Le Petit Monsieur à bretelles du cinquième

Le monde se divise en deux. Enfin le monde… Les habitants de l’immeuble qui aiment connaître la vie de leurs voisins. Ça fait nettement moins de monde que le monde. En tous cas, il y a deux camps : ceux qui sont sûrs qu’il est gay, et ceux qui sont certains qu’il se tape la voisine du deuxième. Il cultive le mystère, parce qu’il est sûr de tout sauf de lui-même.
Chaque matin en refermant à clef la porte bleu canard de son appartement, il vérifie une dernière fois que sa tenue est parfaite. Ses vêtements sont son armure, en se calquant sur les modèles masculins d’élégance britannique, il cherche la perfection. Pour lui il est capital de donner à penser que tout est impeccable, standard, irréprochable. Ce n’est pas un psychopathe, seulement un homme un peu perdu, un peu blessé, qui refuse de se regarder en face. Il le sait, il se cache de lui-même aussi. C’est pour ça, aussi, qu’il côtoie autant la voisine du deuxième : elle ne se cache de personne, même pas d’elle-même, elle se regarde droit dans les yeux. Elle le fait de manière touchante, selon lui, elle se connaît très bien, mais se tient dans une position étrange, elle ne s’aime pas, mais ne se déteste pas pour autant, elle s’indiffère. Il le refuse, il ne supporte pas l’idée qu’elle se considère comme négligeable. Il sait bien ce qui est inintéressant : lui !
Ça tombe plutôt bien, elle ne supporte pas qu’il se cache et se méprise. Drôle d’assortiment, n’est-ce pas ? Je les observe depuis mon rez-de-chaussée — je suis gardien de l’immeuble. Ils se disent bonjour, bonsoir, et tellement de choses entre les deux. Quand elle voit le courrier dépasser de sa boîte aux lettres, elle attend quelques minutes, jamais bien longtemps, pour le croiser « par hasard ». Le matin, lui qui ne descendait jamais à la même heure, s’est aligné sur ses horaires. Il faut dire qu’elle est réglée comme un coucou suisse, je n’avais jamais vu ça. Un véritable oiseau du matin, plein d’entrain et de joie. Même moi, elle me donne le sourire, avec son « bonjour, vous allez bien ? » qui attend une réponse, une vraie réponse.Moi, ce que je pense ? Je pense que cette femme du deuxième, elle est seule parce qu’elle n’est pas adaptée à ce monde. Comprenez-moi, dans ce qu’elle dégage… Elle ressemble plus à une bonne sœur qu’à une petite amie. Elle a beau s’habiller comme tout le monde, et même un peu provoquant comme ça, ça n’y paraît pas, ça ne fait pas le même effet que sur les autres femmes. On ne voit rien d’autre que ses yeux et son sourire. Je pense que ça vient de là… Mais bon ce que j’en pense…
Et le petit monsieur à bretelles du cinquième… Je ne l’ai jamais vu avec un homme, si vous voulez savoir. Enfin, des amis parfois, qui sont déjà venus avec leurs femmes, donc pas d’ambiguïté, à ce que je comprenne. Des femmes ? Peut-être quelques-unes, bien trop belles pour que ce soient juste des amies, enfin… là encore ce n’est que mon avis. C’est vraiment un personnage étrange, cet homme.
Il parle, il sait mettre tout le monde à l’aise, lui aussi il s’intéresse vraiment, il retient ce qu’on lui dit, quoi, comme le prénom de mes enfants, ma mère qui n’a pas été très en forme l’année passée, mon anniversaire, ce genre de chose. Comme un ami, sauf qu’il ne veut pas en être un, il ne dit jamais rien de lui, jamais.
C’est de l’effacement, on pourrait dire. Elle aussi elle s’efface, mais c’est différent. Elle ne parle d’elle que pour donner des exemples qui prouvent que l’on n’est pas seul dans ce qu’on traverse et qu’elle comprend vraiment. Et ne pas se sentir seul, c’est ça qui donne le plus de force. Quand on doit commencer une lutte, pour la vie, pour les droits… l’impulsion vient du nombre. De la certitude de ne pas se battre seul, ni que pour soi. Ça marche tellement bien, sa technique, qu’il lui parle, à elle, de ce que j’ai compris. Puisqu’elle lui demande des nouvelles de sa mère, de son père, si ses projets se déroulent comme il l’espère.Je pense qu’elle l’aime. Mais pas comme les gens s’aiment de nos jours. Elle l’aime comme une femme mariée depuis longtemps. Je veux dire, comme ma femme et moi on s’aime. Parce qu’on se connaît, parce qu’on tient l’un à l’autre, et l’un grâce à l’autre, parce que si on se perdait on perdrait une partie de nous même, parce qu’on se couve et on s’élève l’un avec l’autre. Il y a quelque chose de maternel, de simple, d’au-delà des mots dans ces sentiments.
Une des dames du premier étage, elle parle toujours « d’amour inconditionnel » je pense que c’est un peu ça. Quand on aime quoiqu’il arrive, qu’on n’idéalise pas l’autre. Je vois des couples qui se font et se défont ici, c’est toujours la même chose, ils ne s’étaient jamais vraiment regardés. Je n’arrive jamais à être surpris des raisons de leur séparation quand ils m’en parlent, ça me semble être des traits essentiels de leurs personnalités qu’ils finissent par découvrir.Alors pourquoi ces deux-là ne sont pas ensemble ? Si on me demande à moi, c’est que lui, il ne comprend pas l’amour comme ça, il ne le voit pas, plutôt. Il ne considère pas qu’on puisse l’aimer comme ça, hormis sa mère, bien sûr. Et elle… Elle ne conçoit pas qu’on la regarde vraiment, qu’on la regarde d’en bas, comme une étoile, donc elle ne comprend pas que c’est comme ça qu’il la voit. Cette histoire, rien ne se passera jamais, ce sont deux lâches des sentiments. Je précise. Parce que, les deux, ils pourraient donner leurs vies pour n’importe quelle cause.

