Le crâne et le joueur d’échecs

Nouvelle ayant participé au concours du Jeune écrivain de langue française.

J’ai enterré un étranger à côté duquel j’ai vécu dix-huit ans par intermittence, quand il ne courait pas le monde. Pourquoi partait-il ?
Qu’est-ce que cela pouvait faire ?
Qu’est-ce que cela change maintenant ?
Il était négociant textile. Au moins, il n’était pas de ces héros journalistiques ou
humanitaires que le monde entier adore. Il me laisse le loisir de le détester en paix, sans que personne ne réprouve ma rancœur.
D’ailleurs, il n’y avait pas grand monde ce matin, au cimetière. Il n’avait finalement que peu d’amis. Ma mère, sa femme, nous a quittés l’année dernière. C’est à son enterrement que j’ai parlé pour la dernière fois à mon père. Depuis… Pas grand-chose, quelques instants passés côte à côte sans trop s’adresser la parole. Comme des étrangers, ou plus précisément parce que nous étions étrangers et qu’aucun de nous deux n’avait l’envie de « rattraper le temps perdu » comme on dit, plus de vingt ans après mon départ de la maison.
Me voilà donc seul dans une maison vide et encombrée de souvenirs qui ne sont pas les miens ou que je refuse de m’approprier. Ma sœur m’a promis de venir m’aider à débarrasser demain. En attendant, que faire ?

Je ne peux pas rentrer chez moi, faire à nouveau trois heures de route pour revenir demain… Non, je n’ai ni l’envie ni le courage. Pourtant la route est belle. Et cela me changerait les idées. Mais la solitude chez moi serait pire que la solitude ici.

Se faire un café. C’est ce qu’on fait toujours quand on ne sait pas quoi faire, non ? Sortir le filtre du paquet, le mettre dans la machine, ouvrir la boîte en métal, prendre une cuillère… Attendre. Mais au moins, attendre quelque chose. Chercher une tasse. Mon Dieu, qu’allons-nous faire de toute cette vaisselle ? S’asseoir au salon.
C’est idiot, c’est puéril, mais je suis heureux d’effectuer une telle transgression de l’ordre établi. Apporter une tasse de café près de ces canapés impeccablement blancs.
Rien ne retient mon attention dans ce décor, à part ce crâne et le jeu d’échecs.
Je ne vais rien garder de mon père, à part ce crâne. Ce n’est pas le sien. Enfin, si, il lui appartenait, mais ce n’était pas le sien au sens propre, il l’avait trouvé je ne sais où. Peut-être avait — il déterré quelqu’un ? Ce n’est pas impossible, je ne sais rien de lui.
La partie d’échecs est en cours. Contre qui jouait-il ? Peut-être lui-même. J’aime les échecs. Je suis bien obligé de le reconnaître, j’ai tenté longtemps de me persuader du contraire. Je ne voulais rien avoir en commun avec cet homme. La moitié d’un patrimoine génétique était déjà bien trop.
Ma sœur ne le voit pas ainsi. Elle, elle n’est pas partie. Et puis, au fond je crois qu’elle s’en foutait. Elle m’a toujours donné l’impression de pouvoir s’adapter à tout, de percevoir notre père comme une sorte de meuble. Parfois là, parfois absent, avec lequel il était inutile de parler. Tout cela n’était pas son problème, elle avait à vivre. Contrairement à moi, elle a construit une famille à elle, une entreprise à elle. Je l’admire. Sincèrement. J’admire ma petite sœur pour laquelle je n’ai jamais été un grand frère. J’ai démissionné de tout. J’ai démissionné et j’ai fui. Sans but, sans perspective, sans envie surtout.

Je saisis le crâne. Tiens, je pourrais apprendre la tirade d’Hamlet, ça me donnerait un genre. Que faire d’autre avec un crâne ? Et puis… Depuis quelque temps je manque cruellement de contenance. Une sorte de crise de la quarantaine. Au moins, contrairement à mes collègues de bureau, je ne ferai souffrir personne. Je ne briserai aucun cœur, aucun espoir, aucun avenir. Je pourrai bien disparaître. Non, je n’ai pas ce courage, ou pas cette capacité de décision. Ce serait une trop grande fuite. Je ne fais que les choses à moitié. Et puis, il y a toujours ma sœur, et ses enfants.

