5. Laumière

Tu ne me demanderas pas comment ça va. Ça n’a aucun sens, de toute manière. Tu as déjà posé ton diagnostic, de longue, à en juger par ce que tu vois passer sur les réseaux. Je dois toujours être la même pauvre fille qui poste dans le désert, toujours seule sur ses photos de profil, rien de nouveau sous le soleil, donc. C’est fou comme les gens s’arrêtent à ce qui se voit. Juger l’intime à l’aune du paraître, le spirituel au cours actuel de l’image. Je ne le comprends pas. Pourtant je sais bien, je sais très bien, crois-moi, qu’il est devenu parfaitement logique de transformer les enfants en guerrier de terre cuite chinoise. Pour qu’ils soient pour toujours seuls et tranquilles, solides et dociles.

À quel moment avons-nous commencé à tous trouver ça normal ? À se dire que c’était mieux ? À croire qu’il fallait effectivement commencer par construire l’armure avant ce qu’il y avait à l’intérieur ? À se dire qu’au fond, écraser leur effroi et leurs émois, qu’appliquer le darwinisme social à son propre sang, ce n’était pas absurde ? À quel moment me suis-je retrouvée moi aussi piégée là-dedans ?

Jamais, je le sais. Quand la machine ma prise pour me fondre dans le plomb, j’avais déjà en moi la force de la terre invaincue. Oui, à l’instar du Sol Invictus latin, une Terra Invicta, celle qui vous laisse croire tout ce que vous voulez, jusqu’à ce qu’elle se réveille et tremble ou s’embrase. Celle qui œuvre en douce, tranquillement, sans faire grand bruit, avant d’être incontestablement là où elle veut être.

On me prend pour le feu, souvent. C’est lui qui me fait vivre, me donne l’énergie d’aller encore au combat, de ne jamais rien céder à la lâcheté ou à l’ennui. L’Esprit de feu. Oui, je deviens encore mystique. Non, d’ailleurs, je ne le deviens pas, je l’ai toujours été. Mais il n’est pas si facile d’éclater de l’intérieur ces enveloppes de guerriers chinois. Il faut une foi indéfectible, et… Une inconscience primordiale. Inconscience de ce qui se fait ou non, inconscience de l’importance hypothétique (tellement hypothétique) que pourrait avoir l’avis des uns et des autres, inconscience de la difficulté de la tâche, inconscience… Tu vois ce que je veux dire. Si on ne sait pas que c’est impossible, tout est si facile à faire. Et… Il y a le courage d’aimer aussi. Aimer à se perdre, aimer sans questions, sans retranchement. C’est peut-être le plus dur. Aimer la liberté d’autrui. Quoi qu’il arrive, même si ça doit te faire mal, aimer le fait qu’iel est ainsi, libre, différent, accepter, admettre, comprendre cela et aimer le savoir. Ce qui n’implique pas d’avoir à souffrir aux côtés d’un individu destructeur. Non, l’aimer, c’est le regarder vraiment et savoir aussi qu’iel est néfaste pour toi, et le laisser partir.

Parfois, à ce jeu-là, on peut se sentir seul. On peut se sentir las. Ou encore monstrueux d’éviter certains. Mais on ne l’est pas, jamais. Pas si l’on agit par amour, fut-ce de soi-même et cela n’a rien de sale ou méprisable. Je ne prêche pas du haut d’une montagne, j’ai bien du mal à y parvenir.

Mais… Je crois que j’y arrive souvent. Seule ? Je ne saurais le dire. Probablement pas. Contrairement à ce qu’ils te disent, on ne l’est jamais. J’en ai porté des ornements délicats pour reprendre en main mes choix. Les dentelles, les tintinnabulis d’argents à mes poignets, ce qui se fait de plus beau pour caresser une apparence dénigrée, rejetée, jugée. Comme on dit « vous n’aurez pas ma haine », vous n’aurez pas non plus mon amour-propre. Ils avaient enterrer et cracher sur ce qu’ils pensaient être un rebus : la graine s’est fait fleur au désert. Bientôt, oasis.

