Revoir sa mer

– Qu’est-ce que t’attends, là ?
La phrase le secoua comme une décharge de chevrotine. Il n’attendait rien, plus rien. Il se tourna vers l’homme qui venait de l’invectiver. Un genre de vieux loup de mer, avec une barbe d’un mois et une peau burinée par les siècles passés en bord de mer. Oui, les siècles, la mer ça vous rentre dans les gènes à force, quand on est marins de pères en fils, on naît avec l’épiderme déjà plein de sel.
– Rien, j’attends rien. Répondit-il en s’éloignant.
Il n’était pas là pour parler. Seulement se morfondre et se perdre. Il avait décidé de ne plus reprendre la mer. Mais il ne savait pas encore qu’Ulysse sans la mer, ça ne rimait à rien. Qu’il se mutilait de la plus importante partie de son être, de la base même de sa définition.
Rester dans les ports, n’importe quel port, mais se poser enfin. Voilà ce qu’il voulait. Ne plus chercher à rentrer. Trop loin, trop longtemps. Que reste-t-il après dix ans ? Même les mouettes, qui sont les mères des marins, t’attendent pas dix ans. Une mouette en dix ans, ça crève. Comme l’amour qu’il pouvait porter à sa femme, sûrement. Dix ans sans nouvelles, il se persuadait qu’elle était passée à autre chose. Il valait mieux pour elle, il ne reviendrait pas. Et même s’il était retourné sur ses pas, pourquoi aurait-il encore désiré un corps qui l’aurait attendu sagement tout ce temps ? Non, il n’était pas le genre d’homme à croire à la fidélité. « La fidélité, ça n’existe que quand tu n’as pas le choix » répétait-il à l’envi à son équipage. Alors une femme qui l’aurait attendu n’aurait pas témoigné d’une force de caractère ou d’un amour irrationnel, mais plutôt d’une incapacité à séduire. Et ça, il était trop arrogant pour désirer ce genre de compagne.
Il allait encore se perdre dans une rue déserte, de préférence se battre avec des dealers de coke. Il aimait se battre avec ces petites frappes dont il ne comprenait pas la langue. L’étranger, même pas très exotique, c’est grisant quand on ne comprend pas les mots qui sortent des gosiers qui vous entourent. Et puis, il y avait des phrases qui le hantaient longtemps ensuite. Il les collectionnait. « Ich sterbe », « jer jednog sam volila », « sover måske? »… La liste était longue. Une phrase par port. Il les notait scrupuleusement sur un carnet. Les orthographes en étaient fantaisistes, il notait les sons à l’aide de l’alphabet grec et à défaut, pour certains sons étrangers à sa langue maternelle, de lettres latines.
Il aimait se perdre dans ces sons qui ne lui évoquaient rien. En fait, il était nihiliste. Il aimait tout ce qui lui permettait de ne penser à rien. À rien au sens strict, même pas de se perdre en conjecture, ne penser à rien. Créer un espace complètement vide dans son esprit.
Donc, il allait se battre. Il allait s’en sortir avec quelques égratignures, pas trop salement amoché, juste de quoi ajouter à son charme de baroudeur, cicatrices sur cicatrices. Pratique quand on a la mâchoire large, le front fier et les pommettes saillantes. On donne l’impression d’être un aventurier, on joue les durs, personne ne pose de question et les filles faciles se font des rêves qu’elles finissent dans ton lit.
Il arriverait avec de quoi ajouter à ses cicatrices, dans un bar un peu sordide. Le genre de bar où vont traîner ces filles pas sûres d’elles qui croient encore que le prince charmant va sortir d’un crapaud aviné. Ou celles, plus difficiles à prendre, qui sont là pour boire et oublier. Il méprisait les femmes. Il méprisait l’humanité dans son ensemble, mais particulièrement cette moitié-là. Son choix de ce soir dépendra de son état, de son envie de parler. Celles qui boivent, il faut leur tenir la conversation plus longtemps. Il faut apprendre pourquoi elles boivent, faire mine de comprendre voire de compatir, donner le change, dire qu’on s’intéresse. Ce que les femmes peuvent être imbéciles, pour des manipulatrices nées. Il aimait se venger d’elles en les laissant nues dans une chambre d’hôtel vidée de ses affaires. Il se délectait de les imaginer pleurant un amour qu’elles croyaient éternel. Rien que d’y penser à nouveau, il riait. Froid, cruel, se réverbérant sur les murs de briques des docks, son rire emplissait terriblement tout l’espace. Qu’avait-il après elles ? Mais tout ! Il fallait les punir de leur pouvoir de séduction, de cette emprise qu’elles pouvaient avoir sur les hommes et les désarmer. Il n’autoriserait jamais personne à avoir de l’emprise sur lui.