Il y a quelques mois, quand ma fille a eu des problèmes avec son patron, qu’il avait les mains baladeuses, ils n’ont pas réfléchi et ils sont aller le voir pour lui expliquer la vie, l’avocat qu’ils allaient embaucher, l’enquête et tout. Enfin, ça, c’est son effet à lui. Elle, elle l’aurait probablement passé à tabac.
Elle a l’air chétive comme ça, mais quand il s’agit d’injustice, elle ne sait pas garder son calme, et je pense qu’elle doit avoir une sacrée droite. Un jour, un des voisins a fait une remarque sur ma couleur de peau, devant elle. J’ai vu un éclair passer dans ses yeux, comme s’il était déjà mort. J’ai oublié quel mot elle a utilisé, et quel grand personnage elle a cité, mais je me souviens très bien que l’autre a reculé de deux pas rien qu’au ton de sa voix, et qu’il s’est presque excusé. Depuis il ne manque jamais de me dire bonjour avec une politesse qui pourrait presque faire croire que c’est sincère. La peur, chez ceux qui sont dans l’avoir et le paraître supérieur, c’est tenace, en fait. Si on leur montre, comme elle le fait, qu’on n’est absolument pas impressionné, ils sont terrifiés, parce qu’ils n’ont pas l’habitude que ça ne marche pas. Elle dit que c’est parce qu’il n’y a rien derrière, pas de légitimité, et qu’elle ne respecte pas les gens comme ça. « Le respect, ça se mérite, on le gagne en respectant les autres aussi. » Je ne suis pas contre, mais quand même, les patrons c’est les patrons, et moi je n’ai pas envie de perdre mon travail. Ce n’est pas comme ça que j’ai été éduqué. Mais s’écraser et tout accepter, ce n’est pas une solution. Il faut tenir l’équilibre entre l’agressivité et la passivité. On est condamné à chercher un chemin entre Luther King et Malcolm X, et ça n’a rien d’évident.

Je voudrais que pour mes enfants ce soit différent, qu’ils sachent vraiment qu’ils ont des droits, que ce n’est pas parce qu’ils sont noirs qu’ils doivent s’excuser ou se taire et tout accepter. Heureusement que ces deux-là, ils sont bien. C’est comme s’ils ne se rendaient pas compte qu’on est noir. Ils n’ont pas de curiosité déplacée, pas de paternalisme. Ce n’est même pas de la bienveillance particulière qu’ils ont envers nous, on est simplement des gens normaux. Ben… ce n’est pas courant. Et ce n’est pas des ouvriers, hein, des gens dont on pourrait dire qu’ils se reconnaissent un peu dans notre niveau de vie. Non, ce sont des gens qui gagnent bien, qui ont fait des études dans des grandes écoles, de celles qui passent à la télévision.