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4. Château d’Eau

Je n’avais pas remarqué ta bague. L’auriculaire… oui, évidemment, tu es attaché à une étrange nostalgie qui te constitue presque tout entier. Crois-tu, du moins. Peut-être n’est-ce qu’une posture ? Pour te protéger de certains aspects de la vie ? Quand on répond présent à déjà tant de combats, je comprends qu’on en esquive. Moi c’est le cynisme, ma drogue. Si tu te blesses toi-même plus que la vie, alors tu n’as jamais vraiment mal. Logique, non ? Il y a tant de choses auxquelles j’ai renoncées, déjà. Tant et tant. Mais je n’en conçois aucune amertume, au contraire. Je me sens couverte du sang de tout ce que j’ai tranché comme liens néfastes. Comme un guerrier antique, oui, couvert de peintures comme d’une armure, et de sang pour conserver en moi la force de ce que je ne suis plus.

Ils nous reprochent de ne pas sortir de notre zone de confort… Mais qu’ils nous la montre. Je ne crois pas l’avoir jamais vue. Habitudes ? Quelles habitudes ? Périmètre ? Limites ? L’instabilité et le mouvement peuvent-ils être un royaume ?

Tu attends, toi, que quelque chose de grand se passe, que le renouveau commence enfin. Moi aussi, certainement, bien que je ne pose plus vraiment la question. Je ne fais que repousser inlassablement l’ombre du désespoir, en attendant. Pouce par pouce, contrairement à toi, je ne tiens pas de calendrier ou d’objectif précis. N’importe quel vent me conviendra, pourvu qu’il se lève un jour. On arrivera jamais à ne plus avoir la foi, n’est-ce pas ? Pourtant elle n’en finit plus de finir cette fin d’époque.

On en finit pas de trouver encore des résistances qu’on ne pensait pas avoir, à des souffrances qu’on n’avait pas envisagées. Et surtout, surtout, n’oublions pas de nous blâmer, puisque nos douleurs ne sont rien face au monde. Le mal-être, les deuils non faits, les traumas sur lesquels on la ferme, ce sont des problèmes de riches. Quand il est simplement question de survivre, on ne pleure pas sur tout cela.

C’est une autre sorte de violence que notre monde. Tu le sais ? Je l’ai compris tout à l’heure. Je pense avoir touché ce qui nous met hors de nous-mêmes. Toi dans le jugement, dans l’incompréhension feinte et dans cette superbe supériorité morale dans laquelle tu te drapes sans y croire toi-même… moi dans… une forme de violence, latente. Quoi qu’il en soit. Je crois que j’ai compris.

C’est l’indulgence qui nous rend fou. Toi dans tes airs, moi dans le goût de sang dans ma bouche. L’indulgence qu’ils exigent, pour qu’on leur pardonne tout encore et toujours sans qu’ils ne se questionnent jamais. L’indulgence qu’ils réquisitionnent, à nous les cruels, les méchants, nous qu’on peut blâmer à l’infini puisque nous nous remettrons toujours en cause, trop attaché que nous sommes à apprendre et grandir. L’indulgence, que nous n’aurons jamais.

Les privilèges qu’on achète ou extorque, ce n’est pas notre came. Nous ne la pratiquons pas envers nous-mêmes, à quoi bon, n’est-ce pas ? Nous avons peut-être un peu de bienveillance, parfois, en nous regardant chuter encore, au même endroit qu’avant… nous ne sommes pas encore assez grands, la prochaine fois peut-être… oui la prochaine fois, nous serons mieux préparés, nous ferons différemment. L’absolution sans comprendre, sans promesse ? Tomber sans relever la barre ?

Non. Comme Job, nous ne voulons pas d’indulgence, nous voulons savoir le pourquoi de l’adversité, et encore espérer une réponse à nos prières.

