8. Boucicaut

Je devais partir en vacances à Berlin avec Justin, mais pour une raison obscure Valentin insistait pour qu’on l’aide à ranger une pièce. Il répétait « ça n’a rien d’urgent mais pour moi c’est capital, il faut le faire » alors que l’heure de l’avion approchait. Je semblais être la seule à m’en émouvoir, je tentais d’activer le mouvement. Justin me lançait une claque comme jamais je n’en avais reçue, il fallait être gentille, servile et affable avec ceux qui font des caprices. 

Nous ne partions plus à Berlin, la voiture était immensément chargée des affaires de Valentin, de tout ce dont nous allions nous occuper à sa place. Il ne me faudrait jamais dire que nous n’étions pas parti en voyage, cela l’aurait traumatisé. Je partais au volant de ce véhicule qui ne ressemblait plus à rien, vers le dernier endroit à la mode : le Domaine du Labyrinthe, toujours ce même lieu…

Il me fallait payer le stationnement, je réglais les quelques euros. On commence à me frapper. Le Vieil Homme me dit avec mépris que ce n’est pas à moi de le faire, que j’en suis incapable, me demande comment j’arriverai à rembourser une telle somme. Il avait lu un montant de 2700€…

J’erre avec le Vieil Homme et la Vieille Femme entre les immenses cages du Domaine du Labyrinthe, où les employés, toujours vêtus de leurs hardes noires et de leurs masques étranges, tirent à bout portant sur toutes sortent de canidés plus ou moins domestiques. La Vieille Femme prend beaucoup de plaisir à ce spectacle. Je profite d’une explosion de sa joie pour m’enfuir par une corniche. La vérité n’est pas par là.

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11. Belleville

Je suis à l’aéroport avec Étienne, on vient d’arriver. Les escaliers mécaniques sont tous en panne, rien ne lui permet de descendre, le pauvre, entre son âge et son handicap… J’organise avec le plus grand soin un système étrange qui le fait passer sans encombre par les tapis à bagages. Il est tellement heureux et volontaire qu’il oublie ses douleurs pour être simplement joyeux et plein de gratitude. Au même moment, un homme que je ne connais pas dit être mon mari, puisque ma mère l’a payé pour cela. Il me tend nos valises, qu’il a reconnues à l’odeur. Il tient en effet une étrange et minuscule boîte en bois, sorte de vase canope à tête de salamandre, qui contient mon odeur.

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1. Champs Élysées – Clemenceau

Nous avons passé l’apocalypse, vous le savez. En voiture, un convoi de trois voitures, pour être précis. Je ne sais plus qui était dans celle de devant, celle du milieu contenait une famille : les grands parents, le fils et sa femme, leur nièce. Ils n’avaient plus de phares, on les leur avait volés. Pour ne pas être qu’ils soient abattus par la police, on avait lié les voitures entre elles comme ça, ça faisait un seul grand véhicule. Vous savez, comme on faisait à cette époque. J’étais donc dans celle de derrière, avec qui ? Ça n’a pas d’importance.

Après plusieurs heures de route, on arrivait dans une décharge où attendaient le Vieil Homme et la Vieille Femme. Une femme m’a agressé, je m’en souviens. Elle voulait que je lui fasse l’amour, elle disait que j’avais besoin de repos et de détente, que j’étais lesbienne puisque tout le monde le pensait. Je n’ai pas compris. Ça n’a pas d’importance. Le Vieil Homme et la Vieille Femme semblaient être les maîtres de ce camp de réfugiés. Ils organisaient des tournages de films pornographiques homosexuels, sur un ring de sumo parsemé de coussins orientaux. Cela n’avait aucun sens, mais apparemment cela rapportait de quoi faire vivre le camp. Peut-être. Je ne sais plus.

L’Absente et sa fille m’invitaient chez elles et me disaient d’appeler si ça n’allait pas. Je me souviens, j’en ai pleuré, mais me suis enfuie en les laissant.

Je suis repartie seule. Ça ne m’a pas réussi, puisque je me suis retrouvée piégée dans un appartement. Vous savez, dans ces villes qui subsistaient encre, quand les trafics allaient bon train. J’étais douée pour vendre des meubles et des agencements aux riches, aux vivants. Tout l’argent que je rapporte, ça je m’en souviens, c’est pour ça que je suis partie, n’avait pour but que de financer une immense fête pour Valentin. Tout devait tourner autour de Valentin. Je veux fuir, l’armée m’en empêche, on ne se déplace pas comme on le souhaite. Je comprends, à leur parler, que nous sommes victimes d’un virus lancé par les Britanniques pour détruire les Latins et Méditerranéens. C’est là que je vous ai appelé, je ne sais plus où j’avais lu votre numéro, dans la presse surement. Me dire que quelque part dans les Balkans, un laboratoire avait décidé de ne pas laisser crever ses compatriotes et ses voisins… Ça m’avait emplie d’espoir, vous le comprenez. Je suis partie à pieds, de nuit, et maintenant, j’espère me rendre utile.

