19. Paris

Dimanche 1er février

L’angoisse. J’angoisse comme jamais. Qu’est-ce que j’ai foiré hier ? J’ai eu l’air d’un psychopathe à vouloir casser la gueule de ce type ? Je voulais juste avoir l’air d’un frère un peu protecteur. Je ne suis pas doué. Surtout que pour être honnête… ce n’est pas son frère que je voudrais être… Ça viendra, je prendrai la place qu’elle me donnera, je tiens à elle, je ne sais pas dire en quel sens, à quelle place. Je pense à Brel et à l’ombre du chien de sa dulcinée. J’en suis là. Pour un homme qui n’a jamais aimé personne et s’estime supérieur à tous les affects… Bravo, Janus, tu t’es bien planté. Tu t’es pris tout seul en plus, t’as joué avec le feu et tu t’es brûlé. Pour une fois dans ta vie, tu n’as pas maîtrisé les conséquences et tu t’es brûlé.

Quelle chose importante ne m’a-t-elle pas dite ? Qu’est-ce que j’aurais dû savoir ? Je tourne en boucle et des idées stupides me viennent, saugrenues, comiques.

Je finis par arriver à l’aéroport, je fais enregistrer mes bagages, prends mon billet.

 

Mon téléphone sonne.

— Germain ?

— Oui, je voulais te souhaiter un bon vol. Ne fais pas le compte-rendu d’hier, tu me le feras tout à l’heure.

— Oh oui…

— Ça s’est mal passé ?

— Je n’en sais rien. Je ne sais pas ce que j’ai raté, s’il y a un truc que je n’ai pas vu ou pas entendu, pas compris… Je ne sais pas, ça se passait bien et ça a foiré à un moment.

– « Ce que nul homme n’a jamais vu ni entendu, ce à quoi nul homme n’a jamais pensé, Dieu l’a préparé pour ceux qui l’aiment. »

— Euh… Ok… ?

— Lettre de Saint Paul aux Corinthiens, chapitre 2, verset 9. Je trouvais que ça allait bien.

— C’est homme avec une majuscule ? Parce que sans ça, ça me paraît assez dans le style « les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus ».

— Ahahah, tiens, je vais intégrer ça, juste pour voir la tête de mes paroissiens ! Faut que j’y aille, ils commencent à arriver, à tout à l’heure.

— À tout à l’heure, Germain.

 

Je sors mon billet de ma poche et le tends à l’hôtesse.

— Merci, Monsieur, siège 29C, c’est par là.

 

29C… Corinthiens 2 : 9. J’en ai marre du hasard. Si c’est pour jouer à ce genre de choses, il ne peut pas nous envoyer un mail, Dieu ? Et nous dire clairement le pourquoi des choses et quoi faire ?

Je m’endors dans l’avion puis dans le RER. J’arrive enfin chez moi, mets en route le lave-linge et la cafetière. Mon répondeur me regarde d’un air sévère avec son clignotant rouge. Non non, je ne vais pas l’écouter ! J’ai rendez-vous. Je prends une douche qui me paraît être la meilleure de toute mon existence. Je m’habille et hop, on est reparti.

 

Germain est heureux de me revoir. Sincèrement heureux.

— Alors Janus ? Comment va ?

— Physiquement cassé, c’est plus de mon âge tout ça ! Mentalement…

— Comme un type qui s’est fait arnaquer par un curé !

— Voilà ! dis-je en riant. Sérieusement. C’était impossible.

— Improbable, peut-être, mais clairement pas impossible. Mais raconte-moi tout !

 

Je lui retrace mon parcours. Les rencontres que j’ai faites. Je ne sais pas encore à quoi tout cela m’a mené, ce que j’en retire. Je ne sais pas quoi en écrire.

 

— Quoi en écrire, ça, je ne peux pas t’aider. Mais ce que tu en as appris, c’est peut-être simplement de ne jurer de rien ?

— Peut-être. Au fait c’est quelle heure la messe ?

— Tu vas vraiment venir ?

— Un pari est un pari ! Tu pensais que je ne le tiendrais pas ?

— J’aimerais savoir pourquoi tu vas le tenir. Ah, et il faut que tu me parles de tes grands-parents aussi, j’ai un paroissien qui peut t’aider.

— Je vais le tenir parce que je te dois bien ça, pour ton soutien. Et puis… peut-être qu’éventuellement, dans la possibilité où ce serait un miracle, j’imagine qu’il ne faut pas trahir la contrepartie promise.

— Don-récompense ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que l’amour inconditionnel vient de Dieu.

— Ah. Oui. Évidemment. Alors, Germain, par éthique personnelle à 100 %.

— Ça me fait plaisir de l’entendre !

— Alors ton paroissien ?

— Un vieux monsieur espagnol qui a passé sa vie à faire des recherches sur l’immigration espagnole en France. Il en a acquis une connaissance qui me semble encyclopédique. Et puis, il pourra témoigner aussi, ça peut vous aider ta sœur et toi, d’avoir un papi qui vous parle de sa vie de papi. Vous n’allez pas en parler à votre frère ?

— Pas dans l’immédiat, non. Tu sais ce que j’ai envie de faire ? De faire un grand reportage sur eux et qu’ils l’apprennent tous par voie de presse. Tous, je veux dire ma mère et mon frère. Ça leur ferait les pieds. Je pense que Vesta serait pour.

— Ce serait amusant oui. Même moi je vote pour. Très théâtral. Un beau reportage à la Albert Londres. Et même tu gagnerais un prix pour ça ! Je ne sais pas lequel, mais un prix.

— Ahahah, ne t’emballe pas, Germain.

— Je m’emballe si je veux, la dernière fois ça t’a porté chance, je crois, non ? Tu vas me parler d’elle ou tu veux continuer à tourner autour du pot ?

— Je te trouve très curieux pour un prêtre !

— Allé, au moins une photo quoi !

— Bon d’accord. Tiens. Bon, ben, je suis tombé sur elle par hasard, je lui propose un café, elle me répond « oui même un verre et un repas ».

— Ah bien ! Elle est jolie en effet.

— Jolie ??? Elle est solaire, elle est…

— Ok ok, elle est tout ça, dit-il en éclatant de rire.

— Donc on a parlé, je ne sais pas, quatre heures si ce n’est plus. De nos souvenirs d’enfance, de nos parcours, du monde. Enfin de tout et de rien. Comme si nous avions toujours été amis, comme si rien ne s’était passé.

— Alors c’est très bien ! En quoi ça s’est mal passé ?

— Elle est partie précipitamment.

— Tu as eu un geste… disons… entreprenant ?

— Non absolument pas. J’ai proposé de casser la gueule au type qui l’a fait souffrir et à qui elle est toujours attachée. Son dernier mec quoi.

— Oui… Je comprends.

— Tu comprends quoi ? C’est flippant ? Je disais ça au sens humoristique. Ce n’est pas une vraie histoire, au mieux ça a dû durer quoi, on est séparé depuis moins d’un an, alors…

— Et elle est partie d’un coup après ?

— Oui elle m’a dit « je dois y aller » et elle est partie. Elle m’a juste remercié d’être celui que je suis maintenant et dit qu’on se reverrait.

 

Germain éclate de rire.

 

— Quoi ?

— Rien, Janus, rien… Et dire que c’est moi qui vis hors du monde !

— Pourquoi tu dis ça ?

— Ce n’est pas à moi de te le dire. Quand est-ce qu’elle rentre ?

— Demain, même heure que moi, mais pourquoi ?

— Alors tu vas me faire le plaisir d’aller la chercher à l’aéroport. Et de lui redemander, à elle, à qui tu dois casser la gueule.

 

Nous reparlons encore longtemps de foi et des personnages que j’ai croisés sur la route. Je perds énormément d’énergie à me persuader que je n’ai pas la foi. Trop pour être honnête… C’est perturbant tout de même. J’insiste mais Germain ne lâche rien, il ne me dira pas ce que je n’ai pas compris et qu’il a apparemment vu clairement…

J’irai la chercher demain, j’y avais pensé, mais je me disais que c’était bizarre. Enfin… si j’ai la bénédiction de Germain !