14. Olympiades

Il y a un silence que je ne brise pas. Jamais. Un sujet sur lequel je n’ai jamais écrit, et ce manque est signifiant. Maintenant, il me faut l’affronter. J’ai mal. Comme ça, ça ne veut rien dire.
Depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai mal. Je ne suis pas handicapée, je n’ai pas de véritable maladie chronique comme on en entend parler de plus en plus. Non, j’ai juste des douleurs articulaires de type arthrose, doublées de muscles perpétuellement trop tendus. Et je ne le dis pas.
Trente ans que pratiquement personne ne le sait. Pourquoi ? Parce que je ne me suis jamais laissée arrêtée, parce que j’ai toujours avancé et serré les dents et que l’expliquer, d’un coup, n’a plus aucun sens. On ne peut pas expliquer soudainement qu’on a mal, qu’on a toujours eu mal, comme une soudaine conversion qui m’empêcherait de manger du porc. « Ha mais on ne l’a jamais vu, ça ne peut pas être vrai » ou « oh tu es jeune tu ne vas pas te plaindre ! » Voilà le résultat habituel. Parce que je camoufle trop bien le hurlement de la douleur dans mon silence, certainement, mais vous conviendrez que ça refroidit. Et… j’ai quand même un peu honte, par rapport aux « vrais » douleurs ou handicap, de n’être qu’une imposture, de me plaindre de ce qui n’est rien comparé à leur souffrance.
Pourquoi ne pas le dire dès le départ ? Parce qu’on ne dit pas qu’on a les cheveux noirs, ça se voit. Ce n’est pas uniquement ça, en plus. Il y a aussi le refus obstiné de laisser la douleur me définir. Depuis que je peux me mouvoir librement, et en réalité ça ne fait pas si longtemps, je ne me suis jamais laissée restreindre par la douleur. Avant, ce n’était d’ailleurs pas elle qui me freinait, mais simplement l’impossibilité de mouvement. Avant quoi ? Avant ma rééducation pour ne plus marcher sur l’intérieur de mes chevilles, avant, quand mon tendon d’Achille était encore nouvellement éraflé, et pas soigné comme il aurait dû. Avant que j’aie 18 ou 20 ans, quoi.
La douleur n’est qu’une usure lente et sourde, une fatigue latente, que je n’arrive même plus à réellement définir ou cerner. Cependant, j’ai une chance énorme, elle est chez moi très aléatoire. Je peux donc passer des journées à l’oublier. Ce n’est pas parce que je vais marcher 25 kilomètres qu’elle sera pire le lendemain, ce n’est pas parce que je vais déménager un ami que je ne pourrais pas me lever le lendemain.
C’est parfaitement aléatoire, donc beaucoup plus facile à ignorer au quotidien. Rien ne m’oblige à agir par crainte de la douleur. Si elle est là, elle est là ; si par bonheur ce jour-là elle est en congé, elle est en congé. Et rien de se que je ne ferai dans la journée ne l’aggravera ou ne l’améliorera radicalement. Alors je vis avec, littéralement.
Les jours d’absence sont de plus en plus nombreux ces derniers temps (merci aux divers thérapeutes qui me suivent), ce qui rend les jours de présence peut-être plus violents, plus désespérant. La raison du grand silence, c’est aussi cela : cacher l’hydre du « comment tout cela va-t-il aller dans le temps ? Comment cela va-t-il être dans 10 ans, 20 ans… ? » Toutes ces questions auxquelles il est capital d’opposer un optimisme indéfectible, un rapport au jour le jour. Car bien sûr, je n’en sais rien. Et on verra bien.
C’est aussi pour cela que je n’en parle pas. La terrible crainte de la pitié un peu gluante, qui prend toujours deux formes. La première, superficielle, du larmoiement qui fait croire qu’il compatit mais oubliera ta confession en cinq minutes et te demandera de venir faire un marathon avec elle ou lui. La seconde, sincère, qui verra la douleur comme ma composante principale et me ramènera toujours à cela.
Pourquoi briser le tabou maintenant ? Pour regarder tout cela en face, par défi de confiance à tous ceux qui le sauront et seront alternativement bienveillants, insupportables, moqueurs, compréhensifs, inchangés… Parce que maintenant c’est à eux de faire quelque chose de ça, je n’ai plus à me cacher pour ne pas gêner, pour ne pas déranger, pour ne pas être déçue par certaines réactions. Ça fait partie de mon expérience. Pas de ma personne, mais de mon expérience de la vie, quelque chose qu’on peut oublier dans son identité, mais qui est là.
Les mots sont tombés sur le silence.
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9. Saint-Ambroise

