’effaçaient absolument. Ils perdaient même l’usage des mots. Ils s’exprimaient par sons inarticulés entre de fortes respirations de détresse. Je ne savais pas ce qui produisait cet effet…
Moi je me tenais debout, et j’avais comme un immense vide dans le ventre, et plus aucune force dans les bras. Peut-être parce que, en pensée, je les serrais tous très fort. Fort à en perdre connaissance, à les étouffer. Mais surtout à faire tarir leurs larmes et à les faire sourire à nouveau. Mais on ne peut pas faire ça. Encore moins à mon âge. Encore moins quand on ne comprend pas vraiment tout ce qu’il se passe. Bien sûr que j’avais compris la mort, bien sûr que je savais ce que c’était. Un départ sans retour, jamais, qui arrive quand on s’y attend le moins. C’est ce qu’ils avaient dit. On ne s’y attendrait jamais ? Même pour les malades ou les gens très âgés ? Apparemment, puisqu’ils ne s’y attendaient pas… Ça, je comprenais bien : les souvenirs potentiels, l’avenir des mots et des gestes qui restaient à dire ou à faire et qui disparaissaient en un claquement de doigts, ou plutôt le temps de refermer des paupières… Ça, je comprenais bien. Mais le reste… La perte, les tensions qui se faisaient jour entre les adultes dans ces cas-là, ça, je l’ai vu, mais je ne l’ai compris que plus tard.Il y avait ceux qui s’étaient effondrés instantanément, que les autres regardaient avec envie ou dégoût. Parce que personne ne réagit pareil, mais tout le monde pense être dans l’unique émotion véritable. C’est absurde. Même un enfant de 10 ans, comme moi, sait qu’il n’y a pas qu’une seule vérité. Sinon pourquoi, sur les cartes de Uno, on mettrait un trait sous le 6 et le 9, pour savoir lequel c’est ? Parce que sinon on ne saurait pas, et les deux lectures seraient justes.
À l’exact opposé de la palette, il y avait ceux qui étaient partis dans leur tête. Partis, dans le sens plus là. C’est comme s’il y avait eu un étrange craquement. Et ils faisaient comme si tout allait très bien. Ils forçaient la normalité, en parlant très fort, avec des gestes brusques, violents, durs. Comme dans les spectacles de clown, mais ce n’était pas amusant. Et ils disaient des phrases méchantes. Je ne comprenais pas en quoi elles l’étaient. Ce que je sais, c’est que ça faisait pleurer davantage les « effondrés ».
Et ça rendait violent ceux du troisième type. Le troisième type, c’était ceux qui pleuraient et qui parlaient distinctement. Ceux qui s’affairaient à quelque chose en faisant des pauses quand ils pleuraient trop, comme s’ils n’avaient plus de piles. Ceux qui en prenant le carton que leur tendait l’infirmier se sont arrêtés un long moment pour le regarder. Comme s’ils n’avaient jamais vu de carton auparavant, ou que celui-là leur paraissait monstrueux ou incroyable. Je n’avais pas encore de nom pour ceux qui avaient ces réactions-là. Plus tard, je pense que je serais comme ça. Un « faisant-disant ». Oui, c’est ça, « faisant-disant ».
Les « partis », en façade ils n’avaient pas bougé, mais dans leurs yeux il y avait quelque chose de très froid, ou quelque chose qui avait disparu, comme s’ils n’étaient plus là. Oui, comme ce corps qu’ils ont tous embrassé, qui était celui de mon arrière-grand-mère, mais qui n’était pas elle, elle n’était plus dedans. Tout le monde était triste et lui parlait. Mais ce corps tout froid, je savais que ce n’était pas elle. Elle, elle prenait dans les bras, elle souriait en montrant ses dents, ses doigts bougeaient tout le temps, et elle avait un parfum de fleur tout léger et sucré. Elle sentait aussi quelque chose de plus gras, la crème qu’elle se mettait sur les mains, je crois. Et elle avait des yeux bleu pâle comme je n’en ai jamais vu chez personne d’autre. Alors là, ça ne pouvait pas être elle, il n’y avait rien de tout ça sur cette table en aluminium. Elle n’était plus là. Ça aussi, les adultes, ils se disputaient à cause de ça.