 

 

 

Lundi 2 février, 11 h 40, Roissy, terminal 3

J’essaie de ne pas penser, j’ai l’impression d’être en train de jouer ma vie à pile ou face, de faire une immense connerie. Non, j’attends juste une femme dans un aéroport. Ce n’est pas la fin du monde.

Midi, je la vois, elle pianote sur son téléphone, je lui bloque le passage.

 

— Euh, vous pouvez vous enlever du milieu ? me lance-t-elle avec un air bien désagréable.

— Et vous, vous ne pouvez pas regarder où vous allez ?

— Janus ? dit-elle interloquée en levant la tête.

— Décommande ton taxi, je te ramène.

— Euh oui, enfin, je n’avais pas lancé la demande. Mais, qu’est-ce que tu fais là ?

— Ben… Je suis venu te chercher…

 

Elle se jette à mon cou. Je n’avais pas prévu ça, si tant est que j’aie prévu quoi que ce soit…

 

— Merci.

— Mais, euh, de rien. C’est juste que je me disais que, tu sais, on se dit qu’on va se revoir, et au final le temps passe et on ose plus rappeler, tout ça.

— Et ton curé t’a dit de venir me chercher.

— Oui, aussi, oui. Surtout en fait… je lui ai raconté la manière dont tu étais partie et…

— Oui je suis désolée, ce n’était pas très poli ni élégant mais…

— Non, mais je faisais de l’humour, c’était pas forcément drôle.

— Et donc… Germain, c’est ça ?

— Oui, Germain. Il a ri et il m’a dit de venir te chercher.

— Ihihih, et c’est lui qui vit hors du monde.

— Il a dit pareil. J’ai raté quoi là ? Qu’est-ce que je ne comprends pas, vous vous êtes mis d’accord dans mon dos ou quoi ?

— Janus, tu sais à quoi tu me fais penser ?

— Non, j’ai le droit d’avoir peur ?

— Non c’est pas méchant ! À un fennec. Tu as de grandes oreilles, tu écoutes tout, mais tu te caches et tu as un tout petit nez. Tu entends tout mais tu n’es vraiment pas perspicace.

— C’est pas méchant ?

— Bah, ce n’est pas faux…

— Ben, de quoi ne suis-je pas perspicace ?

— Je t’aime.

— … Tu… enfin tu dis ça au sens de…

— Oh tais-toi, imbécile, dit-elle en m’embrassant.

— Je t’aime Iris, je t’aime.

— Je sais et moi je n’arrive pas à t’oublier.

— Ahhhhh ! Alors c’est à moi qu’il faut que je casse la gueule ?

— Oui, je ne sais pas comment tu vas te débrouiller. Mais il va falloir, dit-elle dans un sourire narquois.

— Et tu me diras, ces choses que j’aurais dû savoir ?

— Oui, je le ferai. Et toi tu me feras lire ton carnet ?

— Hum, je, euh. Oui bien sûr !

— C’est moche de mentir…

— Ahahahah, non, promis. On le lira même ensemble, il faut que j’en fasse des chroniques de toute façon.

— Et tu as vraiment besoin d’un regard extérieur pour trouver un angle d’attaque ?

— Oui, mais pourquoi « vraiment » ? J’ai besoin de l’avis d’un lecteur test.

— J’ai toujours cru que tu avais surtout besoin d’une femme nue dans ton lit qui lit tes brouillons et te dit qu’ils sont sensationnels.

— Oui aussi, mais… tu vas un peu vite là, tu pourras garder tes vêtements si tu veux, dis-je avec un rire gêné.

 

Je m’arrête pour la regarder. Elle a raison. Elle sait que je suis un abruti et elle m’aime quand même. Je ne la comprends pas.

 

— J’avais besoin qu’on m’admire, d’avoir la sensation que les autres étaient à ma merci, que j’avais du pouvoir sur eux.

— C’est plus le cas ?

— Non, simplement ta présence… savoir que tu fais le choix conscient d’être là, Iris.

— C’est toujours ce que tu cherchais. Simplement, tu avais besoin d’y mettre un sous-texte viril et machiste. Tu me l’as fera pas, je suis un concentré de tares méditerranéennes.

— Et ?

— Et je sais que les hommes sont de grands enfants à qui le monde fait très peur mais qui ont besoin de jouer les trompe-la-mort pour outrepasser cette peur.

— Tu n’as jamais peur, toi, n’est-ce pas.

— J’ai été élevée dans la peur. Je refuse de l’écouter maintenant, c’est tout. Sinon, je ne vivrais pas. La peur, c’est bien pour t’enseigner la prudence, la vigilance et le courage. Il faut surtout passer au courage.

— Comme le courage de faire confiance ?

— T’as tout compris mon chou ! Faire confiance, je crois que c’est ce qu’il manque dans notre monde. On est dans l’aire de la méfiance, du coup on est sur les nerfs et tout peut dégénérer. C’est pas bon. Il faut regarder l’autre comme un être humain, comme un frère, à quoi bon chercher la haine ? L’autre n’est qu’un autre nous-mêmes ! Bien sûr, on a encore des passions et des réactions, on peut s’agacer et détester mais jamais haïr. Jamais. Ni mépriser. Notre éthique devrait être de se détourner absolument de ce genre d’émotions. Pourquoi tu souris niaisement comme ça ?

— Parce que tu viens de résumer tout ce que m’ont dit les fantômes que j’ai croisés sur la route. J’ai fait des kilomètres pour trouver la sagesse qui était à côté de moi.

— Les réponses à nos questions sont toujours en nous. Et tu ne m’aurais pas écoutée si tu n’avais pas fait la route.

— Que penses-tu de ce monde, de ce qui nous attend, Iris, nous et le monde ?

— Franchise brutale ?

— Oui, franchise brutale.

— Je veux retenter l’aventure avec toi, pour ne rien regretter, on est à l’heure de vivre sans regret. Je pense qu’il y aura d’autres attaques, d’autres morts. Il faudra trouver les mots pour pleurer. Et je ne veux pas regretter des gens à qui je n’aurais pas dit je t’aime. Crois-moi, c’est une douleur insoutenable, d’avoir retenu des mots si simples et de ne plus pouvoir les dire.

— Finalement la franchise brutale pour tout ?

— Oui, franchise brutale et respect. C’est un peu la même chose, il me semble. Et toi ?

— J’ai des doutes sur mon métier et ce que nous, les journalistes, allons faire des mois qui viennent. De la haine et de la peur. Et nous… je ne voudrais pas brûler les étapes, mais je ne savais pas si je voulais repartir de zéro ou faire comme si rien ne s’était passé.

— Et ? Je ne veux pas repartir de zéro, je ne veux pas repasser par le temps des sous-entendus. On est adultes, on peut se dire les choses en face.

— Moi non plus. Et je ne veux rien te promettre, à part ma sincérité.

— Venant de toi c’est énorme, c’est plus qu’une demande en mariage !

Et son rire encore… Comme un défi au malheur, l’arrogance de la foi.

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18. Santiago

Samedi 31 janvier

Il est 16 heures, je tourne dans les rues, sans but. La vieille ville est très mignonne, mais entièrement tournée autour de la cathédrale. Même pas un petit musée d’histoire à se mettre sous la dent, il est en construction. J’avais pris une journée entière à Saint-Jacques en cas de retard dans mon périple, je le regrette un peu. Ma foi, ça me permet de me reposer un peu et d’oublier à l’hôtel ce foutu vélo que je ne peux plus voir en peinture !

J’écris à Germain, il a peut-être une adresse à me recommander pour manger. Non. Bon… ben je m’arrêterai là où je serai à 18 heures et je boirai un verre en entendant.