Mon père m’avait expliqué une fois l’histoire de ce crâne. Je devais avoir quinze ans. Une magnifique théorie comme il en inventait toujours. Il aimait passionnément les théories fumeuses qu’il créait de toutes pièces pour leur donner la valeur de véritables lois physiques universelles.
Ce crâne, donc, répondait à la mythologie suivante. Tant qu’il jouerait aux échecs à côté de lui, il serait immortel. C’était son truc l’immortalité. Il ne pouvait pas accepter, décemment, que la nature à laquelle il avait si fièrement et inlassablement refusé toutes prises sur sa vie décide de la fin de celle-ci sans le consulter. Ça a raté. La nature a eu le dernier mot. Si je n’avais pas autant de doutes sur les sentiments qui m’habitent, je rirais d’une telle ironie. Je ne sais plus le reste de l’histoire.

Mais voilà, je ne sais pas où j’en suis. Je n’ai pas fait le deuil de ma mère que j’aimais même si je ne le lui ai jamais dit, même si parfois je semblais avoir de la pitié pour elle. Ce n’en était pas. C’était la réaction stupide d’un adolescent attardé se sentant coupable de l’avoir abandonnée. Abandonnée à quoi ? À l’homme qu’elle aimait et qui le lui rendait apparemment bien ? Je ne les ai jamais entendus se plaindre l’un de l’autre, bien au contraire. Je ne sais pas s’il a été un mari pour sa femme.
D’après ma sœur oui, il lui avait simplement laissé l’omnipotence en ce qui concernait les enfants, ces êtres qu’il ne comprenait pas et dont il ne saisissait pas l’utilité. Des choses dont les femmes devaient et aimaient s’occuper.
C’est peut-être vrai. Après tout il a commencé à m’adresser la parole après mes quinze ans, quand « j’étais enfin un homme en âge de comprendre ». Est-ce comme cela que la vie se passe ? Réellement ? On se lève un jour et on est un homme ? Non. Bien sûr que non. Et on ne comprend jamais. Parce qu’on ne voit jamais les autres. On ne voit toujours que soi. Ou à la rigueur ce qu’on veut voir des autres.

C’est finalement assez lourd, un crâne. À quoi pouvait ressembler son propriétaire ? À quoi ressemble mon crâne ? À quoi ressemblera celui de mon père ?
Bon, c’en est assez de ce crâne. Je viens de me rendre compte qu’il n’y a aucun livre dans cette maison. Presqu’aucun pour être honnête. Il y a bien un dictionnaire, une encyclopédie, ce genre de choses. Rien qui n’ait une personnalité.
Comment peut-on vouloir vivre une éternité ainsi ? Je ne sais pas ce que mon père aimait dans la vie. Mais si j’en crois ces lieux… Pas grand-chose. La cuisine, juste ce qu’il faut pour ne pas avoir faim. Le salon, pas de livres, pas de télévision, des objets épars venus d’un peu partout, et une couche de poussière sur le téléphone qui en dit long. Et ce sont les « pièces à vivre », je n’ose imaginer les autres. Si pourtant, quelque chose me pousse à en faire le tour. La chambre, sa chambre. Juste un lit, une armoire et deux piles de cartons. Ils sont donc restés là. Les cartons qui contiennent tout ce que ma mère possédait. Il nous avait juré qu’il avait « tout balancé ». J’en pleurerais
presque. De l’imbécilité de telles paroles, qui nous ont fait mal. À ma sœur surtout. Ou non, à moi surtout. Je lui aurais craché au visage. Cette face si posément haineuse, si froidement hautaine. Pour la première fois, j’éprouvai une émotion viscérale. Pour la première fois, et il a fallu que ce soit de la haine, envers mon père vieillissant.
Cette douleur me revient, je referme la porte de rage. Comment peut-il continuer à me pourrir la vie sans même être là ! Non, je ne serai pas triste, non je ne le regretterai pas.
Comment peut-il me pourrir la vie sans être là ? Comme il l’a toujours fait. La seule différence aujourd’hui est qu’il ne reviendra pas. Que je n’aurai plus que le souvenir de son regard désapprobateur et plein de déception, voire de dégoût, à mon encontre.
Je frappe un grand coup dans le mur. Un son mat et sans envergure en ressort. Je me suis fait mal. Je crois que je me méprise encore plus que mon père n’a jamais pu le faire.