La clef, pour les faire tomber, était de s’inventer des drames. Son mythe préféré, celui des grands soirs, quand une de ces filles vraiment belles, mais vraiment tristes arrivait à l’attirer avec des yeux sans fond, c’est qu’il est veuf. Et pas seulement veuf par accident. Une belle histoire sordide. Sa femme venait le rejoindre dans un port lointain, où il était retenu pour affaire, ils se retrouvaient après des mois de séparations avec fièvre et passion, et il arrivait une tragédie invraisemblable sur place : maladie, naufrage, crash aérien… Des romans. De véritables romans. Le port changeait chaque fois, et l’histoire s’ajustait. Il avait fait tant d’escales… Il savait de quoi parler. Pour varier les plaisirs, il choisissait toujours un port commençant par la même lettre que le prénom de la proie.
– Tu regardes quoi, là ?
Il dévisageait depuis plusieurs minutes l’homme adossé au mur de briques suintantes de crasse, dans ses vêtements informes. Depuis tout autant de temps ce type tirait nerveusement sur une cigarette qu’il avait mis une éternité à allumer. Pour cause, son paquet avait pris l’eau et le vent n’aidait pas. Bien sûr, Ulysse n’avait pas précisément compris la question puisqu’il ne parlait pas la langue de l’homme en question.
– Hey, je t’ai dit : qu’est-ce que tu fous là ?
Le ton se faisait menaçant et l’homme s’essayait à l’anglais. D’après son expérience, Ulysse en déduisait une chose : c’était mauvais signe. Quand ce genre de type parle une langue étrangère, soit il deale à du touriste, soit il se prend pour Al Capone. Dans le premier cas, il essayera de discuter avant de frapper, ce qui ne fera que retarder sa défaite et exaspérer le marin un peu plus, dans le second… Dans le second il risque d’avoir plus qu’un couteau à cran d’arrêt, et ça pourrait tourner mal. Après une légère hésitation, il se dit qu’après tout, il n’avait plus rien à perdre. Ça faisait bientôt dix jours qu’il zonait dans cette ville froide, grande comme un verre à vodka, à changer d’hôtel chaque matin.
Il commençait à fatiguer de son propre jeu, le manège ne l’amusait plus. Les itinéraires d’errances nocturnes commençaient à manquer. Mais comment prendre le large sans prendre la mer ? Il ne savait pas. Il se décida à ne rien répondre, à simplement avancer vers le fumeur.
– Tu veux un truc ? Alors tu marches en arrière et tu pars.
Ça y est, il s’est décollé du mur et commence à bomber le torse. Ulysse ricane intérieurement, de son anglais à la grammaire approximative et du combat à venir. Ce qu’il pouvait mépriser l’espèce humaine !
– Qu’est-ce que tu vas me faire si j’avance, pecnot ?
Finalement, il était d’humeur joueuse ce soir. Il n’avait jamais eu l’occasion de faire une partie de roulette russe, elle serait peut-être pour maintenant.
– Marche en arrière, je te dis, ça te regarde pas ce qui se passe ici, connard.
– Vraiment ? Qu’est-ce que t’as à proposer, je peux en vouloir…
– C’est pas possible, personne veut de la mort. Je suis pas qui tu crois.
L’homme dit ces derniers mots avec un calme à glacer le sang. Ulysse ne s’en rendait pas compte, il était déjà emporté par sa délicieuse haine de ses semblables. L’homme sortit une arme de derrière lui. Ulysse s’arrêta net, il n’espérait pas réellement la partie de roulette russe.
– Mec à quoi tu joues ? Je veux juste t’acheter de la came ! dit-il en essayant de jouer le drogué en manque, un rôle qu’il maîtrisait mal.