 

Petite auberge un peu sombre, en bois, bien terroir. Ça me va ! Je m’avance vers le comptoir pour prendre une carte, je me retourne pour choisir une table, une autre cliente et c’est tout. Je m’approche, peut-être en a-t-elle autant assez que moi de ne parler à personne depuis ce matin. Non de…

 

— I… Iris ? demandais-je avec incrédulité.

Elle lève la tête, c’est elle, c’est bien elle.

— Janus ! ? Janus à Compostelle ??? Mais quelle mouche t’a piqué ??? Tu sais que c’est un lieu de dévotion ? Tu es au courant ?

— Et toi, tu sais que c’est un pèlerinage catholique ?

— C’est un pèlerinage chrétien, j’en suis plus informée que toi ! Mais je… enfin c’est incroyable !

— Complètement… attends, il faut que j’envoie un message à un ami, je t’expliquerai après. On prend un café ?

— Évidemment, même un verre et un repas si tu veux, me dit-elle dans un sourire qui me renverse.

 

J’écris à Germain : On avait dit un mois de messe, hein ?

Il me répond immédiatement : Non, non, j’ai bien enregistré un an… je suis heureux pour toi mon ami :).

 

— Voilà. C’est un peu long comme histoire… dis-je.

— En tout cas, elle te fait sourire cette histoire.

— Ok… pour être honnête…

— Ça me paraît un bon principe de départ, ça l’honnêteté.

— Oui oui, ma sœur m’a dit ça aussi… je vais m’attacher à être brutalement honnête. Donc j’avais parié avec un ami que si tu étais à Compostelle, Dieu existait.

— Tu… Oh… Enfin je veux dire, tu as parlé de moi à un ami, tu en es venu à espérer que je sois à Compostelle, tu parles de Dieu et de son existence, et tu parles à ta sœur… Ça fait beaucoup d’infos d’un coup.

— Oui, et encore, je ne t’ai pas dit que l’ami en question est curé. Je crois que c’est ce qui arrive quand tu fais la route de Compostelle : « beaucoup d’infos d’un coup ». Mais toi qu’est-ce que tu fais ici ?

— J’avais besoin de me vider la tête, j’ai posé deux jours de congé et j’ai pris le premier avion qui partait de Roissy.

— Oh je vois. Donc le hasard ?

— Ou Dieu… dit-elle en riant.

 

Nous parlons un long moment, nous échangeons des souvenirs, anciens ou récents, mais nous ne parlons pas de nous. Comme s’il y avait un immense trou dans nos biographies à ce moment-là. Comme une éclipse.

 

— Janus, tu sais ce que j’aime l’hiver, à la campagne ? La cendre froide au petit matin, les restes de la veillée. C’est particulier, je sais…

— Non c’est touchant. Moi c’est l’odeur des mandarines en fin de repas de Noël.

— Ça, c’est vraiment l’enfance !

— Tu trouves ? Tu sais qu’on ne s’est jamais parlé de nos enfances ? On a parlé de nos parents, beaucoup, mais pas de nos souvenirs.

— Jamais, c’est vrai… C’est triste ! Je vais t’en trouver un, attends. Oh. Non ce n’est pas joyeux… Mais ça m’a marqué, énormément, tu comprendras pourquoi. La seule fois de ma vie où j’ai fait de l’escalade, je me suis rendu compte qu’il n’y avait que moi, la roche et une corde qui n’est ni fiable ni une personne. Tu as ta vie entre tes mains et le monde n’est plus là pour toi. C’est comme ça que je l’ai vécu. Ça devait être un jeu, ce n’était pas amusant et je ne suis jamais revenue de cette leçon.

— Oh… dis-je en posant ma main sur la sienne. Tu as toujours eu une conscience aiguë de la vie et de la mort.

— C’est un héritage… Allé, à toi, un souvenir.

— L’atelier de mon grand-père. Tout était gris mais c’était une infinité de gris différents ! Celui des murs de tôle qui étaient presque doux tant ils étaient lisses, les métaux des outils tous oxydés différemment, les tourterelles sur le toit qui faisaient un bruit énorme dans le matin brumeux. Tout était gris, mais c’était tendre et merveilleux. Je ne sais pas comment le dire.

— Tu es mignon. Tu l’aimais n’est-ce pas, ton grand-père ?

— Oui… Infiniment. Il m’a tant appris. Et je n’ai pas tout appliqué.

— Comme ? Qu’est-ce que tu n’as pas appliqué ?

— Ahahah. Non, je ne vais pas te le dire… Comme… Savoir garder une femme auprès de soi, dis-je en me redressant sur mon siège et me reculant de la table.

— Oh, je vois. Oh, tu parlais de Noël. Moi je me souviens que j’aimais quand papa conduisait la nuit pour rentrer de la messe de minuit. Il trouvait toujours quelque chose à redire sur la célébration, il se disputaillait avec maman, et nous deux à l’arrière nous regardions le noir si particulier de la nuit, percé des lumières des maisons au loin et finalement la lumière des lampadaires qui devient aveuglante quand on la regarde trop. Oh oui, il y avait ça aussi. On avait un trèfle à cinq feuilles. Cinq ! Tu te rends compte ? Et on se demandait si ça portait plus chance qu’un trèfle à quatre feuilles ou moins. À ton avis ?

— Je dirais plus. Enfin je ne sais pas, la chance et la foi ce n’était pas mon truc…

— Ça l’est maintenant ?

— Pas autant que toi, je ne pourrais pas avoir foi en moi, en la vie, en un Dieu et deux traditions comme toi, mais oui, peut-être en quelque chose. Tu sais, à force de regarder les ors, les nacres, les ivoires, les pierres et les vitraux de ces lieux de culte, et même le bois, j’ai trouvé une sorte de rayonnement. Ça peut paraître fou, mais, comme si…

— Comme si la ferveur des gens donnait une âme aux objets et qu’ils irradiaient quelque chose ?

— Oui, voilà ! Tu vois ?

— Oui je vois. Quand je lis la Torah, j’ai l’impression que c’est l’encre qui irradie comme ça. Dans les églises arméniennes, tout est tellement lourd et plein d’encens que je ne parviens pas à ressentir un appel aussi simple, aussi clair.

— Du coup, tu te sens plus juive que chrétienne ?

— Je ne sais pas… Je ne veux pas choisir. Et puis… Je crois que plus qu’une religion, c’est une mémoire et une tradition, de part et d’autre. Et je refuse de croire que Dieu catégorise les gens là-haut. T’imagines sinon ? Genre je pourrais plus parler à Maryam quand on sera mortes toutes les deux, parce qu’elle sera côté musulman ? Non, c’est pas crédible !

— Tu me fais rire.

— Parce que tu ne trouves rien crédible, je sais. Au fait, je n’ai pas osé te demander, tu as perdu des gens pendant les attentats ?

— Pas de très proches, non. Mais, oui ça a été un coup. Un vrai coup. J’ai marché à travers Paris pendant des heures, je suis resté devant ma télé en ayant éteint la box. Ça fait de la neige. On peut encore voir de la neige à la télé comme quand on était petit. Ça m’a infiniment rassuré de le savoir.

— Que certaines choses ne changent pas tout à fait ? Je comprends. Je crois que c’est un écho du big bang, la neige.

— Ah ouais ?

— J’ai lu ça, je sais plus où…

— Même si c’est faux, c’est une belle idée. Mais tu es en noir, tu portes le deuil ?

— Oui, j’en ai ressenti le besoin. Après je suis pas en grand noir. C’est plutôt par touches. Comme pour mieux révéler la lumière autour. Et puis… Tu vas te dire que je suis folle, mais tant pis : dans le noir on perçoit mieux certaines choses.

— Comme des fantômes ?

— Oui, ça y est tu te dis que je suis cinglée.

— Non, pas du tout. Il faudra qu’on en parle… J’ai vu des choses sur la route. J’ai vu mon grand-père.

— Ah oui, quand même.