Il faut dire que je me suis donné un mal fou pour rater ma vie. Oui, et j’ai honte. J’avais toutes les cartes en main et j’ai tout fait flamber. Tant de personnes n’ont pas eu le tiers du quart des chances que j’ai eu et ont tout fait pour atteindre leur but. Mais je n’en avais aucun.
Bien sûr, je pourrais accuser mon père. J’ai tenté jusqu’à mes vingt ans de faire quelque chose, j’avais des rêves. Il les a piétinés un par un. Par les mots lapidaires, les seuls, les rares qu’il ne m’ait jamais adressés.
« Tu veux être musicien ? Mais tu n’es que deuxième du conservatoire, crois-tu que quelqu’un regardera si bas ? »
« Tu comptes faire médecine ? Tu n’es pas capable de prendre soin de ta vie et tu penses à t’occuper de celle des autres ? »
« Ingénieur ? Mais il faut être intelligent pour ça, mon pauvre. »
Pourtant c’est bien mon métier. Ingénieur chimique. En pharmacie. Je suis à mi-chemin de tous mes rêves de gosse. À part pianiste. En fait, si on regarde de loin, j’ai réussi ma vie. Il suffirait que je décide d’être heureux. Que j’accepte de voir que je ne suis pas passé à côté de tout. Seulement à côté de l’estime de soi et des relations humaines. Seulement l’essentiel quoi.

 

Et dans nos chambres, il reste quoi ? D’abord celle de ma sœur, rien n’a changé. On dirait qu’elle est encore étudiante en fin de licence de botanique et qu’elle va rentrer tout à l’heure. Cette pensée me rassure. Oui, ma sœur va revenir. Non je ne suis pas seul au monde. Lui dire que je l’aime. Il faut que je lui dise à quel point je tiens à elle et je l’admire. Que je lui demande pardon aussi. Pardon de ne pas avoir été là pour être une figure masculine qui la soutiendrait. Heureusement qu’elle a toujours bien su choisir ses amis, filles ou garçons. Et son mari. Un homme comme j’aurais voulu l’être. Solide, aimant, protecteur. Il a ses défauts aussi. Il est râleur et impatient, enfin, de ce que j’en ai vu.
Ma chambre. Vide. Entièrement vide. Seulement des moutons de poussières et le piano droit qui s’y trouve depuis trente ans. J’entre pour m’en approcher. Je ne sais pas si je pourrais encore en jouer. Il n’y a même plus de tabouret. Je pourrais toujours jouer debout. Mais je ne suis en aucun cas heureux d’être là. Je m’assiérais plutôt pour pleurer. Mes doigts soulèvent tout de même le couvercle. Les touches me paraissent monstrueusement blanches. J’avais en mémoire quelque chose de plus crème. Pas autant de lumière. Il n’est sûrement plus accordé. Mon index tente un La. Il sonne faux. Mais je suis parti. Mes mains sont parties, elles continuent une nocturne de Chopin, la dixième, celle qui est en La bémol majeur. Sûrement pour ajouter de la joie de vivre à toute cette journée.
Six minutes plus tard, je suis en larme. Non seulement ce morceau me plonge dans une mélancolie du fond des âges, mais il raisonne si fort dans cette pièce vide. Il résonne comme un massacre sur ces cordes distendues. Et… Et je me rends douloureusement compte que je n’ai pas oublié une seule note, pas un seul soupir de cette complainte polonaise.
J’aurais pu être pianiste. Et probablement bon. Au moins à une certaine échelle. J’aurais pu remplir des salles de concert ou simplement des salles de classe. J’aurais pu vivre de musique. J’aurais pu respirer, pleurer et rire tout ce temps. J’aurais pu me mouvoir dans l’existence. Je n’ai fait que traîner et glisser. Suivre le mouvement comme un bloc de glace charrié par un torrent implacable. L’ombre de mon père qui me suivait partout et m’interdisait tout. Je ne supporte pas ce constat. Je referme le piano et m’approche de la porte en courant.