Vous savez, c’est encore souvent qu’on nous fait sentir qu’on n’est pas tout à fait à notre place, et qu’on devrait retourner « dans notre pays ». Sauf que ma femme et moi on est né ici, on aime bien manger de la blanquette de veau le dimanche ! C’est ridicule de dire ça comme ça, mais je ne vois pas quoi opposer aux gens. Quand c’est de la haine, ma foi, c’est simple, finalement. Mais tous les gens qui cherchent à « avoir un ami noir » ou qui nous trouvent « sensationnels » et nous posent des questions sans attendre de réponses pour valider les préjugés qu’ils ont… Parce qu’un jour ils sont allés en Afrique et ils ont trouvé ça « épatant » ! Mais non, désolé de vous le dire, on ne mange pas de piment, de noix de coco ou de banane à tous les repas ! Non, on danse pas forcément bien ! Oui on peut porter des costumes « européens » sans se sentir mal à l’aise. Oui on parle français très correctement, non ce n’est pas étrange, ça s’appelle l’éducation. Et si vous me le permettez, nous portons la grammaire et la langue en plus haute estime que vous. Si vous saviez ce que je vois dans les notes manuscrites qu’on me laisse à la loge parfois !
Enfin, je range ma colère, parce que tous les deux ils ne sont pas du tout comme ça. Ils sont juste normaux, ils rient en public, ils regardent avec franchise, ils prennent dans leur bras, ils proposent de rendre des services… Ils ont quelque chose de simple et sans jugement. Si je tombais dans de mauvais travers, je dirais qu’ils ne sont pas vraiment blancs. C’est de l’humour, moi ça me fait rire… Bref.

Au début, je n’osais pas accepter leur aide. Mais j’ai vu qu’à lui, ça lui faisait un peu de peine et elle, elle ne me demandait pas l’autorisation, elle aidait directement les petits. Elle est arrivée un peu avant que la grande ait à choisir où aller après la troisième. Les professeurs n’ont pas vraiment aidé, eux, elle avait de bons résultats, mais… Ils partaient du principe que nous n’allions pas la pousser à faire des études, que nous allions l’encourager à faire le même métier que nous ! Quelle idée ! Si on se casse la vie, c’est pour que nos enfants aient une vie plus simple ! Ils ont de drôles d’idées, quand même…
Du coup, elle a pris le temps de lui demander ce qu’elle voulait vraiment faire, ma fille, ce qui lui plaisait le plus, elle lui a conseillé de se renseigner sur tel ou tel métier. Ingénieur, elle est en train de devenir ingénieur ! Ce n’est pas facile, elle travaille à côté pour nous aider à payer le loyer de son studio. C’est là qu’elle a eu des problèmes avec son patron… Mais elle va devenir quelqu’un, elle fait son chemin et s’impose par son intelligence, pas par ses poings. Ce n’est pas facile pour elle, souvent on lui fait sentir qu’elle est différente et ne peut pas vraiment s’intégrer. Heureusement, il y en a trois qui s’intéressent plus à ce qu’ils ont respectivement dans le cerveau qu’à la marque de leurs vêtements. Donc elle a des amis.