Je suis lasse et fatiguée. Bien sûr que je peux encore me battre et sortir la tête haute, cela n’a rien à voir. C’est la guerre, quoi qu’il arrive, et disparaître n’est pas une option. Ils ont beau croire me tenir en esclavage, le général sait bien que cela est faux. Je reste le danger, il le sait, il estime les guerriers compétents, j’en fais partie. Il n’était pas dupe, quand l’ordre est tombé de m’abattre, il s’y attendait. Il me laisse une heure à vivre, je réponds que c’est le temps qu’il me faut pour faire une bombe avec ce qu’ils ont pu laisser comme matériel sans surveillance. « Alors échappe-toi, échappe-toi avant que ce soit une femme qui t’accuse » me conseille-t-il.

C’est trop tard, elle sonne déjà à la porte. Blonde platine, si maquillée qu’on ne saurait pas reconnaître son visage nu. Elle crie au scandale, m’accuse de son meurtre. C’est absurde, je ne m’en prendrai jamais à un civil, dis-je en lui tendant une tasse de thé jaune avant de trier le courrier. Je ferai mieux de lire les adresses au lieu de me mêler de ça, d’après le général. Je connais ce nom, effectivement. Mais il y a si longtemps… Son père lui envoie donc toujours des magazines historiques, à une adresse qui n’est plus la sienne. Voudrait-elle les récupérer ? Je compose son numéro, une voix étouffée me répond, refuse de me parler, c’est bien trop dangereux, n’en a rien a faire du papier, tout cela n’est que du vent, de la haine envers tous… elle me promet tout de même de venir le chercher plus tard, dans quelques années. Je raccroche attristée, sa voix n’était pas la sienne mais celle de Quentin. Devrais-je y voir un mauvais présage ? 

Le lieu est vide. Tout cela était il y a si longtemps, les soldats ne sont plus que des os. Le général, très âgé, m’offre un bouquet de roses jaunes et m’ordonne de rentrer chez moi.

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1. Hôtel de Ville

Je commence à ne plus avoir foi en la fin de tout cela. Pourquoi, alors que tout est perdu, continuer à vouloir témoigner ? Pourquoi me demandes-tu encore de peindre sur ces photos en noir et blanc ? As-tu besoin de ce miracle, à chaque fois, qui transforme les squelettes en personnes de chair ? Moi non plus je ne sais pas comment ça fonctionne, et ça me… ça me prend à la gorge, je me demande si cela ne prend pas un peu de moi-même, à chaque fois. Tu comprends ce que je veux dire ? Ne me souris pas ainsi. J’ai perdu les racines de mes dents, je ne peux pas te rendre la pareille. Ne baisse pas la tête. Je t’en prie. Bien sûr qu’on va y arriver Lazare, bien sûr qu’on va réveiller les morts, ne désespère pas, la lumière n’est pas si bleue pour rien. Je ne voulais pas dire ce que j’ai dit… je me suis égarée devant l’immensité de la tâche, mais on ne doit pas perdre courage, jamais, n’est-ce pas ? Bien sûr que non. Tiens, un café. 

« Je t’aime, laisse-moi t’embrasser. » me dis-tu en m’attrapant par la taille.

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3. Bourse

« La dure sécheresse de se porter absent* » à ceux qui ne nous ont jamais considérés ni compris. Ceux qui nous auraient laissés au bord du chemin si cela leur avait été commode, si nous n’avions pas été utiles.