Je ne peux pas sortir. Mon œil accroche le jardin par la fenêtre. Un jardin d’automne triste à pleurer. Et c’est bien ce que je fais. Je voudrais m’enfuir et disparaître. Je ne veux pas affronter une nuit seul dans cette maison fantôme qui n’a jamais été un chez-moi. Je ne veux pas regarder en face ma solitude, les relations que je n’ai pas eues. Je ne veux pas me voir orphelin. Je ne veux pas me voir pleurer un homme que je n’ai jamais aimé.
Mais c’est pour ça que je le pleure. Il ne m’a jamais permis de l’aimer. Il m’a refusé le droit d’avoir un papa, et pas seulement un père. Je me suis privé seul du droit d’avoir une mère. Je les ai refusés en bloc. Et maintenant je les pleure en bloc.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté prostré sur la moquette anthracite. Quand je relève les yeux, il fait nuit noire. Je tente d’allumer la lumière, rien ne se passe. L’ampoule doit être grillée. Le couloir. Un déclic et tout s’éclaire. Ça va. L’horloge indique quatre heures quarante-six. J’ai un peu plus de trois heures devant moi pour préparer un plan d’attaque. Je commence par remplir de grand sac-poubelle de ce que nous ne récupérerons pas : journaux, brosse à dents, mots croisés… Puis je ferai un vague inventaire des quatre pièces « pleines » : chambre, salon, cuisine, garage.

 

Il est sept heures trente environ, j’ai vidé les placards et bibliothèques et rangé les contenus par types. Il n’y aura qu’à remplir les valises avec les vêtements en état d’être donné et jeter les autres. Pareil pour les livres. Je ne sais pas si elle voudra garder les photos. Et faire des cartons pour l’aide alimentaire. J’ai eu la surprise de trouver des rayons remplis de conserves au garage. Plus un seul outil, seulement des boîtes de conserve.
Mon père qui n’a jamais rien voulu donner aux associations humanitaires de son vivant va se retrouver grand donateur post-mortem. Il n’y a pas de meilleur scénariste que la vie elle-même !

Huit heures vingt, ma sœur arrive armée de cartons, scotch, feutres et pâtisseries. « Faut pas se laisser abattre ! » me lance-t-elle en me tendant le paquet et m’ordonnant de préparer le café. Elle ouvre le placard et se demande ce qu’on va bien pouvoir faire d’autant de vaisselle. On a des points communs finalement. Elle fait aussi le tour de la maison. Elle revient choquée.
– Ta chambre est entièrement vide…
– Oui, j’ai vu. Tu crois que Luc pourrait m’aider à descendre le piano ?
– Oui, il a dit qu’il viendrait ce soir pour les trucs qu’on n’arrivera pas à bouger. Tu veux garder quelque chose ?
– Non, le crâne peut-être, et le jeu d’échecs.
– Pas de photos ? me dit-elle avec stupeur.
– Non pas de photos. Sauf si tu ne veux pas en garder non plus… Juste au cas où, pour ne pas regretter un jour…
– Si bien sûr que je vais les garder ! Et quelques souvenirs de voyages aussi. Pour le reste je crois qu’on peut tout bazarder.
– Les papiers faut les garder ?
– Certains oui, mais les trucs de plus de dix ans… Je vais faire le tri après avoir fait celui de ma chambre, dit-elle en prenant la tasse que je lui tends.
– T’as vu le garage ?
– Oui. Tu ne savais pas ? C’était des provisions pour la prochaine guerre froide. Comme l’abri sous la maison.
– Y a un bunker sous la maison ?!?!
– Oui, mais il est vide même pas un lit de camp. Maman ne voulait pas dépenser d’argent pour ça.

Nous continuons à discuter en vidant le salon. Nous faisons des piles dans le jardin. Que peut-on faire avec des annuaires de plusieurs décennies ? On les brûlera, ça permettra de détruire aussi la paperasse. Quand Chloé monte à l’étage, je commence à porter les cartons à donner, dûment étiquetés par ses soins, dans sa camionnette.

Vers 13 heures je commence à préparer un repas avec ce qu’il reste dans le frigo. J’aide ma sœur à descendre ses propres cartons. Et tous ses classeurs de cours qui vont aussi partir en fumée, tout à l’heure. Au final il n’y avait pas tant de choses dans cette maison…

Une heure plus tard, arrivent les associations pour récupérer qui des vivres, qui les meubles, qui les vêtements. Tous nous remercient, nous assurent que nos parents seraient fiers de nous. J’éclate de rire. Chloé me lance un regard hautement réprobateur.
– Vous savez nos parents n’étaient pas du genre à croire à la solidarité. Alors je ne suis pas très sûr qu’ils seraient fiers, dis-je.
– Oui, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas eu la chance de pouvoir en profiter durant leur vie et qu’ils estimaient qu’il fallait se débrouiller soi-même, c’est juste qu’ils étaient d’un autre temps, explique ma sœur pour les dédouaner.