— Oui et des personnages étranges qui m’ont livré des discours… je dirais important. Je les ai compilés ici, dis-je en lui tendant mon carnet.

— C’est extrêmement touchant que tu m’en parles, Janus. Je suis émue.

— Je pense que tu es la seule qui puisse comprendre.

— Le Golem ? Tu as rencontré LE GOLEM ? s’écrit-elle.

— Oui Iris, le Golem.

— Mais c’est génial ! J’ai toujours été sûre de son existence, qu’il était un peu l’ange gardien de tous les juifs. Invisible mais présent, perdu dans des temps impossibles. Qu’il était plutôt un symbole de… non pas de foi, mais d’espoir. Oui de l’espoir et de la liberté intérieure. Ce que personne ne peut te prendre si tu n’y renonces pas toi-même, ton libre arbitre, ton âme finalement, ton for intérieur.

Elle continue à feuilleter et je me rends compte qu’il y a des passages entiers à propos d’elle qu’elle ne devrait pas lire, je lui reprends le carnet des mains.

 

— C’est de la censure Janus ? Il y a des choses que je ne dois pas lire ? dit-elle en riant.

— J’avais oublié le son de ton rire. Oui, pas pour le moment du moins… Eh oui, des choses à propos de toi. Je veux te demander pardon, Iris, pour tout ce que j’ai fait et que je n’ai pas fait. Je n’attends pas que tu me pardonnes, bien sûr, je n’attends rien, je veux seulement que tu sois heureuse.

— Tu sais, un jour ma sœur m’avait parlé d’une amie à elle que son mec avait larguée quand elle avait perdu ses parents. Elle m’a dit « tu vois c’est impardonnable ». J’avais dit oui, à l’époque j’ai dit oui pour moi c’était impardonnable, un homme devait protéger et rassurer. Mais en fait non. Bien sûr que non. Enfin si, peut-être, mais ça marche quand on a confiance. Et cette confiance je ne te l’ai jamais accordée. Je ne t’ai jamais accordé cette confiance, je ne t’ai jamais laissé les rênes, jamais laissé l’espace pour décider à ma place ni même donner ton avis. Après, ça ne fait pas de toi un innocent. Mais ça me fait dire que oui, bien sûr qu’on peut pardonner à un homme qui nous a abandonnées au pire des moments, parce que parfois, on n’a juste pas laissé l’espace pour se faire aider. Ou il était bien mieux qu’on soit seule. Oui il était mieux que je sois seule, je me sentais obligée de garder la face devant à toi, c’était stupide. C’était tout sauf de l’amour et de la confiance. Alors oui, il valait mieux que tu partes, ça a été un déclencheur en quelque sorte, j’ai lâché. Dans la solitude, j’arrive à cesser de me mépriser et à pleurer simplement. Il faut que j’apprenne à avoir cette même sincérité avec quelqu’un.

— Tu n’es pas sincère avec moi ?

— Non, je suis désolée, mais non, je n’y arrive pas. Il y a toujours une partie de moi qui ne veut pas partager ses malheurs, pour ne pas encombrer. Tu vois ce que je veux dire ? Et puis, je me suis toujours débrouillée seule, avec Louise parfois, mais tu sais j’étais l’aînée. Souvent elle me demandait pourquoi j’avais choisi d’être malheureuse en amour. C’est amusant non ? C’est le genre de question que posent les enfants…

— C’est vrai qu’on ne peut pas dire que tu sois tombée sur des types à ta hauteur.

— La question n’est pas là Janus. Ça ne peut pas toujours être la faute des autres. J’ai toujours eu la certitude que… comment dire… c’est seule que je devais assumer ma vie, faire face seule à tout parce que moi Dieu ou je ne sais quoi, m’avait donné la force de le faire.

— C’est absurde Iris. Il y a des tas de choses qu’on peut faire seul, qu’on peut très bien faire seul, mais qu’on préfère faire à plusieurs. Il n’y a pas que la possibilité, il y a aussi la volonté. Et ça n’enlève en rien la force ou le courage, enfin ! On peut aller à un concert seul, mais c’est un peu nul… Tu vois ce que je veux dire ? La comparaison n’est pas la meilleure qui soit, mais tu vois… Il faut que tu sortes de ça. Il faut que tu trouves quelqu’un de bien ! Un type droit, honnête, je te connais, tu dois récupérer au moins trois numéros de portable par jour. T’es irrésistible c’est comme ça.

— Ihihihih, arrête, tu sais que c’est faux. Tu sais qu’on n’ose pas m’approcher.

— C’est vrai… On a peur que tu mordes ou que tu restes dans ton silence. Maintenant c’est étrange, tu as une attitude de veuve un peu. Comme si tu étais accrochée au souvenir d’un autre homme.

— Ce n’est pas entièrement faux.

— C’est vrai ? Qui ?

— Un qui m’a fait souffrir, beaucoup, mais que je n’arrive pas à oublier, parce que… je me suis fortement attachée à lui.

— C’est quoi son nom que je lui casse la gueule ?

 

Elle rit, de son rire d’eau vive qui éclabousse les bords du ruisseau. Pourquoi suis-je parti ? Pourquoi l’ai-je laissée tomber ? Je peux que m’en mordre les doigts…

 

— Je vais y aller, me dit-elle subitement.

— Ah, oh, euh, d’accord… J’ai dit quelque chose de déplacé ?

— Non, pas du tout. C’est juste que… Tu sais Janus, il y a des tas de choses que je ne t’ai pas dites, que je ne t’ai jamais dites.

— Oui ? On ne peut pas toujours tout dire…

— Des choses que tu aurais dû savoir, vraiment, un jour je te dirai.

— Alors on va se revoir ?

— Évidemment ! Tu repars quand pour Paris ?

— Demain, et toi ?

— Lundi.

 

Elle me fait signe de la main et s’éloigne avant de revenir sur ses pas :

— Janus ? Merci pour tout, surtout pour être enfin toi, maintenant.

17. Monte do Gozo — Santiago

Vendredi 30 janvier, 10 heures

J’ai dormi tout ce temps ? Je regarde mon téléphone avec circonspection, il a sonné, je n’ai rien entendu. C’est nouveau ça… Heureusement, je ne suis qu’à 2 h 15 de Monte do Gozo, ma prochaine étape. Et ce soir, je dormirai à Compostelle.

 

En route, traversons donc encore et encore des champs, de petites forêts, des maisons perdues, le tout sur un microscopique chemin de campagne. Cette route m’ennuie. J’ai hâte d’arriver au bout, je sais ce que j’ai trouvé sur le chemin, ce Chemin, avec une majuscule. Oui, on peut être mystique, je pense. J’ai trouvé des questions. J’ai passé ma vie à chercher des réponses, mais au fond je ne me suis jamais senti plus plein, plus vivant qu’à présent avec ces milliers de questions qui m’entourent.

Je suis presque surpris de suivre pendant un temps une nationale, avec voitures et camions, la modernité ! Toujours personne, toujours aucun pèlerin… Je croise des grands-mères sur leur perron qui me saluent chaleureusement. Elles doivent le faire à chaque pèlerin, mais elles le font avec naturel et bonhomie.

 

J’arrive au monument.

Je dois appeler ma sœur. Il faut que je lui parle de son mail mais je ne sais pas par où commencer.

 

— Salut, Vesta, ça va ?

— Oui, tu ne devineras jamais !

— Bah, au point où j’en suis… Tu as trouvé quelque chose d’autre ?

— Ha non, ça ne concerne pas les grands-parents, désolée.

— Pas grave, il n’y a pas qu’eux dans la vie. Quoi donc alors ?

— Paul et moi cherchons un appartement.

— Oh ? Comme dans « nous allons emménager ensemble » ?

— Oui parfaitement ! Tu sais ce qui lui a fait déclic ?

— Non, quoi ?