– Arrête tes conneries toi, je connais le gars comme toi. Tu cherches juste la merde, pas vrai ? Si j’ai de l’héro à vendre à toi, tu sais même pas comment prendre. Pas vrai ? Va ailleurs, ou tu meurs comme un rat. Va ailleurs, et si quelqu’un demande à toi, tu dis rien, tu connais personne.
La voix de l’homme était toujours aussi glaciale et posée qu’une fondation d’igloo. Il tenait désormais Ulysse en joue, avec une désinvolture qui trahissait une grande habitude de la chose, et un total manque de scrupule à tirer.
– Ouais, je cherche juste la merde, et alors ? Dix ans que je cherche la merde, et tu sais quoi ? Ça me fait bander. Tu connais comme mot, pauvre con ? Et la merde, je l’ai jamais trouvée, j’ai toujours éclaté les tâches dans ton genre.
– Tu peux y croire, mais ce sera pas comme habitude avec moi. Parce que moi, sans dire du faux, y a que moi comme moi. J’ai pas la drogue, tu vois, j’ai pas, j’ai jamais ? J’ai… Trucs plus… Quand y a rien après… Plus rien. Comme t’es mort, comme plus personne souvient de toi. La merde, c’est moi qui la fais… Moi, je vais mettre une balle, là, dans ta tête.
Le canon touchait maintenant le crâne d’Ulysse. Il commençait à réaliser. Il voyait Ithaque. Le soleil. Il allait crever là, « comme un rat » dans une ruelle sordide, d’une ville frigide comme une prostituée finnoise. Ça lui paraissait impossible. Mais il était allé trop loin pour faire marche arrière. Il avait tout choisi de sa vie jusque là, tout joué à pile ou face sans se soucier des sentiments des autres. Et encore moins des siens. Peut-être qu’un magnifique coup de bluff pourrait le sortir de là. Peut-être même que ça lui ouvrirait de nouvelles perspectives… Il n’avait pas d’autres recours, et ne voulait plus mourir.
– Vas-y. T’sais quoi, j’ai rien à perdre, gars, cracha-t-il.
– Dangereux les mecs comme toi, eux savent pas s’arrêter. Tu vas dire que tu as déjà tout vu ? Combien de ports en dix ans, tu as vus ? Centaines ? OK, peut-être. Moi, avant, même que toi. J’invente une nouvelle vie dans chaque port. Je baise une nouvelle fille dans chaque port. Que mensonge, jamais de demain, toujours creux. Jamais la vie en vrai. Maintenant, je fais venir vers moi les hommes comme toi, et je leur apprends la vie vraie.
– M’en tape de ton baratin, une fois que tu m’as descendu tu le planques où mon corps ? Comment tu sais qu’on m’attend pas sur un bateau demain à l’aurore ? disant ceci, le cœur d’Ulysse se déchira comme un cordage trop usé. La mer, qu’il mette son corps à la mer puisqu’aucun bateau ne l’attendait.
– Hommes comme toi jamais manquer à personne, pas vrai ? Quand tout le monde croit que tu peux faire tout, alors même disparaître, normal. C’est quoi ton nom ?
– Personne. Mon nom c’est personne.
– Ris. Personne, c’est dans Ulysse. Je connais. Je parle mal anglais, mais je suis pas stupide. Donne-moi bonne raison de pas tuer toi.
– OK. Je m’appelle Ulysse. Sans blague. Tu peux regarder mes papiers si tu veux.
– Je suis pas flic. Je veux pas voir tes papiers. Ulysse ? Sérieux ? Oui, tu as l’air sérieux… Putain…
L’homme rangea son arme, mais ne recula pas. Il tenait toujours son visage à quelques centimètres de celui d’Ulysse. Et il continua en grec.
– Je sais pas quoi dire, bordel. Je pensais pas te croiser. Je savais que je devais te croiser. Mais c’était flou. Cassandre m’a dit que je raccrocherai le jour où je rencontrerai Ulysse. Je lui ai dit que c’était des conneries à ma sœur. Elle était pas à ça près. Ses crises, ça me faisait peur quand j’étais gosse, elle tremblait dans tous les sens, et puis elle disait des phrases sans contexte. Un jour elle m’a balancé : tu tueras des marins jusqu’à trouver Ulysse. Mais on sait tous les deux qu’Ulysse, il existe pas.
