5. Laumière

Tu ne me demanderas pas comment ça va. Ça n’a aucun sens, de toute manière. Tu as déjà posé ton diagnostic, de longue, à en juger par ce que tu vois passer sur les réseaux. Je dois toujours être la même pauvre fille qui poste dans le désert, toujours seule sur ses photos de profil, rien de nouveau sous le soleil, donc. C’est fou comme les gens s’arrêtent à ce qui se voit. Juger l’intime à l’aune du paraître, le spirituel au cours actuel de l’image. Je ne le comprends pas. Pourtant je sais bien, je sais très bien, crois-moi, qu’il est devenu parfaitement logique de transformer les enfants en guerrier de terre cuite chinoise. Pour qu’ils soient pour toujours seuls et tranquilles, solides et dociles.

À quel moment avons-nous commencé à tous trouver ça normal ? À se dire que c’était mieux ? À croire qu’il fallait effectivement commencer par construire l’armure avant ce qu’il y avait à l’intérieur ? À se dire qu’au fond, écraser leur effroi et leurs émois, qu’appliquer le darwinisme social à son propre sang, ce n’était pas absurde ? À quel moment me suis-je retrouvée moi aussi piégée là-dedans ?

Jamais, je le sais. Quand la machine ma prise pour me fondre dans le plomb, j’avais déjà en moi la force de la terre invaincue. Oui, à l’instar du Sol Invictus latin, une Terra Invicta, celle qui vous laisse croire tout ce que vous voulez, jusqu’à ce qu’elle se réveille et tremble ou s’embrase. Celle qui œuvre en douce, tranquillement, sans faire grand bruit, avant d’être incontestablement là où elle veut être.

On me prend pour le feu, souvent. C’est lui qui me fait vivre, me donne l’énergie d’aller encore au combat, de ne jamais rien céder à la lâcheté ou à l’ennui. L’Esprit de feu. Oui, je deviens encore mystique. Non, d’ailleurs, je ne le deviens pas, je l’ai toujours été. Mais il n’est pas si facile d’éclater de l’intérieur ces enveloppes de guerriers chinois. Il faut une foi indéfectible, et… Une inconscience primordiale. Inconscience de ce qui se fait ou non, inconscience de l’importance hypothétique (tellement hypothétique) que pourrait avoir l’avis des uns et des autres, inconscience de la difficulté de la tâche, inconscience… Tu vois ce que je veux dire. Si on ne sait pas que c’est impossible, tout est si facile à faire. Et… Il y a le courage d’aimer aussi. Aimer à se perdre, aimer sans questions, sans retranchement. C’est peut-être le plus dur. Aimer la liberté d’autrui. Quoi qu’il arrive, même si ça doit te faire mal, aimer le fait qu’iel est ainsi, libre, différent, accepter, admettre, comprendre cela et aimer le savoir. Ce qui n’implique pas d’avoir à souffrir aux côtés d’un individu destructeur. Non, l’aimer, c’est le regarder vraiment et savoir aussi qu’iel est néfaste pour toi, et le laisser partir.

Parfois, à ce jeu-là, on peut se sentir seul. On peut se sentir las. Ou encore monstrueux d’éviter certains. Mais on ne l’est pas, jamais. Pas si l’on agit par amour, fut-ce de soi-même et cela n’a rien de sale ou méprisable. Je ne prêche pas du haut d’une montagne, j’ai bien du mal à y parvenir.

Mais… Je crois que j’y arrive souvent. Seule ? Je ne saurais le dire. Probablement pas. Contrairement à ce qu’ils te disent, on ne l’est jamais. J’en ai porté des ornements délicats pour reprendre en main mes choix. Les dentelles, les tintinnabulis d’argents à mes poignets, ce qui se fait de plus beau pour caresser une apparence dénigrée, rejetée, jugée. Comme on dit « vous n’aurez pas ma haine », vous n’aurez pas non plus mon amour-propre. Ils avaient enterrer et cracher sur ce qu’ils pensaient être un rebus : la graine s’est fait fleur au désert. Bientôt, oasis.

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Poésies

Quand j’étais un bébé-autrice (espèce rare mais protégée) j’écrivais de la poésie. Suite à des pressions familiales (fortes, admettons-le) vous trouverez ci-après les versions pdf de ces recueils antédiluviens. La mise en forme de ces recueils date d’un projet de fin d’études de graphisme, d’où l’aspect professionnel qui contraste avec la jeunesse des textes.

