1. Franklin D. Roosevelt

Mariamé a quitté son village pour la capitale, il fallait bien trouver une solution pour survivre. Elle a gagné quatre sous, de quoi manger et avoir un toit de fortune. Puis des hommes sont venus prendre du plaisir sur son corps sans lui demander son avis. Il y a quatre mois maintenant, et elle ne saigne plus avec la lune depuis. Alors Mariamé a commencé à marcher vers ailleurs, puisqu’au fond, qu’y avait-il d’autre à faire, que risquait-elle encore, que pouvait-elle perdre ?

Où se passe cette histoire ? D’où provient Mariamé ? Cela a-t-il une importance ? La liste des possibles est si longue, elle recouvre la planète.

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3. Europe

Ça fait trois nuits maintenant.

Ça a commencé comme la première fois, par une grande salle au mur de bois, moi prête à monter sur scène, et l’annonce qui tombe. Je ne sais toujours pas quoi dire de ce qui me saisit à ce moment-là. Ce n’est pas de la surprise. Quelque chose au fond de nous l’avait pressenti et était déjà dans le déni, j’en suis convaincue. C’était mon cas, du moins. Mais parfois les mots sauvent et là, cette alarme sonnée, ce regroupement loin du chahut… Nous avons pu être sidérés ensemble. Je referme encore les yeux et la scène recommence, je n’irai pas plus loin que ce silence d’après, pour cette nuit.

Le premier jour, comme le destin est facétieux, il a fallu que mon rendez-vous se déroule à cet endroit, celui où nous avions mangé la dernière fois. Celui où tu m’avais dit à quel point il était capital de savoir s’entourer des bonnes personnes, d’amis fiables, et pas des autres. Si tu savais à quel point j’ai l’impression d’avoir failli à cette promesse que je te faisais d’être là…

La seconde nuit, c’est le retour au réel qui ressurgit. Puisque j’étais sortie de mon être, comme toujours quand les émotions sont trop fortes. Je ne les comprends pas, je rends les armes et leur laisse la place. Ma conscience s’évanouit, en quelque sorte, bien que mon corps reste debout. Comme d’habitude c’est Lazare, qui depuis tout ce temps refuse encore d’admettre à quel point il m’a sauvé. Lazare, ses bras, ses mots imbécilement plats, mais tellement, tellement, salutaires. Il n’y avait rien d’autre à dire, seulement constater et me dire en face, m’obliger à réaliser que cette pierre au fond de ma gorge se nommait tristesse.

Le deuxième jour, comme les hasards sont ce qu’ils sont, c’est lui qui m’écrit pour simplement me témoigner son affection. Se souvient-il que la date approche? Je l’avais oublié, je ne l’ai compris qu’à ce moment. Ça fera trois ans, demain.

La troisième nuit, je refuse de dormir, ça va à la fin, j’en ai assez de souffrir dans le vide. De ces images qui reviennent. Je sais bien tout ce dont je me blâme, de ne pas avoir été assez là pour qui conque, de ne pas avoir trouvé les mots, de me suspecter parfois de me servir de ces souvenirs. Mais cette énorme boule dans la gorge à chaque fois que j’évoque ton nom, n’est-ce pas toujours de la tristesse? Et pourquoi aurais-je dû être absolument irréprochable? N’avons-nous pas, en réalité, tous endossé notre part de responsabilité? Porter en héritage une drôle de pudeur des souvenirs et un étalement des sentiments? Ne sommes-nous pas devenus plus qu’amis après cela? N’aurais-je pas le droit d’être un peu égoïste quant à ma douleur, et moi aussi la verbaliser? Personne ne me demande d’être impassible, tous ont déjà de la compassion.

Je nettoie mon appartement, de fond en comble. C’est symbolique, n’est-ce pas? Oui, j’en vois l’ironie… Quentin m’aide, parce que son dynamisme va toujours de l’avant, sa franchise est une arme et son organisation toujours exemplaire. Je lui ai dit, déjà, qu’il est le grand frère dont je rêve. Nous entendons un bruit étrange. Osip, ce sombre idiot, celui que j’aurais dû rayer de mon existence depuis longtemps, à défaut de le tuer, tente de forcer ma porte à la perceuse. J’ouvre, il me regarde interloqué, je n’étais pas censée être là. Je lui lance un direct du droit et referme la porte.

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1. Porte Maillot

Il est un mot qu’on ne prononce que lorsqu’on ne le pense pas. Si on y met du sens, il reste en travers de la gorge, il se dissipe dans les méandres de notre entendement, comme un rêve ou un vague souvenir. Le mot qui se défile à notre langue. Il ne sort pas, sinon nous ne pourrions pas prolonger à l’infini cet instant pourtant déjà disparu. On serait obligé de lâcher cette main déjà évanouie. S’il sort, parfois, c’est qu’on a tout à fait perdu espoir, ou qu’on n’en saisit pas le sens dans lequel court la vie. C’est être inconscient du caractère éphémère de l’existence, ou que l’on jette l’éponge trop tôt.