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1. Franklin D. Roosevelt

Mariamé a quitté son village pour la capitale, il fallait bien trouver une solution pour survivre. Elle a gagné quatre sous, de quoi manger et avoir un toit de fortune. Puis des hommes sont venus prendre du plaisir sur son corps sans lui demander son avis. Il y a quatre mois maintenant, et elle ne saigne plus avec la lune depuis. Alors Mariamé a commencé à marcher vers ailleurs, puisqu’au fond, qu’y avait-il d’autre à faire, que risquait-elle encore, que pouvait-elle perdre ?

Où se passe cette histoire ? D’où provient Mariamé ? Cela a-t-il une importance ? La liste des possibles est si longue, elle recouvre la planète.

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3. Europe

Ça fait trois nuits maintenant.

Ça a commencé comme la première fois, par une grande salle au mur de bois, moi prête à monter sur scène, et l’annonce qui tombe. Je ne sais toujours pas quoi dire de ce qui me saisit à ce moment-là. Ce n’est pas de la surprise. Quelque chose au fond de nous l’avait pressenti et était déjà dans le déni, j’en suis convaincue. C’était mon cas, du moins. Mais parfois les mots sauvent et là, cette alarme sonnée, ce regroupement loin du chahut… Nous avons pu être sidérés ensemble. Je referme encore les yeux et la scène recommence, je n’irai pas plus loin que ce silence d’après, pour cette nuit.

Le premier jour, comme le destin est facétieux, il a fallu que mon rendez-vous se déroule à cet endroit, celui où nous avions mangé la dernière fois. Celui où tu m’avais dit à quel point il était capital de savoir s’entourer des bonnes personnes, d’amis fiables, et pas des autres. Si tu savais à quel point j’ai l’impression d’avoir failli à cette promesse que je te faisais d’être là…

La seconde nuit, c’est le retour au réel qui ressurgit. Puisque j’étais sortie de mon être, comme toujours quand les émotions sont trop fortes. Je ne les comprends pas, je rends les armes et leur laisse la place. Ma conscience s’évanouit, en quelque sorte, bien que mon corps reste debout. Comme d’habitude c’est Lazare, qui depuis tout ce temps refuse encore d’admettre à quel point il m’a sauvé. Lazare, ses bras, ses mots imbécilement plats, mais tellement, tellement, salutaires. Il n’y avait rien d’autre à dire, seulement constater et me dire en face, m’obliger à réaliser que cette pierre au fond de ma gorge se nommait tristesse.

Le deuxième jour, comme les hasards sont ce qu’ils sont, c’est lui qui m’écrit pour simplement me témoigner son affection. Se souvient-il que la date approche? Je l’avais oublié, je ne l’ai compris qu’à ce moment. Ça fera trois ans, demain.

La troisième nuit, je refuse de dormir, ça va à la fin, j’en ai assez de souffrir dans le vide. De ces images qui reviennent. Je sais bien tout ce dont je me blâme, de ne pas avoir été assez là pour qui conque, de ne pas avoir trouvé les mots, de me suspecter parfois de me servir de ces souvenirs. Mais cette énorme boule dans la gorge à chaque fois que j’évoque ton nom, n’est-ce pas toujours de la tristesse? Et pourquoi aurais-je dû être absolument irréprochable? N’avons-nous pas, en réalité, tous endossé notre part de responsabilité? Porter en héritage une drôle de pudeur des souvenirs et un étalement des sentiments? Ne sommes-nous pas devenus plus qu’amis après cela? N’aurais-je pas le droit d’être un peu égoïste quant à ma douleur, et moi aussi la verbaliser? Personne ne me demande d’être impassible, tous ont déjà de la compassion.