  • Transsibérien (2006) : mon premier recueil, le mal aimé, forcément… Celui auquel je ne trouve que peu de qualité… Cependant, les thèmes qui restent encore les miens aujourd’hui (espoir, actualité, exil, mémoire, identité, etc.) sont déjà bien présents.
  • Etc. (2007) : prolongeant l’atmosphère de Transsibérien, ce recueil dépeint l’ambiance sombre et désabusée d’une génération élevée par les journaux télévisés, cherchant malgré tout des espoirs et une spiritualité humaniste.
  • Typographie de l’American Dream (2007-2009) : qu’est-ce que le rêve aujourd’hui ? Quel idéal peut-on poursuivre ? Quelles valeurs défendre ? En quoi croire et quoi espérer ? À quelle éthique s’attacher ? Voici les questions qu’effleure ce recueil.
  • Epsilon (2010-2011) : en reprenant certains des codes de la poésie dadaïstes, je construis des évocations oniriques autour de l’alphabet, de souvenirs épars et de lieux de mon enfance. Tous sont tournés vers le monde, le voyage, le dépaysement.
  • Et puis, comme vraiment je suis hyper sympa, vous pouvez même découvrir ce qui est devenu Hamlet ou l’exil (en vente ici, je le rappelle: un recueil en prose qui se cherchait en pensant parler de la Génération Y et du numérique.

4. Château d’Eau

Je n’avais pas remarqué ta bague. L’auriculaire… oui, évidemment, tu es attaché à une étrange nostalgie qui te constitue presque tout entier. Crois-tu, du moins. Peut-être n’est-ce qu’une posture ? Pour te protéger de certains aspects de la vie ? Quand on répond présent à déjà tant de combats, je comprends qu’on en esquive. Moi c’est le cynisme, ma drogue. Si tu te blesses toi-même plus que la vie, alors tu n’as jamais vraiment mal. Logique, non ? Il y a tant de choses auxquelles j’ai renoncées, déjà. Tant et tant. Mais je n’en conçois aucune amertume, au contraire. Je me sens couverte du sang de tout ce que j’ai tranché comme liens néfastes. Comme un guerrier antique, oui, couvert de peintures comme d’une armure, et de sang pour conserver en moi la force de ce que je ne suis plus.

Ils nous reprochent de ne pas sortir de notre zone de confort… Mais qu’ils nous la montre. Je ne crois pas l’avoir jamais vue. Habitudes ? Quelles habitudes ? Périmètre ? Limites ? L’instabilité et le mouvement peuvent-ils être un royaume ?

Tu attends, toi, que quelque chose de grand se passe, que le renouveau commence enfin. Moi aussi, certainement, bien que je ne pose plus vraiment la question. Je ne fais que repousser inlassablement l’ombre du désespoir, en attendant. Pouce par pouce, contrairement à toi, je ne tiens pas de calendrier ou d’objectif précis. N’importe quel vent me conviendra, pourvu qu’il se lève un jour. On arrivera jamais à ne plus avoir la foi, n’est-ce pas ? Pourtant elle n’en finit plus de finir cette fin d’époque.

On en finit pas de trouver encore des résistances qu’on ne pensait pas avoir, à des souffrances qu’on n’avait pas envisagées. Et surtout, surtout, n’oublions pas de nous blâmer, puisque nos douleurs ne sont rien face au monde. Le mal-être, les deuils non faits, les traumas sur lesquels on la ferme, ce sont des problèmes de riches. Quand il est simplement question de survivre, on ne pleure pas sur tout cela.

C’est une autre sorte de violence que notre monde. Tu le sais ? Je l’ai compris tout à l’heure. Je pense avoir touché ce qui nous met hors de nous-mêmes. Toi dans le jugement, dans l’incompréhension feinte et dans cette superbe supériorité morale dans laquelle tu te drapes sans y croire toi-même… moi dans… une forme de violence, latente. Quoi qu’il en soit. Je crois que j’ai compris.

C’est l’indulgence qui nous rend fou. Toi dans tes airs, moi dans le goût de sang dans ma bouche. L’indulgence qu’ils exigent, pour qu’on leur pardonne tout encore et toujours sans qu’ils ne se questionnent jamais. L’indulgence qu’ils réquisitionnent, à nous les cruels, les méchants, nous qu’on peut blâmer à l’infini puisque nous nous remettrons toujours en cause, trop attaché que nous sommes à apprendre et grandir. L’indulgence, que nous n’aurons jamais.

