3. Pereire

Cher Godot, ça fait bien longtemps qu’on ne s’est point vus.
Oui, bien sûr c’est le principe. Mais tout de même, j’aurais aimé te parler. Peut-être qu’on ne parle avec toi que de choses qui, comme toi, sont invisibles, hors d’atteinte, à la limite de l’affabulation. Peut-être qu’on a envie de te parler seulement quand il faudrait se taire.
Tu connais ces moments ? Quand il n’y a aucune oreille pour t’entendre, alors on se tait. Et comme on ne dit rien, on ne sait pas ce qu’on a dans l’esprit.
À force de solitude et de silence, on se retrouve avec des pensées simplistes et cruelles. Je suis au point de la lassitude et de l’indifférence, mais les seuls mots qui me viennent restent « je t’aime ». À quel point ai-je pu vider ces mots de leur sens pour ne les ressentir d’aucune façon ?
« Je t’aime » comme un « fait bien ce que tu veux, moi je ne changerai pas. » Ou alors « je n’ai pas besoin de toi, mais tu sais où me trouver. » Peut-on appeler ça de l’amour ? Ou n’est-ce qu’une froide indifférence ?
Voilà la question que je te pose, à toi qui ne m’écoutes pas et ne me répondras pas : est-ce une forme d’amour où tout est égal et pardonné, où l’on est prêt à tout donner sur demande, où l’on n’attend rien en particulier ? Ce genre d’émotion existe-t-elle ? Je me fourvoie peut-être, me cachant la vacuité de mon cœur… Mon égoïsme, ma misanthropie.
Qu’est-ce qui me différencie, au fond, de ceux qui exigent du destin que tout leur soit livré clef en main ? Je n’exige rien, justement. Qu’est-ce qui me différencie de l’inertie de ceux qui se résignent et ne sont là pour personne ? Je suis là pour tous justement. Qu’est-ce qui me différencie de ceux qui se font piétiner le cœur à loisir, s’offrent en sacrifice sur l’hôtel de la charité volée ? Je n’ai pas un besoin maladif, je ne suis pas proactive — pour employer un terme à la mode — dans l’aide : je fournis une solution.
Je ne suis pas, je ne suis plus, une épaule où larmoyer sans fin. Puisque personne ne tolère que je pleure sur son épaule, puisque la réponse à mes rares plaintes n’est toujours qu’une claque pour me ressaisir et aller de l’avant ; puisque je ne conçois pas, moi-même, qu’il puisse en être autrement à mon égard… Je n’écouterai plus aucune supplique qui ne serait pas suivie d’acte. J’applique enfin à tous les principes que je ne tenais jusqu’ici que pour moi.
Voilà ma cruauté, voilà qui je suis sous le dernier masque de chair : un commandant d’infanterie. Laisse ton barda pourri, soldat, prends le plan que je te donne, lis-le, adapte-le, adopte-le, et repartons dans ce grand combat contre nos démons qu’est la vie.
Cher Godot, j’aurais aimé entendre ta réponse. J’aurais voulu que tu me dises que cela est très bien, que je ne suis pas un monstre. Surtout, j’aurais voulu que tu m’apportes une autre lumière : suis-je la seule à accepter d’entendre que mes solutions ne sont pas forcément bonnes à suivre pour chacun, que chacun peut trouver sa mélodie ?
Je n’ai vraiment plus de réponse à cela. Tous te diront que bien sûr que si, chacun est libre. Alors d’où vient le silence qui m’entoure ? L’amoncellement de sujets tabous puisque je les fâche de ne pas suivre leur modèle ?
Publicités

6 réflexions sur “3. Pereire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.