Il y en a qui disaient qu’elle était en haut. Qu’elle était avec Dieu. Que ce qui manquait dans son corps c’était son âme. L’âme c’est une chose qu’on ne voit pas, qu’on ne sent pas, qu’on ne touche pas. Mais il paraît que ça fait 21 grammes. Ce n’est pas lourd 21 grammes. J’ai regardé après, en rentrant à la maison, ben c’est pas beaucoup plus qu’un morceau de kiri, ou 3 morceaux de sucre. Ce n’est pas beaucoup. Moi, il me semble que ça se voit, l’âme. Puisque là je ne la voyais plus… C’est bien qu’avant, il y avait quelque chose. Et les autres adultes, ils disaient que ce n’était pas vrai. Qu’elle n’était plus nulle part, que le reste c’étaient des conneries. Que mamie elle était comme un arbre qu’on avait abattu. C’est peut-être pour ça qu’ils l’ont mise dans une boîte en bois ? Pour qu’elle ressemble plus encore à un tronc ?
Enfin, moi je n’y crois pas trop à leur histoire d’arbre. Ça rendrait trop triste. Et s’ils ne voulaient pas rattraper quelque chose, pourquoi est-ce qu’ils s’accrochaient si fort à ses mains, à cette boîte ? Ce n’était pas logique. Quand on se tient si fort, c’est qu’on veut que quelque chose reste, comme quand on fait un nœud bien solide pour ses lacets.Je me tenais debout. Et je n’ai pas pleuré. J’aurais dû. Pas parce que c’est quelque chose qui se fait, mais parce que c’est quelque chose dont j’aurais eu besoin. Maintenant je le sais. Maintenant vingt ans plus tard, je me regarde dans le miroir et je sais que j’aurais dû pleurer ce jour-là, pour ne pas sentir ce que je ressens maintenant. Ce vide immense qui ne s’est jamais refermé, cette détresse qui ne s’explique pas, ne s’exprime pas. Je n’aurais jamais dû prendre l’habitude d’être un pilier. Parce qu’on n’en sort pas, parce que personne ne soutient jamais un pilier. On le prend pour acquis, on le prend pour sûr et inébranlable. Toujours. Mais quand le pilier va mal ? Il ne peut pas se retourner.
Au fond de mon cœur ça s’entasse, je me jetterais sur n’importe qui pour qu’il me confie sa peine. Pour ne pas voir la mienne, parce qu’il y a toujours pire, et dans l’espoir aussi, que, peut-être il voit ma peine et veuille l’entendre, arrive à la faire sortir. Si ce n’est pas trop tard. Ou en tous cas, ne plus être seule à porter le monde. J’en suis fatiguée…
Je ne suis pas devenue un « faisant-disant », pas entièrement. Parce que je fais, je dis, mais je ne pleure pas, je ne m’arrête pas quand un souvenir revient parce que je ne sais pas qu’en faire. Je le regarde passer à travers moi. Jamais le chemin des larmes. Parce que je n’ai pas pleuré cette fois-là. Mais comment aurais-je pu pleurer ? Ceux qui me consolaient habituellement étaient tous des « effondrés ». Je ne pouvais pas les approcher avec ma propre tristesse, pas en rajouter. Et puis, je suis attachée à la mémoire. Et faire mémoire de cette femme-là, c’était venir en aide, c’était aimer et soutenir. C’est comme si elle était entrée en moi comme ça. Peut-être que c’est le cas. Peut-être qu’elle n’était plus dans son corps parce qu’elle était un peu dans le mien.
Mais c’est aujourd’hui que je ne réponds plus à son héritage. Aujourd’hui quand je me dis que je ne mérite pas d’être soutenue parce que j’ai choisi ce fardeau, comme je serai rentrée dans les ordres. Ça, ce n’était pas elle. L’entrain, la joie, le sourire. Ça, c’était elle. C’est moi, ce que je suis réellement.
Ce n’est pas parce que je ne sais pas pleurer que je ne pleure pas. C’est parce que je crois réellement que le meilleur est la seconde d’après. Je ne vois jamais d’impasse. Ce poids dans ma poitrine, c’est les rires et les je t’aime qu’il n’est pas bien séant de formuler. C’est cette grande respiration qu’est la vie qu’on ne nous permet pas d’exprimer.
En me fixant dans le miroir, j’ai bien dû verser deux larmes, ne serait-ce qu’à force de tenir les yeux ouverts. Et je me suis souri. Heureuse. Vraiment. Pas comme repartir au combat ou à l’assaut. Pas de cruauté ou de dureté. De la douceur et de l’acceptation. J’accepte résolument tout ce qui m’arrive et me fait grandir. Je constate, j’apprends. Je ne suis pas une effondrée. Parce que je vois le lendemain, je ne cesse jamais de croire. La foi ? Peut-être que c’est cela.
Et puis… j’ai pensé à lui. À lui dont je voudrais sentir la main dans la mienne quand je me sens comme ce matin. Mais il n’est pas là… Il ne le sait pas… Ça oui, c’est une douleur dans la gorge que je ne parviens pas à transformer en sourire et en espoir. Pas encore.
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Photo by Sylwia Bartyzel on Unsplash
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