Les privilèges qu’on achète ou extorque, ce n’est pas notre came. Nous ne la pratiquons pas envers nous-mêmes, à quoi bon, n’est-ce pas ? Nous avons peut-être un peu de bienveillance, parfois, en nous regardant chuter encore, au même endroit qu’avant… nous ne sommes pas encore assez grands, la prochaine fois peut-être… oui la prochaine fois, nous serons mieux préparés, nous ferons différemment. L’absolution sans comprendre, sans promesse ? Tomber sans relever la barre ?

Non. Comme Job, nous ne voulons pas d’indulgence, nous voulons savoir le pourquoi de l’adversité, et encore espérer une réponse à nos prières.

14. Olympiades

Il y a un silence que je ne brise pas. Jamais. Un sujet sur lequel je n’ai jamais écrit, et ce manque est signifiant. Maintenant, il me faut l’affronter. J’ai mal. Comme ça, ça ne veut rien dire.
Depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai mal. Je ne suis pas handicapée, je n’ai pas de véritable maladie chronique comme on en entend parler de plus en plus. Non, j’ai juste des douleurs articulaires de type arthrose, doublées de muscles perpétuellement trop tendus. Et je ne le dis pas.
Trente ans que pratiquement personne ne le sait. Pourquoi ? Parce que je ne me suis jamais laissée arrêtée, parce que j’ai toujours avancé et serré les dents et que l’expliquer, d’un coup, n’a plus aucun sens. On ne peut pas expliquer soudainement qu’on a mal, qu’on a toujours eu mal, comme une soudaine conversion qui m’empêcherait de manger du porc. « Ha mais on ne l’a jamais vu, ça ne peut pas être vrai » ou « oh tu es jeune tu ne vas pas te plaindre ! » Voilà le résultat habituel. Parce que je camoufle trop bien le hurlement de la douleur dans mon silence, certainement, mais vous conviendrez que ça refroidit. Et… j’ai quand même un peu honte, par rapport aux « vrais » douleurs ou handicap, de n’être qu’une imposture, de me plaindre de ce qui n’est rien comparé à leur souffrance.
Pourquoi ne pas le dire dès le départ ? Parce qu’on ne dit pas qu’on a les cheveux noirs, ça se voit. Ce n’est pas uniquement ça, en plus. Il y a aussi le refus obstiné de laisser la douleur me définir. Depuis que je peux me mouvoir librement, et en réalité ça ne fait pas si longtemps, je ne me suis jamais laissée restreindre par la douleur. Avant, ce n’était d’ailleurs pas elle qui me freinait, mais simplement l’impossibilité de mouvement. Avant quoi ? Avant ma rééducation pour ne plus marcher sur l’intérieur de mes chevilles, avant, quand mon tendon d’Achille était encore nouvellement éraflé, et pas soigné comme il aurait dû. Avant que j’aie 18 ou 20 ans, quoi.
La douleur n’est qu’une usure lente et sourde, une fatigue latente, que je n’arrive même plus à réellement définir ou cerner. Cependant, j’ai une chance énorme, elle est chez moi très aléatoire. Je peux donc passer des journées à l’oublier. Ce n’est pas parce que je vais marcher 25 kilomètres qu’elle sera pire le lendemain, ce n’est pas parce que je vais déménager un ami que je ne pourrais pas me lever le lendemain.
C’est parfaitement aléatoire, donc beaucoup plus facile à ignorer au quotidien. Rien ne m’oblige à agir par crainte de la douleur. Si elle est là, elle est là ; si par bonheur ce jour-là elle est en congé, elle est en congé. Et rien de se que je ne ferai dans la journée ne l’aggravera ou ne l’améliorera radicalement. Alors je vis avec, littéralement.
Les jours d’absence sont de plus en plus nombreux ces derniers temps (merci aux divers thérapeutes qui me suivent), ce qui rend les jours de présence peut-être plus violents, plus désespérant. La raison du grand silence, c’est aussi cela : cacher l’hydre du « comment tout cela va-t-il aller dans le temps ? Comment cela va-t-il être dans 10 ans, 20 ans… ? » Toutes ces questions auxquelles il est capital d’opposer un optimisme indéfectible, un rapport au jour le jour. Car bien sûr, je n’en sais rien. Et on verra bien.
C’est aussi pour cela que je n’en parle pas. La terrible crainte de la pitié un peu gluante, qui prend toujours deux formes. La première, superficielle, du larmoiement qui fait croire qu’il compatit mais oubliera ta confession en cinq minutes et te demandera de venir faire un marathon avec elle ou lui. La seconde, sincère, qui verra la douleur comme ma composante principale et me ramènera toujours à cela.
Pourquoi briser le tabou maintenant ? Pour regarder tout cela en face, par défi de confiance à tous ceux qui le sauront et seront alternativement bienveillants, insupportables, moqueurs, compréhensifs, inchangés… Parce que maintenant c’est à eux de faire quelque chose de ça, je n’ai plus à me cacher pour ne pas gêner, pour ne pas déranger, pour ne pas être déçue par certaines réactions. Ça fait partie de mon expérience. Pas de ma personne, mais de mon expérience de la vie, quelque chose qu’on peut oublier dans son identité, mais qui est là.
Les mots sont tombés sur le silence.
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9. Saint-Ambroise