Il est un mot pour les yeux, plus que pour la bouche. Un mot qu’on pleure, qu’on tient dans son poing serré ou dans la main étendue collée sur une vitre ou un grillage. Un mot qu’on n’a jamais le temps de penser, car il répondrait toujours à un arrachement. Il vient juste un peu trop tard, lorsqu’on ne veut déjà plus se rendre compte, pas encore admettre.

Il est un mot qu’on ne dit pas, on en fait des livres ou des chansons. On ne parvient pas à le dire, on en fait des monuments et des pierres gravées. On est fait de ce mot, de myriades d’exemplaires de ce mot. Tous sont différents : ceux de couleurs vives, qui auraient été des cris d’injustice ou de libération ; ceux en lettres évanescentes, car elles ne veulent pas déranger le crépuscule ; ceux qui se tiennent à genoux sous un poids trop lourd ; ceux dont la dernière lettre clignote encore sur l’écran du message qu’on n’enverra jamais ; ceux qui frissonnent tel le murmure qui n’a pas atteint l’aube. Combien de fois ne prononcerons-nous pas ce mot dans nos vies ? Combien de fois parviendrons-nous à l’extirper tout de même de nos entrailles ? C’est incalculable.

Si l’on ouvre la bouche, c’est à la légère, ou que l’on est guéri de toute cette gravité.

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4. Marcadet – Poissonniers

J’ai le sentiment d’une disparition, une mort plus terrible que les autres… Un décès qui me dévaste me laisse exsangue rien qu’à son annonce. Une mort plus signifiante, en tous cas, que les précédentes.

Je connais ce prénom, mais trop de personnes y sont reliées. Est-ce la mort d’un sinistre souvenir qui hante les imaginaires, la mort du dernier souvenir d’une amie disparue, la mort d’une vague connaissance…

Je serai enfin libre ou j’aurais encore une culpabilité de ne pas avoir fait assez. Au fond ma vie s’est toujours tenue sur ce fil : libre et plénipotentiaire ou coupable et mortifère. Bref, une défunte, quelle qu’elle soit. Annoncer, préparer, faire en sorte que le cours du destin ne se défile pas, que le monde continue à marcher droit. Pourquoi saisissais-je encore cette charge ? Les humains en chagrin peuvent faire tellement de bêtises imprévues, allant contre leur propre libre arbitre ! Et j’ai tant de faciliter à fuir mes propres questions dans le service.

Je pressens que je n’ai pas la force d’avancer. J’agis en automate, en procédure, sans sourire de réconfort, sans compassion sincère, il me manque une étincelle. Je me retourne partout, je cherche Lazare. Il n’est pas là. Guillaume me dit qu’il est avec elle. Ce n’est pas possible, en quel sens dit-il cela  ? Cela dépend du symbole de la morte, bien sûr… Il me dit encore « ce n’est rien, tu passeras outre, tu avances quand même n’est-ce pas, ce n’est pas si grave, tu n’as rien perdu de tes aptitudes, seulement ton cœur. »

J’ai une rage qui monte en moi. Non, effectivement, absolument rien de grave, je reste fonctionnelle. Mais merde à la fin ! Il me manque juste l’essentiel : pouvoir respirer. Simplement de vivre. Je ne peux pas le perdre. Je refuse de le perdre. Des larmes veulent rouler sur mes joues.

Une main se pose sur ma tête : être patiente et avoir confiance. La mort est symbolique  ? Elle l’est toujours…