— Les lettres d’amour de papi et mamie. Faut dire que ceux-là, leur prose, c’était une merveille. Avant de lire ces lettres, il pensait que vivre avec quelqu’un t’empêchait de lui écrire des mots d’amour mais du coup, maintenant, il veut tenter l’aventure et que nous devenions ce genre de vieux couple qui continue à s’échanger des mots enflammés.

— C’est très mignon.

— Tu es dubitatif…

— Toujours. D’un parce que tu es ma sœur et de deux parce qu’on parle de relations humaines et plus particulièrement d’amour. Tu sais que la foi en Cupidon n’est pas ma vertu cardinale !

— Non, mais tu te soignes. Tu veux que je te rappelle ton mail ? Ou simplement le nombre de fois où le prénom « Iris » y figure ?

— Oh ça va…

— T’es complètement atteint, admets-le à la fin, ce sera plus simple pour tout le monde.

— Pour moi aussi ?

— Oui pour toi aussi ! Ça va pas te tuer de te lancer dans le vide ! Je te jure, c’est pas qu’il y a un filet en bas, c’est pas que ça va forcément marcher, c’est juste que c’est comme Vile le Coyotte, même si tu t’exploses la figure par terre, tu te relèveras, avec une expérience de plus.

— Hum… Très littéraire comme comparaison… Bon, parle-moi de ton Paul. De toute façon je ne sais pas quoi répondre à ton mail. Il y a trop d’émotions et trop de questions, j’ai trop envie de toucher ces documents moi-même comme si par capillarité ils allaient m’apprendre tout ce que je veux savoir.

— C’est très vrai ce que tu dis… Bon alors… tu sais, Paul est adorable, enfin j’ai ramé comme une perdue pour qu’il m’invite. Pas qu’il voulait pas, hein, je l’ai pas agressé non plus, va pas t’imaginer des trucs. Il avait des gestes tendres, des paroles charmantes, mais il ne passait pas à l’action. Tu sais ce qu’il m’a dit ? « Oui, mais j’ai toujours été moche, je pensais pas que ça pouvait vraiment t’intéresser. » Tu te rends compte ? Il a parlé de lui en disant « ça » c’est affreux ! Pourtant dans son comportement on aurait cru un dragueur sociopathe, manipulateur, enfin comme toi, tu vois ce que je veux dire ?

— Oui, oui, merci pour le compliment, dis-je dans un rire gêné. Donc c’est un gentil ?

— Oui, définitivement oui. Pas un calme, ça non, il a des colères monumentales, mais au fond c’est un cœur en or. Une vraie bonne pâte, un genre d’ours protecteur et réconfortant et bienveillant. Bref, je suis amoureuse quoi.

— Je vois ça. Ça me fait plaisir. Sincèrement. Dis-moi, comment pourrais-je commencer mes retrouvailles avec Iris ?

— Dis-lui froidement ce que tu ressens pour elle, même comme un ado. On en a marre des mensonges et des jeux de dupes. On en a marre parce que vos idolâtries envers nous vous font mentir et ça, c’est pas sexy du tout, on a envie de vous donner des baffes. « T’es trop parfaite je peux pas te dire la vérité », franchement c’est quoi votre problème ? Dans quel monde ça existe ? Ou alors le merveilleux « je te respecte trop pour t’aimer » !

— Sérieux ? On t’a déjà dit ça ?

— Oui, tu te souviens d’Hector ?

— Oui, ton pote gay…

— Ben pas du tout.

— Pas du tout quoi ?

— Pas du tout gay… ce qu’il ressentait pour moi était, je cite « trop fort pour y faire face, je ne savais pas gérer ni assumer, j’ai préféré te mentir ».

— Euh… tout ce temps ? Et du coup il t’a dit ça comment ?

— Ben quand je lui ai présenté Paul, il a décidé d’avoir soudainement du courage.

— Et t’as fait quoi ?

— Je lui ai très clairement mis ma main dans la gueule et demandé bien cordialement de supprimer mon numéro de téléphone de son répertoire.

— Ah quand même, ouais enfin en même temps… il l’a un peu cherché… tu craquais complet pour lui au lycée en plus. Quel con.

— Oui, donc voilà. Moi je te conseille la bonne vieille franchise bien violente et dès le départ.

— Je vois. Du genre « Iris, à vrai dire, je pense à toi depuis que je suis parti de Paris pour Compostelle, j’ai espéré que chaque centimètre de cette route me rapprocherait de toi, ou plutôt me rapprocherait de moi pour être plus vrai, donc plus digne de toi, en fait, je crois que je t’aime. »

— Je vote pour. C’est sobre, net, précis. J’approuve. Demande quand même à ton curé, deux avis valent mieux qu’un… Comment s’appelle-t-il déjà ?

— Germain. Oui, faut que je l’appelle de toute façon, je ne sais même pas ce qu’évoque le monument que je regarde.

— Ahahah, inculte va ! me dit-elle dans un grand éclat de rire complice.

 

Nous raccrochons et j’appelle Germain aussi sec.

 

— Germain ? Ça y est je suis au Monte do Gozo !

— Alors tu ressens cette allégresse ?

— De voir enfin Compostelle à l’horizon ? Totalement ! Enfin, ce n’est qu’une silhouette mal dessinée, pas un truc de rêve.

— Tu sais que tu dois descendre de ton cheval et finir à pied. C’est ce que dit la tradition.

— Oui, oui, je sais. Je vais les faire à pied ces trois kilomètres. Dis, c’est quoi ce monument à côté duquel je suis ?

— Une commémoration de la visite de Jean-Paul II. Je crois que c’était en 1989. Pas sûr… Si c’est ça, c’était les JMJ, donc août 1989.

— Et paf, le Mur est tombé après.

— Oui paf. Grâce aux Beatles. Enfin c’est ce que m’avait dit un ami est-allemand. Les Beatles ont fait tomber le Mur…

— En apportant de la joie et de l’espérance de l’autre côté par leur musique, par la résistance culturelle qu’on effectuait en les écoutant. Oui, j’ai entendu ça aussi.

— Et le monument commémore aussi la visite de Saint François d’Assise, au XIIIe siècle.

— François d’Assise comme le Pape de maintenant ?

— Oui, le même. Symbole de pauvreté, d’espérance, de joie et de dialogue ! Tu sais qu’on dit qu’il est le père du dialogue interreligieux ?

— Ah ? Pourquoi ?

— Il a tenté d’apaiser les tensions entre chrétiens et musulmans pendant la… 1, 2, 3, 4, la 5e oui la 5e croisade.

— Alors c’est vraiment à propos comme choix de prénom, pour François.

— Oh oui. Pas étonnant que même des athées très cultivés l’aiment bien.

— Tu parles, en fait vous faites une énorme opération marketing, c’est tout, et après vous allez nous faire le coup de « ah, mais non, en fait, on arrête la modernité et on revient au Moyen-Âge » !

— Mince, Janus, tu es trop perspicace, tu nous as percés à jour !

 

Nous rions comme des baleines pendant deux bonnes minutes.

 

— Blague à part, Janus, dis-moi, as-tu retrouvé la foi en quelque chose ?

— Oui. Je ne sais pas en quoi, mais oui. En quelque chose qui surpasse ma propre vie.

— Pas en Dieu… ?

— Non ! Sincèrement, tu veux qu’on parie ?

— Oh non, je ne parie pas avec Dieu, Janus, je suis à son service.

— Aller, ça ne va pas te tuer ! Si Dieu existe, Iris est déjà à Compostelle.

— Bah, ce n’est pas impossible, ça reste une destination touristique et elle est plutôt du genre hors-saison si j’ai bien compris.

— Elle est juive et arménienne, elle n’irait jamais à Compostelle.

— Il ne faut jamais dire jamais.

— Alors on parie ?

— Ahahah, ok, on parie. Si elle est à Compostelle, ce qui ne me paraît pas plus absurde que ça, tu viendras à la messe, disons… pendant un mois ? Je suis raisonnable quand même, non ?