Je suis lasse et fatiguée. Bien sûr que je peux encore me battre et sortir la tête haute, cela n’a rien à voir. C’est la guerre, quoi qu’il arrive, et disparaître n’est pas une option. Ils ont beau croire me tenir en esclavage, le général sait bien que cela est faux. Je reste le danger, il le sait, il estime les guerriers compétents, j’en fais partie. Il n’était pas dupe, quand l’ordre est tombé de m’abattre, il s’y attendait. Il me laisse une heure à vivre, je réponds que c’est le temps qu’il me faut pour faire une bombe avec ce qu’ils ont pu laisser comme matériel sans surveillance. « Alors échappe-toi, échappe-toi avant que ce soit une femme qui t’accuse » me conseille-t-il.

C’est trop tard, elle sonne déjà à la porte. Blonde platine, si maquillée qu’on ne saurait pas reconnaître son visage nu. Elle crie au scandale, m’accuse de son meurtre. C’est absurde, je ne m’en prendrai jamais à un civil, dis-je en lui tendant une tasse de thé jaune avant de trier le courrier. Je ferai mieux de lire les adresses au lieu de me mêler de ça, d’après le général. Je connais ce nom, effectivement. Mais il y a si longtemps… Son père lui envoie donc toujours des magazines historiques, à une adresse qui n’est plus la sienne. Voudrait-elle les récupérer ? Je compose son numéro, une voix étouffée me répond, refuse de me parler, c’est bien trop dangereux, n’en a rien a faire du papier, tout cela n’est que du vent, de la haine envers tous… elle me promet tout de même de venir le chercher plus tard, dans quelques années. Je raccroche attristée, sa voix n’était pas la sienne mais celle de Quentin. Devrais-je y voir un mauvais présage ? 

Le lieu est vide. Tout cela était il y a si longtemps, les soldats ne sont plus que des os. Le général, très âgé, m’offre un bouquet de roses jaunes et m’ordonne de rentrer chez moi.

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Voir ailleurs

1. Hôtel de Ville

Je commence à ne plus avoir foi en la fin de tout cela. Pourquoi, alors que tout est perdu, continuer à vouloir témoigner ? Pourquoi me demandes-tu encore de peindre sur ces photos en noir et blanc ? As-tu besoin de ce miracle, à chaque fois, qui transforme les squelettes en personnes de chair ? Moi non plus je ne sais pas comment ça fonctionne, et ça me… ça me prend à la gorge, je me demande si cela ne prend pas un peu de moi-même, à chaque fois. Tu comprends ce que je veux dire ? Ne me souris pas ainsi. J’ai perdu les racines de mes dents, je ne peux pas te rendre la pareille. Ne baisse pas la tête. Je t’en prie. Bien sûr qu’on va y arriver Lazare, bien sûr qu’on va réveiller les morts, ne désespère pas, la lumière n’est pas si bleue pour rien. Je ne voulais pas dire ce que j’ai dit… je me suis égarée devant l’immensité de la tâche, mais on ne doit pas perdre courage, jamais, n’est-ce pas ? Bien sûr que non. Tiens, un café. 

« Je t’aime, laisse-moi t’embrasser. » me dis-tu en m’attrapant par la taille.