Mais quand c’est arrivé, avec son patron, elle ne se voyait pas leur parler. Ce sont des garçons, elle ne pensait pas qu’ils pourraient comprendre. Elle est venue presque en courant voir sa mère. Moi j’étais effondré quand la voisine du deuxième est rentrée ce soir-là. Je ne savais pas comment protéger ma fille. Vous imaginez ? Je ne servais à rien… Elle m’a réconforté un peu, en me disant que malheureusement ça arrivait à n’importe qui, mais qu’il ne fallait pas se laisser faire. Elle est allée voir ma fille qui était en larmes dans le salon, j’ai vu que la colère montait en elle, comme pour l’autre voisin. C’est là que le monsieur à bretelles est arrivé, en entendant les pleurs à travers la porte ouverte, il a frappé au mur et demandé si ça allait. Elle a répondu « non absolument pas, il faut faire quelque chose, et tout de suite, je vais aller le voir ce connard, il va m’entendre ! » Il l’a regardée, médusé, et l’a attrapée par le bras « Je suis pratiquement certain qu’il y a une solution diplomatique et plus efficace à la situation, on va réfléchir ensemble avant d’aller brûler sa voiture, si tu veux bien… »
Il a écouté le récit de ma fille à son tour, la voisine était agacée de cette perte de temps, jusqu’à ce qu’il commence à dérouler son plan, limpide, clair, efficace. Dès qu’il a commencé à parler, nous étions tous soulagés : de notre désarroi, tristesse, colère… Ma femme lui a sauté au cou, j’ai dit que je ne savais pas comment le remercier, ma fille a simplement dit merci en séchant ses larmes. La voisine, elle n’a rien dit, elle le regardait comme… une œuvre d’art. Et ils sont partis avec ma fille au commissariat, puis voir son patron. Heureusement elle a retrouvé un emploi ailleurs après, il n’était pas question qu’elle reste au même endroit, même après un rappel à l’ordre.

Pour les remercier, j’avais mon idée. Je ne voulais pas qu’ils restent comme ça à se regarder sans rien faire. Surtout le petit monsieur à bretelles, ils commençaient à broyer du noir, et ça ne me plaisait pas du tout. Je dis petit, mais il ne l’est pas du tout, il est fin et assez grand. C’est quelque chose dans son attitude qui me fait penser « petit » comme avec de la tendresse, comme on dit « mon petit gars ». Bref. Le petit gars, il fallait que je le secoue. Un soir, je suis monté chez lui, comme ça, au prétexte d’un colis qu’on avait laissé à la loge et que j’avais oublié de lui donner. J’avais réfléchis longtemps à comment manœuvrer la discussion, mais je n’avais pas trouvé de solution complètement satisfaisante, et ma femme me disait que je n’avais pas à m’en mêler : « ils ne sont pas aveugles, c’est qu’ils ne veulent pas. »
– Ça ne me regarde pas, en vérité, mais bon vous savez comment je suis, je voudrais que tout le monde soit content…
– Oui ?
– Je me disais, avec Mademoiselle Élise vous vous entendez bien, et vous n’avez personne dans vos vies… Alors je me demandais…
– Haha, non, ce n’est pas ça non. Je tiens beaucoup à elle, oui, je l’aime beaucoup, mais… Elle n’a besoin de personne !
– Mais elle vous attend tous les soirs…
– Non, on rentre à peu près à la même heure, c’est tout. Non ? dit-il avec quelque chose qui commence à ressembler à de la panique.
– Oui, enfin, elle met un temps infini à détailler son courrier dans le hall, sauf quand vous êtes en congés. Et vous n’avez jamais remarqué qu’elle rougit dès que vous lui parlez ? Qu’elle ne sait plus où elle habite quand vous lui faites un compliment ?
– Mais non ! Elle doit être habituée, enfin vous l’avez vue ?
– Oui, elle est jolie, en un sens, mais contrairement à vos amies qui ressemblent à des mannequins, elle ne le sait pas. Et vous pensez vraiment qu’avec le tempérament qu’elle a, elle laisserait beaucoup de monde lui dire quoi faire, ou même la faire changer d’avis comme vous le faites ?
– Euh… Ben… Euh… Je… Je fais quoi du coup ? me demande-t-il d’un air hébété.
– Ben je ne sais pas moi, vous lui proposez un dîner peut-être ? C’est comme ça que ça marche non ?
– Euh… Oui. Oui c’est comme ça que ça marche. Mais…
– Arrêtez avec vos « mais » vous m’énervez mon petit, là ! Vous êtes très bien comme ça, vous êtes toujours très bien, arrêtez de tripotez des plis imaginaires sur votre chemise, vous descendez et vous lui demandez. Point.
– Ok. Ok. Oui, je vais faire ça, finit-il par me dire dans un sourire, en m’emboîtant le pas hors de son appartement.

Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, ni ce qu’ils ont fait ce soir-là, mais le lendemain matin ils sont sortis de l’immeuble main dans la main. Par la fenêtre, elle m’a fait un clin d’œil.
Je suis content.

 

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Photo by Adrien Olichon on Unsplash

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