— Va, je te promets même un an ! Et si elle n’y est pas, hé bien… Oh oui je sais, je t’emmène à un concert de heavy metal sataniste.

— Sérieusement ? Non je veux dire, ça existe encore vraiment ?

— Bah, oui, j’imagine, il doit bien y avoir au moins deux, trois groupes qui font encore comme si, pour le folklore… Je demanderai à un pote qui est critique musical, il doit savoir.

— Bien, ok, vendu, va marcher maintenant ! Oust !

 

Oui, faut que j’y aille. Je dois en avoir pour une heure à marcher jusqu’à la cathédrale.

 

Il m’a fallu presque deux heures. Si la route est longue à travers les centres commerciaux et les bâtiments (très) laids de la seconde moitié du XXe siècle, les microscopiques ruelles de la vieille ville sont un enchantement. Pierres grises, peinture blanche, immenses verrières et balcons en fer forgé. J’aurais voulu photographier chacun de ces motifs d’acier. Et enfin le monastère et la cathédrale. Une architecture bien lourde de gâteau de mariage, que seul le soleil encore écrasant de ce milieu d’après-midi peut alléger.

 

Ce bâtiment est gigantesque. Simplement gigantesque. Et toujours ce style de gâteau de mariage. Lourd et indigeste. Mais il y a une vibration, ou une atmosphère, parfaitement singulière. L’intérieur est une sorte de musée de la dévotion. Des siècles de reliquaires, retables et autres objets pieux, parfaitement cryptiques au sens cryptographique du terme. On se perd dans le foisonnement de sens, on ne voit que le mystère caché finalement. Mon Dieu si Germain m’entendait penser… « on voit le mystère » qu’est-ce qu’il m’arrive…

Je pourrais bien rester à admirer tout ça, mais je n’ai pas les connaissances religieuses ni artistiques pour l’apprécier vraiment et savoir de quoi parlent ces vitraux et peintures. C’est dommage mais c’est ainsi. Je ne suis pas venu pour ça. J’ai fait ces kilomètres pour voir la funeste dépouille d’un homme qu’on dit être Saint-Jacques le Majeur. Et je suis seul. Décidément ce pèlerinage m’a appris la solitude et l’écoute. Singulier.

Le couloir est des plus exigus pour entrapercevoir la châsse en argent. Heureusement qu’il n’y a pas foule, ce serait étouffant. Les parois sont remplies de petits papiers. On se croirait au Mur des Lamentations. Des demandes de pèlerins probablement. Fut un temps j’en aurais dérobé certains pour les lire et les analyser. Je ne le ferai pas. Ils sont là par acte de foi, je ne peux pas briser le vœu ni la croyance magique qui les a placés là. J’ai changé… Le tombeau brille, normal pour de l’argent, il porte les symboles habituels : chrisme, des figures de saints. Je ne sais pas à quoi je m’attendais mais je suis un peu déçu. Enfin, je savais que la terre n’allait pas s’ouvrir sous mes pieds ni que Dieu me paraîtrait dans les nuages pour me montrer le Graal, comme dans le film des Monty Pythons. Mais quand même, je reste sur ma faim. L’étoile au-dessus du cercueil est sublime. Touchante, au moins. L’éclairage présent à l’intérieur, ou derrière, irradie sur les murs. On pourrait croire qu’elle est vraie, si l’on avait besoin de preuve matérielle de l’existence de Dieu. Si l’on était crédule comme un homme médiéval en somme. Ce n’est pas mon cas.

J’ai juste parié avec un curé sur l’existence de Dieu. Ça n’a rien à voir. Ma mauvaise foi est à toute épreuve. Cela dit, vu mon parcours jusqu’ici, je ne vois pas pourquoi Saint-Jacques ne sort pas de sa boîte pour me parler ! Peut-être qu’il n’est pas là. Il est peut-être vraiment enterré dans le Sinaï. Je m’égare.

En remontant à la surface, je m’interroge. Le « stelle » de Compostelle vient-il de stèle de cimetière ? La ville entière est-elle vouée au culte de la mort ? Ce ne serait pas impossible.

Je ressors par le « Porche de la Gloire ». Une sortie en beauté de toute cette histoire.

 

Un violent orage se prépare. Pas étonnant, Jacques était appelé « fils du tonnerre » avec son frère Jean. Si mes souvenirs de la leçon de Germain sont justes. Je finis cette route par la gloire et sous la foudre. Je ne sais pas comment le lire.

 

16. Portomarín — Palas de Rey — Arzua

Jeudi 29 janvier

Je suis debout, il est 9 h 30. Le brouillard, lui, est toujours là. Ça y est, j’en arrive à l’avant-dernière étape. Demain soir je serai à Compostelle. Finalement je me suis habitué à cette route, je ne m’imagine plus la terminer. Comme si j’étais devenu la route. Je prends des antalgiques, plus par habitude ou par prévention que par nécessité. Je ne sens plus mon corps de toute manière. Je croyais que les pèlerinages élevaient l’âme en la rapprochant du corps, mais il n’en est rien en ce qui me concerne, la rupture est consommée entre mon esprit et mon corps..

Moins d’une heure que je roule, je suis déjà à Palas de Rei. Je ne m’arrête pas, je vois des églises en bord de route mais j’ai acquis le sentiment que ces lieux ne sont pas nécessaires. Ce sont des espaces de transition peut-être, d’acceptation de quelque chose de plus grand. De l’intériorité aussi. C’est ce que je dis à Germain. Il se met à rire, évidemment, il est caustique ce curé tout de même. Pour lui, il est certain que les églises sont des objets transitionnels, comme les doudous. Ou des points de contact, des endroits où il est socialement admis de s’arrêter et de se recueillir. Le reste du temps, nous sommes au monde et pas à nous-mêmes. C’est étrange.

— Que comptes-tu faire en rentrant ? me demande-t-il.

— En rentrant ? Je n’ai pas pensé à rentrer. Ça ne m’a pas traversé l’esprit. J’ai pourtant ce billet d’avion dans mon sac, pour dimanche prochain…

— À quelle heure seras-tu là ?

— Hum, 11 h 45 à Roissy, ça fait du 14 heures chez moi, environ.

— Très bien, alors, disons rendez-vous au 138 vers 16 heures.

 

Voilà. C’est concret. Je rentre. Enfin je rentrerai, quand j’aurai fini ce périple. Et je me lancerai dans les recherches sur ma famille. Savoir pourquoi les silences et les mensonges, mais sait-on vraiment ? Jamais probablement… Rouler, aller de l’avant. Encore 45 minutes et je serai à Furelos. Germain a été catégorique, il me faut m’y arrêter.

 

Effectivement. Le fleuve est puissant. Je suis arrêté, médusé, je voudrais me laisser charrier par ce torrent jusqu’au bout du monde. M’abandonner à cette furie de l’eau. Je me suis toujours dit qu’il devait être délicieux de s’abandonner à une volonté supérieure, simplement obéir. Mais je n’ai jamais trouvé d’objet de soumission, avant ce fleuve. Avant ce fleuve et ce village fermement accroché, replié sur ses pierres sèches empilées. L’immobilité. Rien ne se passe, absolument rien. Peut-être un insecte qui traverse l’air mais rien de plus. Je trouve quand même de quoi manger avant de me rendre à l’église San Xoán. Le Christ veut descendre de sa croix. C’est beau à pleurer. Il est tendu, pendu, par le bras gauche tandis que sa main droite veut toucher la terre des hommes à laquelle il n’appartient déjà plus. Le corps tordu de douleur et de volontés contradictoires, il se tient, magnifique, provoquant un silence millénaire dans tout le bâtiment.