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À la dixième heure

« Avec toi, c’est toujours une question de Foi et d’attente, mais au fond ce n’est que de la résignation. » Que répondre à ça ? Que répondre à ça quand c’est souvent ce qu’on se dit à soi-même, en silence, dans ce repli un peu sordide de notre âme, celui qui désespère en cachette ? Comment continuer à répondre que si Notre Dame brûle, que si la planète brûle, que si la haine, que… enfin vous voyez bien… Il y aura toujours un lendemain, et qu’un jour, à force d’y travailler, à utiliser les pierres que nous avons pour construire quelque chose au lieu de se les lancer au visage, les lendemains finiront par chanter. J’en reste persuadée. Même dans le repli acariâtre de ma conscience.

Parlons-en de ce repli. Nous l’avons tous plus ou moins visible, plus ou moins bavard. Il est cynique, il est déprimé, il est pessimiste, il est de mauvaise foi, et surtout, surtout, il est en colère. Plus que tout, il nous accuse de tous les maux, nous traîne plus bas que terre. Précisément à cet endroit où nous n’aurions plus de colère, seulement un sentiment amorphe de résignation. Et le désespoir est un péché, Yasmina Khlat nous l’a déjà dit. Il nous pousse à cet extrême où la colère ne nous est plus utile, où elle ne parvient plus à nous faire nous redresser et bâtir quelque chose. La colère, comme la fierté peut-être, et bien d’autres sentiments ambivalents, est à explorer dans son aspect positif.

Pour ne parler que de moi, il y a de cela plusieurs années, c’est la fierté qui m’a poussée à être ce que je suis aujourd’hui. Puisqu’en France, comme le dit si justement Youssoupha : « on commence à t’encourager en te décourageant » et que j’ai mauvais caractère, je me suis lancé le défi de réussir pour donner tort à mes détracteurs. Mais combien n’ont pas ce courage, combien renoncent ? Combien en deviennent aigris ? Comme je le suis devenue sur d’autres sujets que ma carrière artistique et littéraire ? Nous avons tous des fragilités, nous avons tous des fêlures, des passés dont nous avons du mal à nous relever. Pour être humain il s’agirait d’être à l’écoute de cela, chez nous et chez les autres. Cesser les courses à qui a le plus souffert, cesser les critiques acerbes et tranchantes qui ne construisent rien, cesser les fausses complaisances qui n’aident en rien. On relève un homme à terre, on ne le cajole pas.

Revenons sur mon prétendu mauvais caractère, parce que je suis une femme, avoir du courage et de l’audace, ne pas se laisser marcher sur les pieds, c’est avoir mauvais caractère. Je n’en avais jamais pris conscience, je n’ai jamais souffert de sexisme et de préjugés pour une raison très simple. Jusqu’à très récemment, je n’avais aucune idée que j’étais une femme. Certes, cela implique beaucoup d’autres problèmes annexes, mais cela n’est pas le propos ici. Ce que je tiens à démontrer, c’est que ces actes et remarques sexistes (tant qu’ils n’entrent pas dans la catégorie des agressions, bien entendu, et j’ai la chance de ne jamais en avoir été victime, je ne me permettrais jamais de minimiser ou disserter sur ces expériences), ces remarques ou discriminations, donc, ne sont souvent des barrières que dans la mesure où nous les acceptons.

Combien de fois m’a-t-on dit : « ha tu l’as fait ? Mais c’est pas féminin… Enfin, on doit pas se comporter comme ça, tu aurais dû craindre que… » Peur de prendre la parole en public au pied levé sur un sujet que je ne maîtrisais pas à cent pour cent et faire comme si ? Les hommes peuvent le faire chaque jour, pas les femmes ? C’est ce qu’on m’a dit. Peur de ne pas être approuvé par sa famille en choisissant ceci ou cela ? Honnêtement, je n’y ai jamais réfléchi. Je réfléchis habituellement à la moralité de mes actes, pas aux sentiments de mes ancêtres. Honte de répondre à une perfidie, d’avoir un plan de riposte quand on magouille contre vous ? Honte d’être remarquée ? Honte d’agir sans modèle ? Etc. etc. J’ai été élevée comme un « enfant » sans genre, comme une « personne » ensuite. On m’a inculqué de la droiture, de l’honneur, de la logique et de l’intelligence. Celle du cerveau et celle du cœur. Mais aucune peur, et Dieu sait que cela est un miracle. Donc, aux vues de mon expérience, être une femme résiderait dans l’état de peur et de honte, la nécessité d’agir en suivant des règles pré-établies, d’avoir un modèle référent. Balivernes. Bien sûr qu’il y a des parcours inspirants, mais pourquoi les regarder par le prisme du genre ? Quand j’étais plus jeune, j’admirais Kofi Annan et le Dalaï-Lama, Nelson Mandela, Desmond Tutu, Sœur Emmanuelle, Simone Veil, Jean Moulin, Steve Jobs, toutes les figures de la campagne Apple « Here’s for the crazy ones », et mon panthéon de Marie(s) bien entendu : Marie Curie, Marie Marvingt (Maria Ljalková et Marie Meurdrac sont arrivées plus tard).