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6. Bir-Hakeim

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Tout se passait si bien, dans cette grande maison de vacances pleine d’amis, en bord de mer, dans un bonheur tranquille.
Tout se passait si bien, on observait le bonheur des familles comme des chats tapis dans un coin de porte. Une douceur à regarder la joie des autres, et à se voir. On se regarde, on sait qu’il y a un mensonge, quelque chose qui se cache tout au bord de nos yeux, qui fait rempart entre nous deux. Moi, je veux l’arracher, d’un coup sec, parce que ça suffit, parce que j’en ai marre d’avoir peur de l’après, de te perdre… Peur de te perdre sans t’avoir rien dit, peur de te perdre si je te parle. Où rester dans ce cas là ? N’est-ce pas, les questions se répondent et je reste en plan. Mais après tout, c’est moi qui fais peut-être encore rempart, c’est à moi de perdre encore une peau. Qu’adviendra-t-il, quand je serai parfaitement nue ?
Peut-être rien, j’aurais perdu tant d’armures inutiles, je serai pourtant plus forte encore qu’avant. C’est ce que tu me laisses entendre, Lazare, à toujours m’appeler comme on lance un cri de dévotion. Verras-tu un jour que je ne suis pas une statue à laquelle apporter des fleurs jaunes ou multicolores ? Peut-être pas, et on ne nous laisse pas le loisir de tergiverser. Le monde à une course vers sa perte et vers la haine à accomplir.
Je dois fuir, fuir encore. Ça devient lourd à la fin, ces menaces pour la simple raison d’être différent. Je pars, donc, et je te laisse, à toi, mes responsabilités. Comprends bien, je te fais confiance plus que pour ma vie, je te confie ceux qui m’ont confié la leur. Tu sais comme cela représente plus pour moi, tu te rends compte de ce que cela veut dire. Oui, tu le sais, puisque tu n’oses plus me regarder en face. Quelque chose de trop lourd est tombé entre nous. Quelque chose qui implique trop. Mais toi, toi tu passes inaperçu, c’est une chance, tu es… comme camouflé de naissance. Avec toi ils ne risqueront rien. Et moi ? Moi je risquerais tout, encore, toujours, à jouer à qui perd gagne, puisque je n’ai plus rien à perdre, je pourrai peut-être faire un miracle ou deux.
On ne choisit pas ses compagnons de route, n’est-ce pas ? On ne choisit pas de se retrouver piégé sur une terre étrangère avec des inconscients du danger et des pessimistes. Bien sûr que je m’endurcirai encore, ai-je d’autres choix ? Je veux vivre ! Je veux engranger d’autres souvenirs. Je veux faire la paix avec les terreurs que j’aurais vaincues. Il n’y a pas que les miennes en jeux, il y a tant et tant de siècles de peurs derrière nous, de défiances, d’ennemis inventés, de cruautés mises au secret. D’aucuns disent qu’on n’en sortira jamais. Je le refuse obstinément. On en sortira, la tête plus haute que jamais. Et je te retrouverai.
Je suis seule éveillée au milieu de ce désert, et voilà que tu m’écris. Je connais cette chanson, et cette femme au piano. Est-ce à elle que tu chantes tes sentiments, que tu te découvres nu ? Et pas à moi… Je prends cette idée comme une grenade en mon cœur. Mais peut-être que je me trompe… Peut-être que je refuse de comprendre. Tu me dis que tout va bien, que tous sont sains et saufs, qu’il ne manque plus que nous. Nous arriverons.
Ça fait des siècles qu’on fuit en sens inverse, sans parvenir pourtant à se détacher l’un de l’autre. Je t’aime. Je dois te le dire, te le dire et surtout, surtout, que tu l’entendes, Lazare ! Que tu comprennes ces mots qui ne sont pas en l’air, parce que je ne suis pas celle dont j’ai l’air. Ces mots que je n’ai jamais dit à personne…
J’ai le goût d’un électrochoc dans la bouche, c’est à moi de bouger, de faire un deuil que je refuse de faire ? Les présages sont trop contradictoires pour me le permettre. La forme en creux dans mon cœur, dans ma ligne de destin… Il y a des mots à poser là-dessus, une table et un silence à trouver pour vider nos poches, retourner nos sacs. Mais si l’on continue à se taire… On signe à nouveau pour des siècles, et je n’en peux plus d’attendre la vie d’après.

 

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9. Charonne

Et bien me voilà à Zara… Bien sûr que la ville ne se nomme plus comme ça, mais tu refuses de le reconnaitre. Je suis bien arrivée dans ton appartement, ne t’inquiète pas. J’ai arrangé la décoration dans la salle en bas, pour le mariage. Oui, les délais sont cours, mais je l’ai fait, tu vas voir, ce sera parfait.
Mais… Il y a un piège dans tout ça, n’est-ce pas ? Tu m’as caché quelque chose, n’est-ce pas ? J’en ai le sentiment sourd, et je n’aime pas ça.
J’ai tant à faire et si peu de temps… Et voilà que toute ma famille apparait, et la tienne, et celle de la mariée ! C’est sur, maintenant, je n’ai plus assez de temps. J’ai encore toutes ces fleurs à arranger, et ces gâteaux…
J’entends une voix, la tienne, Lazare. L’important n’est pas le mariage. Alors pourquoi suis-je là ? Parce que tu ne peux rien faire sans moi, parce que ce serait moi que tu voudrais épouser ? Je te tuerais si j’en avais réellement l’envie. Plus que ça, l’important c’est que les belles familles se rencontrent, s’aiment et fusionnent. Ça t’arrangerait presque si l’on célébrait le mariage du père et de la mère, tout deux divorcés au lieu du tien…
Je te jette un plat au visage, comment peux-tu me demander de m’épuiser à la tâche, si tout cela ne rime à rien ? Tu m’attrapes le poignet et…
Pourquoi tout s’efface-t-il de ma mémoire lorsque cela devient simple ? Refuserai-je de comprendre ce qui est limpide, par peur ou par souvenir ?
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