Voilà. La maison est entièrement vide. C’est une impression singulière. La nuit tombe sur et dans une maison inhabitée. L’espace est étrange. Il est… Il hurle. La maison de mon père est vide de toutes traces de son existence, il ne reste que mon piano à l’étage. Un psychanalyste se régalerait d’un rêve pareil. Le jardin est plein, lui, c’est l’heure du feu de joie. Voilà un des seuls souvenirs amusants que j’ai de cette maison, les feux de joie de fin d’année scolaire ou de fin d’automne pour faire disparaître les feuilles et fleurs fanées. Maintenant on fait du compost avec ce genre de chose. Il paraît que c’est mieux. Je trouve qu’on perd la dimension mystique. J’aime le feu. J’aime les grands feux rituels que j’ai pu voir dans mes propres voyages. Cette fascination qu’ils exercent sur les gens. J’ai toujours était pris entre l’envie de fuir ou de me jeter à l’intérieur. Comme le vide. Il existe un vertige du feu. Et les feux qui éclairent les pistes d’atterrissage de certains aéroports perdus… Les feux tziganes où j’ai pu réchauffer bien plus que mon corps. Oui, j’ai voyagé. Comme mon père.
Peut-être que lui aussi cherchait à se fuir, finalement… Peut-être cherchait-il à toucher l’horizon pour connaître une ultime réponse, la dernière et la plus parfaite de ses théories. Moi je quêtais le bonheur. Comprendre, ressentir ce que cela peut signifier, comme on veut apprendre une langue étrangère.

– Marc, tu es avec moi ou dans la lune ? me lance ma sœur en me tendant un cahier.
– Non j’étais dans mes souvenirs. Je serai encore et toujours sur la route, l’horizon recule, recule encore. Je n’en verrai pas la fin. Je traque encore mes rêves avant qu’ils ne disparaissent. Je recherche le bonheur alors que tant ne cherche qu’à survivre.
– Moi je ne cherche qu’à réconforter ou distraire les gens pour qui et par qui j’existe. Tiens, brûle ça aussi. Il faudra que j’aille acheter du tulle, j’ai failli oublier. J’ai un mariage la semaine prochaine.
– Je ne veux pas comprendre. C’est l’automne et j’ai mal à ma solitude. J’aimerais que quelqu’un m’appelle là maintenant, et me dise qu’il sera là pour moi.
– C’est comme ça que tu vois le couple mon frère ? Je ne t’en veux pas, mais tu es égoïste au fond. Tu attends qu’on te donne tout. Tu n’as jamais rien pris par toi même ni rien donné.
– Tu as raison. Voilà mon histoire. Celle d’un homme qui attend. Et ne fait rien.
– Je me souviens quand tu jouais. Tu donnais tellement de joie à ceux qui t’écoutaient. Les gens étaient médusés, il se passait quelque chose de vraiment étrange. Tu te souviens du concert dans cette petite salle sur la rive ouest ? Qu’est ce que tu y avais joué ? Je ne sais plus le nom, ça faisait « pa pa pa paaaa », je ne me souviens plus des paroles que tu chantais. C’était si émouvant que Luc a pris ma main, on ne se connaissait même pas !
– Oui je me souviens, je ne savais pas cela. Je ne savais rien. C’était Stormy Weather. J’étais dans ma période classique du blues, avant de tout arrêter. Il y avait All of me, aussi. Et Nature Boy
– Tout ça parce que papa pensait que tu finirais sous les ponts, tout ça parce que maman avait failli le quitter avant leurs fiançailles pour un professeur de musique ! Que tout cela est ridicule. Tout ça parce qu’il ne voulait pas qu’elle puisse t’admirer. Oui papa était un sale con. Enfin, comme tout le monde. On est tous heureux dans le cadre qui nous est permis. Tu as si bien réussi !
– Comment peux-tu dire ça ? Comment trouves-tu toujours des excuses, des circonstances ? Tu trouverais de la joie dans le plus sombre des mois de décembre ! Ça m’est étranger, et ça m’insupporte quand je veux juste avoir mal. Tu n’as jamais mal ? Jamais envie de crier, de détruire ? Jamais envie de violence ? Tu te contentes toujours de tout ? Au fond, quel rêve t’a-t-on volé à toi ?
– Oui je me réjouis de ce que j’ai et n’espère strictement rien de plus. Et c’est ce qui rend ma vie merveilleuse. Et toi ? Tu n’as pas fini de pleurer sur tes rêves ? Si tu le voulais tant, tu n’avais qu’à te battre ! Papa n’était pas un monstre ! Il suffisait de lui présenter les choses de manière à ce qu’elles lui plaisent !
– Non, tu ne peux pas me dire ça ! Bien sûr qu’il a été odieux avec toi, mais tu es une femme, il n’attendait rien ! Il n’avait rien à prouver à travers toi ! Moi j’étais la glaise de laquelle il devait faire quelque chose. « Les fils sont les œuvres à travers lesquelles chaque homme accède à l’éternité et à la dignité, même s’ils finissent toujours par assassiner leur créateur » tu as oublié cette phrase ? Tu ne l’as jamais entendue ? Je l’ai entendu chaque jour de mon existence que j’ai passée à ses côtés ! Et quand je me suis enfui… j’ai encore suivi ses ordres tant ils étaient inscrits en moi.
– Non, je ne me rappelle pas. Je ne veux pas le croire. Tes souvenirs doivent être un peu brouillés. Ou il ne voulait pas dire ça. C’était une manière maladroite de te dire quelque chose d’autre. Qu’il se sentait proche de toi, peut-être. Je ne l’ai jamais entendu dire que tu l’avais déçu, bien au contraire, il disait que tu aurais pu faire encore mieux.
– Quoi ? Et ce n’est pas de la déception pour toi ? Non, c’est le chant rassurant du chaos et de l’échec, c’est ça ? Ce sont des mots mal choisis, le pauvre il n’y pouvait rien ! Assez. Assez que nous soyons les seuls responsables dans cette maison ! Ils sont morts, à la fin ! Arrête, arrête… Je voulais te dire à quel point je t’admire d’être heureuse malgré tout. Mais te voilà devant moi et je me sens obligé de te détester parce que… parce qu’eux. Tu me les rappelles trop et c’est peut-être moi qui suis bloqué dans une image.
– Ils sont morts… dit-elle en s’asseyant par terre.