Bien sûr qu’avec le recul je regrette qu’il n’y ait pas plus de femmes, que l’histoire les oublie (parlons d’Artemisia Gentileschi!) ! Bien sûr que je salue (et achète) les ouvrages tels qu’Histoires du soir pour petites filles rebelles et In Praise Of Difficult Women. Mais simplement parce que leurs destins sont également inspirants, et qu’elles ouvrent encore plus le champ des possibles. Pas parce qu’il est impératif qu’une fille ait des modèles féminins et un homme des modèles masculins ! Là, les féministes sombrent dans le « genrisme », si je puis dire. Avoir des modèles et sensé aider à vivre pour le meilleur, à tendre vers la meilleure version de soi et générer de la force et de l’espoir. Pas de la résignation et de l’amertume.

Le but du jeu de la vie, si je peux m’exprimer ainsi, est de passer outre tous les aspects mortifères de nos pensées et émotions, les transcender en quelque chose de constructif pour la communauté et nous-mêmes. Ou nous-mêmes et la communauté, dans le sens qu’il vous siéra mais en oubliant aucun des deux. Passer outre, « pass-over » c’est Pessah en anglais, la Pâque juive, bien sûr, mais que fait le Christ en ressuscitant à part triompher de la mort ? Nous portons tous la mort en nous, puisque nous mourrons tous un jour, que la vie est compliquée et dangereuse, brève et trépidante. Nous l’aimons pour ça, pour ses surprises aussi, ses coups durs lui donnent sa valeur. Plonger dans l’éternité de l’instantané et du risque zéro, comme notre époque semble vouloir le faire, me semble une tragédie absurde.

Absurdité en tant de sens : le risque zéro n’existe pas et n’existera jamais, le risque zéro au temps des terrorismes et des haines, au temps du réchauffement climatique ? Quelle est cette chimère ? Quel est ce mouvement d’autruche ? L’éternité de l’instant, la course au paraître et à l’approbation du groupe ? Elles reposent sur des non-communications. Chacun se figurant pouvoir se mettre à la place de l’autre, savoir ce qui lui plaira, ce qui est bon pour tous, ce qui doit être fait, etc. Et personne ne se pose de questions, ni à soi ni aux autres. Société étrange où chacun veut faire ce qu’il pense que la majorité pense être le bien. Ma phrase vous paraît hallucinante ? Pensez-y. L’ère des communications nous fait glisser dans la non-communication, l’ère de la transparence nous fait tendre à une uniformité molle au lieu de la voir comme la magnifique possibilité d’une polyphonie apaisée, où les échanges seraient enrichissants. Oui, je suis une licorne-bisounours-guimauve, mais je vous em… Je crois à cela, comme je crois en d’autres choses, je crois en la Lumière qui habite l’humanité et se réveille peu à peu. Je crois au réveil des subtilités : les consciences qui se verraient enfin flous, comme elles le sont en réalité, et commenceraient à se jeter dans un débat philosophique pour grandir en s’appuyant les unes sur les autres.

Alors, parfois, prendre du recul, réfléchir, accepter le monde tel qu’il est et élaborer une manière de le rendre meilleur, prier et attendre la réponse de Dieu… Prendre ces temps-là peut ressembler à la résignation, ou simplement un temps trop long par rapport au monde. Mais qui en est juge ? À qui devons-nous des comptes, au fond ? Si ce n’est à notre propre conscience, être fidèle à notre propre temporalité, et avoir confiance et élan vers quelque chose de plus grand que nous, quoi qu’on mette derrière. Le temps n’est qu’une illusion de perception, je vous le rappelle, une convention sociale. Alors hormis les horaires de bureau et celles de divers rendez-vous, le reste n’est que l’impression qu’on en a. Les réponses à toutes les questions de la vie, voire au sens de la vie, est impérativement à trouver individuellement, au service du collectif et avec lui. En aucun cas nous ne devons donner notre adhésion à un collectif sans visage et sans réfléchir à cette adhésion. Nous savons trop où cela mène.

« La conscience claire » de Jean-Michel Alberola