Je nettoie mon appartement, de fond en comble. C’est symbolique, n’est-ce pas? Oui, j’en vois l’ironie… Quentin m’aide, parce que son dynamisme va toujours de l’avant, sa franchise est une arme et son organisation toujours exemplaire. Je lui ai dit, déjà, qu’il est le grand frère dont je rêve. Nous entendons un bruit étrange. Osip, ce sombre idiot, celui que j’aurais dû rayer de mon existence depuis longtemps, à défaut de le tuer, tente de forcer ma porte à la perceuse. J’ouvre, il me regarde interloqué, je n’étais pas censée être là. Je lui lance un direct du droit et referme la porte.

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1. Porte Maillot

Il est un mot qu’on ne prononce que lorsqu’on ne le pense pas. Si on y met du sens, il reste en travers de la gorge, il se dissipe dans les méandres de notre entendement, comme un rêve ou un vague souvenir. Le mot qui se défile à notre langue. Il ne sort pas, sinon nous ne pourrions pas prolonger à l’infini cet instant pourtant déjà disparu. On serait obligé de lâcher cette main déjà évanouie. S’il sort, parfois, c’est qu’on a tout à fait perdu espoir, ou qu’on n’en saisit pas le sens dans lequel court la vie. C’est être inconscient du caractère éphémère de l’existence, ou que l’on jette l’éponge trop tôt.

Il est un mot pour les yeux, plus que pour la bouche. Un mot qu’on pleure, qu’on tient dans son poing serré ou dans la main étendue collée sur une vitre ou un grillage. Un mot qu’on n’a jamais le temps de penser, car il répondrait toujours à un arrachement. Il vient juste un peu trop tard, lorsqu’on ne veut déjà plus se rendre compte, pas encore admettre.

Il est un mot qu’on ne dit pas, on en fait des livres ou des chansons. On ne parvient pas à le dire, on en fait des monuments et des pierres gravées. On est fait de ce mot, de myriades d’exemplaires de ce mot. Tous sont différents : ceux de couleurs vives, qui auraient été des cris d’injustice ou de libération ; ceux en lettres évanescentes, car elles ne veulent pas déranger le crépuscule ; ceux qui se tiennent à genoux sous un poids trop lourd ; ceux dont la dernière lettre clignote encore sur l’écran du message qu’on n’enverra jamais ; ceux qui frissonnent tel le murmure qui n’a pas atteint l’aube. Combien de fois ne prononcerons-nous pas ce mot dans nos vies ? Combien de fois parviendrons-nous à l’extirper tout de même de nos entrailles ? C’est incalculable.

Si l’on ouvre la bouche, c’est à la légère, ou que l’on est guéri de toute cette gravité.

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4. Marcadet – Poissonniers

J’ai le sentiment d’une disparition, une mort plus terrible que les autres… Un décès qui me dévaste me laisse exsangue rien qu’à son annonce. Une mort plus signifiante, en tous cas, que les précédentes.

Je connais ce prénom, mais trop de personnes y sont reliées. Est-ce la mort d’un sinistre souvenir qui hante les imaginaires, la mort du dernier souvenir d’une amie disparue, la mort d’une vague connaissance…

Je serai enfin libre ou j’aurais encore une culpabilité de ne pas avoir fait assez. Au fond ma vie s’est toujours tenue sur ce fil : libre et plénipotentiaire ou coupable et mortifère. Bref, une défunte, quelle qu’elle soit. Annoncer, préparer, faire en sorte que le cours du destin ne se défile pas, que le monde continue à marcher droit. Pourquoi saisissais-je encore cette charge ? Les humains en chagrin peuvent faire tellement de bêtises imprévues, allant contre leur propre libre arbitre ! Et j’ai tant de faciliter à fuir mes propres questions dans le service.

Je pressens que je n’ai pas la force d’avancer. J’agis en automate, en procédure, sans sourire de réconfort, sans compassion sincère, il me manque une étincelle. Je me retourne partout, je cherche Lazare. Il n’est pas là. Guillaume me dit qu’il est avec elle. Ce n’est pas possible, en quel sens dit-il cela  ? Cela dépend du symbole de la morte, bien sûr… Il me dit encore « ce n’est rien, tu passeras outre, tu avances quand même n’est-ce pas, ce n’est pas si grave, tu n’as rien perdu de tes aptitudes, seulement ton cœur. »

J’ai une rage qui monte en moi. Non, effectivement, absolument rien de grave, je reste fonctionnelle. Mais merde à la fin ! Il me manque juste l’essentiel : pouvoir respirer. Simplement de vivre. Je ne peux pas le perdre. Je refuse de le perdre. Des larmes veulent rouler sur mes joues.

Une main se pose sur ma tête : être patiente et avoir confiance. La mort est symbolique  ? Elle l’est toujours…

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