Elle n’y croit pas.

– Ils sont morts et nous avons vidé la maison…

Je ne sais pas quoi faire pour la consoler. Je la prends dans mes bras comme un ourson maladroit. Elle m’agrippe et se met à pleurer. Je suis triste et désarmé. Peut-on quelque chose pour le malheur des autres ? Peut-on réellement consoler ou soutenir quelqu’un ? Seulement être là…
Les oiseaux sur les branches presque nues chantent ou se moquent. Chloé prend une longue inspiration et se relève.

– Allé y a encore du boulot ! T’es vraiment sûr de vouloir prendre le crâne ? dit-elle en étouffant le feu.
– Oui, pourquoi ?
– Parce que c’est quand même un peu glauque. Enfin, un crâne c’est déjà sinistre, mais celui là encore plus !
– Comment ? Tu connais l’histoire toi ?
– Oui c’est maman qui me l’a racontée. Enfin pas dans les détails, elle m’en a simplement parlé. Une triste histoire, une sale histoire même, mais qui lui a été profitable.
– Il savait tirer profit de n’importe quoi. Sale à quel point ?
– Il conduisait un chargement, au tout début de sa carrière, je ne sais pas où à la cambrousse. Des types étaient au milieu de la route et se disputaient. Il s’est arrêté pour leur demander de se déplacer. Deux des hommes ont sorti des armes et on commencé à lui tirer dessus, il a redémarré et a accéléré, juste pour fuir… Le lendemain il faisait la route du retour, il était obligé de suivre le même trajet. Il n’y avait plus personne, bien sûr, mais sur la route et à côté il y avait un genre de fouille archéologique sauvage. Tu connais papa, le patrimoine c’était encore moins son truc à l’époque, il voulait tout bêtement dégager la route pour rendre le camion en bon état. Et là, va savoir pourquoi, il a ramassé ce qui se trouvait sur le chemin et l’a emporté : le crâne, un vase, des pièces, des trucs comme ça. Arrivé en ville il est allé voir des spécialistes et leur a montré tous ces objets, mais pas le crâne, parce qu’il n’avait pas l’air d’être aussi vieux que le reste et qu’il ne voulait pas être mêlé à une histoire. On lui a estimé le tout à une petite fortune. Deux jours après un homme s’est présenté à la maison. Maman m’a dit « un vrai riche, comme j’en avais jamais vu avant, avec un costume splendide et des chaussures qui brillent ». Il a acheté les antiquités à papa et avec l’argent il a affrété ses premiers containers de tissu.
– Ouais, c’est pas si sale que ça… mais ça explique sa théorie d’immortalité, s’il n’a même pas été blessé sur cette route, le crâne devait lui porter chance.
– Attend la suite… Peu après il a ouvert le journal et a découvert que sur cette route avaient été retrouvés trois squelettes récents au milieu d’un patrimoine archéologique ancien et protégé. Les enquêteurs se demandaient s’il s’agissait de restes de la dernière guerre ou d’un règlement de compte mafieux. Papa cacha le crâne dans un coin de la maison, comment aurait-il expliquer qu’il avait récupéré un crâne en pillant un site national pour revendre à un étranger des artefacts antiques, le tout sans finir en prison ? Deux ans après, en allant faire passer l’annonce de ta naissance dans le journal, il a appris qu’on avait identifié les trois squelettes comme appartenant au gang des « immortels » des mercenaires connus pour leurs grandes aptitudes. Comme tu venais de naître, qu’il avait un fils pour prendre sa relève dans « la grande chaîne de l’humanité » il en a déduit que le crâne avait des propriétés magiques qui le mènerait à l’immortalité.