Mais ce n’est pas simple. Bien sûr que non. Parce qu’au fond, agir et bâtir pour les autres… c’est notre addiction. Laisser les autres douter et errer, prendre le temps de la panique, tandis que nous mettons en œuvre les solutions que la grâce nous fait entrevoir sur l’instant. Même pour ceux qui nous dénigrent, même pour ceux qui nous mésestiment, même pour ceux qui ne nous ne remercieront jamais et exigeront même qu’on s’excuse de ne pas avoir mieux fait lorsqu’eux-mêmes ne voyaient pas qu’il y avait à faire. Même cela.

Au fond, il n’y a que la trahison que nous ne tolérons pas. Le poignard dans le dos de nos principes. Le prétendu ami qui manœuvre à vous faire chuter, vous trouve gênant. La triste trahison par ambition, portée par une intime lâcheté : ne pas vouloir se donner les moyens, préférer la ruse et le mensonge.

Oh, non pas que nous soyons étrangers à la ruse, nous sommes si loin d’être des saints… Nous y sommes peut-être même passés maîtres, mais ne sortons nos armes qu’en légitime défense. Nous avons des tactiques, pas de coups bas ou de vengeance. Quand la charrette déjà bien pleine de gifles et de crachats — Dieu ce que le monde peut-être violent sans y paraître — nous nous retournons en montrant les crocs. Oh il faudrait se calmer, notre rage ne blesse que nous et nous empêche de « fêter ce qui est bien ». Car c’est cela la maxime qui dirige nos vies : « Recoudre ce qui est décousu, raccommoder ce qui est déchiré, laver ce qui est sale, remplacer ce qui est détruit et fêter ce qui est bien.** »

Même si… raccommoder n’est pas notre fort. Nous préférons de bien loin laisser les liens défaits en l’état. Nous ne désirons pas la souffrance de ces relations : cheval de somme harassé du fouet d’un groupe amorphe qu’il traine tant que possible, sans honnêteté.

Lassitude. Fatigue. Se porter absent. Mais comment ? Car la vie est faite de nuances et de détails, je ne vous apprends rien. Se porter absent serait blesser, aussi, ceux qui nous aiment. Ceux qui nous ont reconnus dans leur vie, qui savent avoir mis leur empreinte dans la nôtre, aussi. La plupart sont pudiques, leurs mots sont doux et légers comme des caresses. Ils ne sont pas indulgents envers eux-mêmes, ils nous ont pour cela, et réciproquement. Ils ont un attachement à la dignité, et aucune crainte du silence. N’ont aucune crainte d’appeler frère, de tendre la main qui a déjà été mordue cent fois. Mais ils ont encore la foi, ou l’élan. En somme, ils ont nos travers et cela nous réconforte de nous sentir moins seuls.

Ceux qui refusent de partager un silence avec nous, pourquoi le refusent-ils ? Quelle terreur leur rend cela insupportable ? Qu’ont-ils besoin de noyer sous des mots qu’ils vident de leurs sens, ne prenant pas le temps de les penser ? Qu’est-ce qui les pousse à n’approuver aucun de nos goûts, à ne se réjouir d’aucune de nos victoires ? À recouvrir de verbiage et de jugements ? Je n’ai pas de réponse.

Alors, la dure sécheresse de se porter absent qui a l’amertume de la haine de soi. Il doit y avoir un fond de martyrologie, se dire que ce n’est pas si grave et sûrement souffrent-ils beaucoup, nous devrions être là, comprendre, pardonner.

Bien sûr le pardon, bien sûr ne pas tenir rancœur, mais est-ce une raison pour continuer de souffrir à leurs côtés ? Pour ne pas accepter qu’ils soient ainsi et recommencent encore et encore ? Pour ne pas se prendre pour un saint pouvant tout endurer ?