– Ben… Je sais pas… Je… C’est moi Ulysse putain !
Ulysse regardait l’homme droit dans les yeux. Il ne comprenait plus rien à ce qui se passait. Il n’avait plus prise sur les événements. Il se sentait perdu et terrifié. Il voulait la mer, sa mer !
– T’as pas fait la guerre mec, raconte pas de conneries, t’es pas le vrai Ulysse, comme je suis pas le vrai Cronos. C’est des idioties de nos parents ces noms. Des putains d’idioties de vieux qui veulent qu’on soit des dieux. Mais on est rien. On sera jamais rien, parce que toi comme moi, on sait pas ce qu’on est vraiment. On est pas capable de savoir ce qui nous fait vibrer vraiment. Ce à quoi on appartient. On appartient toujours à quelque chose. Faut le savoir. Moi c’est la mort, maintenant je le sais. Je prends mon pied quand je tue des gens. Tu sais pourquoi ? Parce que je vois qu’ils cherchent à penser à tous les gens et toutes les choses qu’ils aiment, à ne rien oublier, comme pour dire au revoir une dernière fois. Et ils y arrivent pas, parce qu’ils sont tétanisés d’oublier un truc. Parce qu’ils cherchent la bonne réponse. Mais on s’en fout d’avoir raison à ce moment-là, putain ! Comme ils sont cons…
– Qu’est-ce qui te fais croire que je suis pas comme les autres ? Juste parce que je m’appelle Ulysse ? C’est pas con ça, peut-être ? Tu peux pas juste me cogner, qu’on en finisse pour ce soir ? Qu’on suive ma routine ? Ou tu me descends pour suivre la tienne.
Ulysse ferma les yeux en attendant la balle, en les rouvrant il ne vit plus rien dans la ruelle. Puis l’étincelle d’un briquet, à quelques pas, luisit.
– Parce que t’as vécu aucune épreuve qui te rende digne de porter ton nom, mec. Parce que rester à terre c’est te perdre… La mer c’est la seule chose à laquelle t’as pensé tout à l’heure. Je me trompe ? Me mens pas, connard. T’as laissé quoi là-bas ? T’as abandonné qui ? T’as pas compris qu’on ment pas avec moi. On trompe pas la mort. T’as pas réfléchi une seule seconde ! Tu veux la mer. Alors, retournes-y ! Arrête de jouer les durs. Va parler aux goélands. Ici on dit que c’est les âmes des marins disparus. Ça te parle ? Oui, ça te parle… Casse-toi, refais la route à l’envers… T’avais rien compris, pas vrai ? T’as compris maintenant ? Sombre con…Ulysse avança groggy jusqu’au premier bar. Il ne voulait pas penser. Il avait toujours détesté ça, raison pour laquelle il préférait les escales à terre que la mer. Face aux vagues il était seul avec lui-même et n’avait rien à se dire. Il… ressentait des choses. Et c’était détestable, ça le noyait. Mais c’était grisant, c’était cette chose qu’il avait vue derrière le canon de Cronos. Ça, et la tombe de sa mère. Il chercha des réponses aux questions qu’il ne formulait pas au fond des verres qu’il enchaînait. Plus le brouillard se densifiait dans sa tête et sur le port, plus il rêvait de clarté. Il voulait en être sûr. Jusqu’ici il n’était pas certain de la guerre qu’il devait mener, des épreuves qu’il devait passer. Après une bouteille entière de rhum, il sut. Ce que le véritable Ulysse avait livré comme bataille : l’attachement à sa terre et à sa femme. Lui, il n’aimait pas sa femme. Mais il regrettait sa mère.

Il se réveilla avec une gueule de bois monumentale. Il ne reconnaissait pas la chambre et ne savait pas comment il était arrivé là. Il regarda sa montre, 10 h 37, mercredi. Dans trois heures un bateau partirait vers la Grèce chargé de harengs. Il serait à son bord, comme simple passeur de serpillère s’il le fallait. Il devait retourner à Ithaque, chez lui. Revoir sa mer. Faire face aux conséquences. Il trouverait bien comment s’en sortir. Découvrir qui est Ulysse. Mais ne plus rester à terre.

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