 

Je m’assois face à lui. Et une sorte d’abattement me tombe dessus. Je suis trop fatigué pour continuer. Je ne parviendrai pas à Compostelle, je ne ferai rien de ma vie, je suis englué. Mais enfin c’est n’importe quoi ! J’ai très bien réussi, qu’est-ce qu’il me manque ? Une femme à mes côtés, une femme à chérir et désirer ? J’ai Iris… enfin, oui, d’accord, c’est compliqué pour le moment… mais je vais me rattraper. Je vais être sincère. Après tout, à quoi servent les mots, le privilège du langage, si l’on ne l’utilise pas pour dire ce que l’on pense ? À rien. On ne serait parfois pas digne de parler tellement on parle creux. Et je suis lassé de cela. Ça, ça englue, on ne sait pas se sortir de cet état de demi-vérité. Je ne lui ai jamais dit que je l’aime. Non, je l’ai manipulée, je l’ai attirée, rendue folle. J’ai dit cela déjà. Que faire de plus ! Je voudrais lever le poing vers ce Christ qui ne bouge pas. Mais pourquoi veux-tu qu’il bouge, Janus ? C’est une effigie de bois d’un être imaginaire ! Je comprends qu’on ait la foi. Parce que l’on se sent seul face à soi-même sur terre. On ne peut pas concevoir une telle solitude et ce n’est pas de la lâcheté, c’est le simple constat d’une inacceptable solitude. Et peut-être, peut-être, de ce que j’ai cru entrevoir chez les gens que j’ai rencontrés, un besoin d’exprimer et reconnaître une gratitude supérieure pour les minuscules bonheurs du quotidien, qu’ils perçoivent comme des miracles.

Je voudrais toucher la main de cette statue. La sentir dans la mienne pour être certain qu’il ne s’agit que de bois. Germain me dit que je suis un Saint Thomas à l’envers, je veux toucher pour m’assurer du faux.

— C’est vrai. J’ai fait ce métier pour aller au bout de la vérité, aller sous les mensonges et m’assurer que rien n’est tel qu’on le dit.

— Mais ce n’est pas le cas Janus, parfois tout est tel qu’on le dit…

— Parfois, il n’y a pas de vérité derrière le mensonge et parfois ce qu’on découvre semble plus faux encore. Parfois on s’en veut d’avoir inutilement découvert le plus odieux, qu’on ne partagera pas, parce qu’il est incroyable… J’ai été un artisan de mensonge parfois…

— Je vois… mais si tu arrêtais un peu l’auto flagellation ? Si tu commençais un peu à croire à ta propre histoire ? Si tu te mettais à bâtir un lendemain ?

— C’est vrai. Je n’ai jamais vécu dans le présent, j’ai vécu dans la fuite du passé et de l’avenir, ça n’a rien à voir.

— Comment tu te vois dans… disons un mois ?

— Me voir ?

— Qu’est-ce que tu désires au fond de toi ? Tu peux me répondre que tu n’en sais rien, c’est normal, tu ne t’es jamais posé la question, mais réfléchis-y. Tiens pour commencer : imagine que tu retrouves Iris, disons dans un café, dans l’après-midi d’un samedi ou en début de soirée juste après une journée de travail, qu’arrive-t-il ensuite ?

— Oui, je comprends. Mais là je ne vois rien. À part elle, la laisser parler, aviser ensuite. Mais ce n’est pas juste, je le sais, ce n’est même pas ce que je veux. C’est juste que je ne sais pas faire autre chose qu’écouter en fait. Je me refuse à prendre de la place. Tiens, c’est étonnant comme idée.

— En effet. Ne pas prendre la place de quoi, de qui ?

— Je ne sais pas et ne fais pas ton psy, Germain, dis-je en riant. Je ne veux pas prendre position…

— Tu y réfléchiras ?

— Oui mon père. Ça y est j’ai compris pourquoi on vous appelle « père ».

— Parce qu’on est un peu paternaliste, oui, répond-il en gloussant.

— Mais ça, c’est se faire des films, c’est se préparer à souffrir.

— Ou savoir ce que tu choisis d’espérer.

— L’espoir est une vertu d’esclave.

— On est tous esclaves de ses passions et de la nature, non ? Arrête avec tes phrases prêtes à penser Janus, cela ne te va pas.

— Désolé, tu as raison… donc, savoir quoi espérer ?

— Oui, savoir à quoi tu veux aspirer. Qui tu voudrais être en somme. Mais du coup, je ne comprends pas comment tu as fait jusque-là. Pour faire des choix. Tu ne voulais pas devenir journaliste ? Iris, comment t’es-tu dit que tu la voulais ?

— Tu parles crûment pour un curé ! Hé bien… Journaliste ma foi, on me l’a proposé, j’ai dit oui, c’est une bonne idée. Iris… C’était malsain au début, ou plutôt, seulement par jeu, le divorce était prononcé, il fallait que je sache si je pouvais plaire encore, j’ai choisi une proie la plus difficile possible, la plus splendide, celle qui semblait crier n’avoir besoin de personne dans sa vie, être déjà si entière… Et pourtant ce fut si simple… Et je me suis trouvé pris à mon propre piège. C’était une expérience qui a mal tourné pour le savant fou que je suis, si tu veux…

— Je ne sais pas quoi dire Janus… Ça me… sidère. Je ne pensais pas qu’on pouvait traverser sa vie de la sorte. Et je ne pensais pas que tu venais de si loin dans ton rapport aux femmes, mais ça, c’est une autre histoire.

— Oh quand je te dis que j’étais un sale con, je pèse mes mots ! J’ai toujours eu conscience d’être beau et séduisant, et ça, c’est terrible. Parce que rien ne t’arrête, personne ne te dit jamais non, pour peu que tu sois poli et pas trop idiot. Je n’ai jamais eu de grand traumatisme. Tu ajoutes à ça la conformité à un modèle parental bien strict et tu n’as plus qu’à te demander pourquoi je fais une crise de la quarantaine finalement !

— Hum. C’est vrai. Enfin non, parce qu’un métier comme le tien te force à te confronter à l’altérité, à des horizons tellement différents que si l’on est honnête, et c’est ton cas, j’irais même à dire que tu es une bonne âme ; eh bien on est obligé de se remettre en cause.

— J’ai une bonne âme ? Tu comptes me sauver de la damnation, Germain ? questionnais-je en riant. Oui pour le reste tu as raison, la vérité, tu te la prends dans la face, tu ne peux pas y résister éternellement.

— Voilà. Et puis, au fond, je pense vraiment que t’es un bon gars, sinon tu n’en serais pas là. C’est peut-être tardif mais tu as bon fond.

— Tu me tiens en estime un peu trop haute, Germain. Comment tu fais pour être aussi… solaire ?

— Après tout, tu sais pourquoi on a des amis ? Pour avoir un avis sur soi plus indulgent que le sien. Ahahah, et je ne suis pas solaire !

— Non, tu as la foi, c’est ça ?

— C’est ça, Janus. En Dieu et en l’Homme.

— Je n’en suis pas encore là. À plus, Germain.

 

Je raccroche, il riait à l’autre bout du fil. Bien sûr. J’ai dit « pas encore ». Je goûte moi-même l’ironie de cette phrase. Je reprends la route vers Arzua, et mon courage avec. C’est étrange ces tergiversations mentales qui tombent en lourdeurs physiques et se dissipent en un claquement de doigts. Il va me falloir trouver une phrase d’accroche, et sans avoir déjà vu le spectacle, sans faire le résumé d’un événement. Une heure douze de légère descente, j’arriverai vers 17 h 30. Si tout se passe bien, mais quelque chose m’en fait douter.

 

Au bout de quarante minutes de route, j’aperçois un homme assis par terre contre un arbre, il a l’air vraiment mal.

 

— Monsieur, ça va ?

— Non pas du tout, murmure-t-il.

— Tenez, vous devez être déshydraté, lui dis-je en tendant ma gourde.

— Merci, mais je suis surtout désespéré.

— Ah bon, mais de quoi ? Nous sommes presque à Compostelle, maintenant.

— Ce n’est pas ça. Enfin si un peu, mais pas tant que ça. Je voulais aller à Compostelle pour rencontrer le monde, pour rencontrer les autres, pour tout recommencer. Mais il n’y a que moi sur cette putain de route.