– Donc c’est le crâne d’un mercenaire cruel et sanguinaire qui a joué aux échecs durant des décennies avec notre père… Intéressant… J’ai encore plus envie de le garder. Pour le moment du moins. Le temps de décider si je dois le garder définitivement ou l’enterrer quelque part. En un sens il aurait voulu que je l’aie ?
– Oui probablement, et que tu le lègues à ton fils ensuite.
– Je n’ai aucune intention d’avoir un enfant !
– Et je te défends de l’offrir à mon fils !
– Non je ferai comme pour tout désormais, j’offrirai des chansons. Je reprends mon destin en main ! Pour moi voilà ce que veut dire ce crâne : c’est une décision, un objet symbole que l’on peut empoigner pour changer sa vie.

Nous rentrons car il commence à pleuvoir.

– Par un temps pareil, on est mieux chez soi, dit Chloé en sortant son téléphone pour appeler Luc.
– En réalité je cherche encore un endroit que je puisse nommer « chez moi ». Tu sais ce que c’est toi, n’est-ce pas ? Ou est-ce encore un mirage ?
– Non, j’ai un chez-moi. J’ai une famille.
– Je veux vivre mon rêve. Tant pis pour le reste. Je me suis suffisamment flagellé avec les jugements du père. Maintenant je veux empoigner et construire. Tant mieux si cela donne de la joie aux gens comme avant !
– Tu vas te remettre au piano ?
– Oui, je vais reprendre des cours, je vais chercher un groupe amateur, y passer mes soirées et mes week-ends.

Luc sonne à la porte, nous descendons le piano et l’installons aussi bien que possible sur la remorque qu’ils me prêtent. Nous nous séparons avec beaucoup d’émotions. Dernières recommandations de ma sœur : roule doucement, fait attention, reviens manger à la maison dimanche. Tout le rituel des habitudes, mais avec aujourd’hui une profondeur différente. Aujourd’hui nous savons que nous tenons l’un à l’autre. Aujourd’hui je ne me cache plus.

En roulant, je pense. Je lui écrirai une chanson ? Pour lui dire toutes ces choses que je ne lui dirai jamais ? Pour nous donner l’impression de nous comprendre ? Comment ça s’appellerait ? Le crâne. Le crâne et le joueur d’échecs.

Ne suis-je que ce que père a bien voulut que je sois ? Ce qu’il a daigné me laisser devenir ? Jamais je ne l’ai battu aux échecs. Et là devant ce plateau j’ai vu le coup qui manquait, celui après lequel plus rien ne pourrait être modifié. Il me suffisait de placer ce pion en C4. J’emporte le piano, mon piano. Une défaite post-mortem peut-elle m’apporter un quelconque soulagement ? Non, certainement pas. Parfois les jouets des hommes finissent par les battre, mais ce n’est que partie remise.
Deep Blue n’a gagné qu’une seule fois contre Kasparov, et ce n’était même pas régulier ! Exactement sur ce coup. Il n’y a pas de hasard. Mais le monde de Kasparov a disparu, la victoire s’est faite ailleurs.

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