Accepter sa faiblesse de ne pas vouloir souffrir encore, peut-être ne pas comprendre ce qui fait si mal, peut-être refuser une leçon de vie. Il y a déjà tant de douleurs imposées, déjà tant que l’on prend par droiture morale, pour pouvoir continuer à se regarder en face.

Se porter absent, pour une fois, et que se dénoue ce qui le doit.

*Tristan Tzara, in Sans coup férir

**Saint Césaire d’Arles

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1. Louvre – Rivoli

Je n’aime pas les photos des gens que j’aime. Je sais que cela paraît étrange, mais ils ne sont simplement pas eux-mêmes sur des souvenirs imprimés. Ils ne se ressemblent pas sur papier, quand ils ne parlent pas, rient pas, ne sont pas fous ou trop gentils. Ils ne sont pas eux-mêmes quand ils ne bougent pas, puisque cela n’arrive jamais.
Je sais, ça blesse certains que je n’aie pas leur image sur mon frigo, mes murs, ou autre. Mais c’est par amour que je le fais. Sur les photos, ils ne sont pas les gens que j’aime. Ils sont des silhouettes, des formes, des êtres humains. Peut-être est-ce à cause d’une déformation professionnelle. Une image, pour moi, est un document ou une œuvre d’art (même mauvaise). Je ne parviens pas (et Dieu sait que j’ai essayé) à créer une troisième catégorie.
Vous en conviendrez, garder des « documents » de gens qu’on aime est assez étrange, à moins que vous ne soyez archiviste, ce qui n’est pas mon cas. Je ne garde pas de traces ou de registres de gens en vie. En revanche, bien entendu, j’aime avoir une ou deux images, de beaux, justes, véridiques portraits des disparus. Vous savez, comme ces vieilles photos en noir et blanc, pleine de dignité et d’un certain reflet dans le regard qui trahit une personnalité. J’imagine qu’à ce moment-là l’image tombe un peu dans la seconde catégorie : œuvre d’art (qu’il faut comprendre dans une acception très large, pas seulement une œuvre digne de musées, mais une image créée, pensée pour être belle ou pleine de sens, ou les deux.) Alors, les sentiments sont partout, ils se dressent en mon âme face à ce genre de photos.
Je ne garde pas de trace photographique de mes souvenirs. Je n’aime pas cela non plus. Les couleurs ne sont jamais aussi vives que dans ma mémoire, la photo est toujours prise à un moment où untel faisait une tête étrange, l’image n’a pas d’odeur, pas de son. Quand je vois ce genre de moment figé, mon entendement se crispe, je ne parviens plus à retrouver les sons, les odeurs, l’atmosphère. Étonnant, n’est-ce pas ? Je sais. Une odeur, un son, une sensation peuvent me ramener tout un souvenir. Une image ne le peut pas. Une image me tient en dehors de ma propre mémoire. Et cela est douloureux.
Voilà, donc, pourquoi je n’affiche pas d’images de vous partout. Voilà pourquoi je ne garde qu’environ une image sur le million que nous échangeons (nous en envoyons tant dans l’ère des téléphones connectés). Je ne garde que celles qui me semblent bien prises, justes, bien construites. Pardon si vous n’aimez pas celle-ci, si vous ne pensez pas qu’il s’agit de la « bonne » ou la « plus rigolote », pas du « moment dont il faut se souvenir ». Pardon si elle ne correspond pas à la manière dont votre mémoire se créés, dont vous souhaitez vous souvenir de tel ou tel événement. Ce n’est pas un manque d’amour de ma part, loin de là. Je refuse d’être triste, exilée, exclue de mes propres souvenirs par des images qui ne me rappellent rien de vrai. Je ne veux pas que ces images remplacent celles que je garde si précieusement en mon âme, mon esprit, mon cœur… Quel que soit le mot que vous souhaitez employer. Voilà pourquoi je continue à accrocher sur mes murs des images qui me font penser aux gens que j’aime, aux moments merveilleux avec eux : des endroits où nous sommes allés, des rires partagés, l’art que nous avons contemplé… Mais pas de photos d’eux.
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