— Je suis passé par là, je comprends, dis-je.

— Ça fait des siècles que je suis si seul, alors que je veux être dans le partage! Pourtant j’ai entendu dire que sur cette route, en ce moment, il y avait un homme qui pouvait m’entendre!

— Un homme ? Dieu plutôt, non ?

— Non un homme, un journaliste il paraît. En quête de lui-même, enfin, c’est ce que m’a dit Sisyphe.

— Sisyphe ? Des siècles ? Oh, non…

— Vous aussi vous allez me prendre pour un fou? Attendez que je vous raconte tout! Je suis Nimrod, bien sûr vous ne savez pas qui je suis, ça ne parle à personne Nimrod… Non on se souvient de ma tour, mais pas de moi!

— Non, non, je ne vous prends pas pour un fou, c’est moi qui le suis, c’est moi que vous cherchez. C’est moi qui ai des hallucinations.

— Vous pensez que des hallucinations vous poursuivent? Ah oui alors, effectivement… Donc je suis Nimrod, roi de Babel, dit-il en se redressant. Et vous devez être Janus, donc.

— Oui, c’est moi. Alors, vous êtes seul depuis des siècles ? Mais d’un autre côté, Babel c’était pas tout à fait une bonne idée, entre vous et moi, on peut se le dire…

— Personne n’a compris Babel, personne. Je voulais justement prouver que l’uniformité était un bien grand mal! Mais ça, personne ne s’en est rendu compte… J’ai plus fait pour l’humanité que n’importe qui! J’ai légué la diversité!

— Hum, c’est vrai que vu comme ça… Mais alors quel nouveau départ cherchez-vous ?

— Je veux que les gens aiment leur diversité, qu’ils ne s’en servent pas pour se haïr. Les hommes sont-ils à ce point mauvais pour arriver à se détester et détruire par tous les moyens, que ce soit par similarité ou différence?

— Je ne sais pas… Peut-être… On ne communique pas avec quelqu’un qui nous ressemble trop, et pas plus avec quelqu’un qui nous est étranger. On vit plus dans nos crânes qu’autre chose, répondis-je.

— C’est juste, orgueil, orgueil que tout cela.

— Oui, plus d’orgueil que de haine.

— Mais vous, il paraît que vous allez tout dire.

— Dire ? Non, enfin je ne sais pas. En tout cas, je note.

— Alors, notez ceci. Notez le nouveau commencement dont je rêve!

— Avec plaisir, et ça me donnera peut-être des idées pour tout reconstruire à mon échelle ! D’ailleurs, je cherche un début de conversation… Mais c’est une autre histoire…

— Pour une femme? C’est toujours pour une femme… Ça nous rend si bêtes les femmes, alors que la plupart, celles qui comptent vraiment, celles à côté desquelles on passe parce qu’on ne comprend pas ou qu’elles nous font peur, elles veulent juste de l’honnêteté. Oui rappelez-vous de ça. De l’honnêteté, qui est un autre mot pour respect, un sourire et des bras pour se sentir plus fortes qu’elles ne le sont déjà.

— Vous connaissez Iris ? demandais-je avec surprise.

— Non, je ne connais pas votre Iris, je connais mon Aldée. Enfin, je ne l’ai pas connue d’ailleurs, si vous voyez ce que je veux dire…

— Je vois oui.

— Donc cela commencera. Fatalement, cela commencera ou recommencera parce que la nature a horreur du vide. Comment cela commencera-t-il? Il n’y avait pas de respect. Il faudra en avoir, en mettre partout. Comment cela commencera-t-il? Chercher l’humain, l’humanité avant tout. Comment cela commencera-t-il? Chercher les mots pour se dire, se dire soi, parler de soi avec sincérité. Comment cela commencera-t-il? Il était histoire de se comprendre, histoire de se tendre la main. Comment cela commencera-t-il? Plus de lutte de pouvoir, plus de chimère, d’irrespect, de plan sur la comète. Comment cela commencera-t-il? Trouver et chérir les différences. Comment cela commencera-t-il? Bâtir des ponts et fenêtres. Comment cela commencera-t-il? Vouloir comprendre chacun, je dis bien chacun. Comment cela commencera-t-il? Tendre au polyglottisme des cœurs. Comment cela commencera-t-il? Rêver en commun, sans dédain ou négligence. Comment cela commencera-t-il? Construire un lendemain attentif et ouvert. Comment cela commencera-t-il? Creuser, il faut se connaître pour parler. Comment cela commencera-t-il? Creuser, honorer ses morts et souvenirs. Comment cela commencera-t-il? Recouvrir, pour tourner la page sans regret, haine, ni rancœur. Comment cela commencera-t-il? Une pierre, puis une autre, comme générations ou poignées de mains. Comment cela commencera-t-il? Pierre, poser les mots, à peu près, en quête de justesse. Comment cela commencera-t-il? Lier, par le regard ou le son, reconnaître l’autre pour lui-même. Comment cela commencera-t-il? Comment cela commencera-t-il? A… Par un A, naturellement.

 

 

Bien sûr aussitôt ces mots prononcés, le temps que je me redresse pour l’aider à se lever à son tour, il n’y avait plus personne. Ce genre de blague ne me fait plus rire. Un A. Comme « Alors voilà », un début tout sauf convenable, un début brouillon limite ridicule. « Alors voilà, il fallait que je te dise… » Je ne suis pas une adolescente, on ne commence pas une déclaration comme ça. J’ai beau passer en revue dans ma mémoire les articles dont je me souviens, je n’ai pas l’impression d’avoir commencé par un A une seule fois dans ma carrière. C’est étrange. Non, il faut que je trouve autre chose après ce A.

À plus dans le bus ? Ok, j’ai honte… je ferais mieux de rouler.

 

J’arrive à Arzua. Petite ville, blanche et brune. Carrée. En fait on dirait plutôt un village. Rien à déclarer. Le fromage a l’air d’être une spécialité locale, je m’attable dans une auberge déserte pour y goûter. Je profite du WiFi pour relever mes mails. Tiens, Vesta. Grand Dieu, son mail doit faire trois mille mètres de long. Grand Dieu ? Faut que je me surveille…

 

Mon cher Janus,

Je suis allée fouiller dans le garage de papa et maman (j’avais une bonne raison, je cherchais des jouets d’enfants pour une amie qui a une ressourcerie, c’est un peu comme Emmaüs, enfin bref c’est une autre histoire) et j’ai trouvé quatre cartons étiquetés « Lons », que des papiers de papi et mamie. Ni vu ni connu j’ai pris plusieurs liasses au milieu de mes propres cartons. Bon du coup j’ai un peu tout et n’importe quoi, genre des factures, des cartes postales d’amis inconnus au bataillon, tout ça. Mais j’ai la carte d’identité de mamie!

 

Elle est née à Séville, en 1917. D’après Wikipédia, Séville est un bastion franquiste de la première heure, donc effectivement, comme tu le disais, elle ne devait pas pouvoir/vouloir revoir sa famille pour tout un tas de scénarios possibles. D’ailleurs, il n’y a aucune photo de mamie jeune, absolument rien. Alors qu’il y en a quelques-unes de papi, avec sa famille, j’imagine. Et une avec un brassard « CNT-AIT », d’après Wikipédia toujours, ça fait de lui une sorte d’anarchiste d’une branche ou d’une autre. D’un autre côté on le savait un peu, même Jean Moulin n’avait pas trop grâce à ses yeux. Le nom de jeune fille de mamie est Delgado y Diaz. Ça ne nous apporte pas grand-chose comme information, mais au moins nous avons deux noms complets! Oui, parce qu’il y avait aussi le livret de famille, dans la catégorie « maman a oublié de nous dire » tout est écrit sur le livret de famille!!!!! Lisandra Delgado y Diaz et Javier Sopladores y Segovia. Devenus, ça on le sait, Lise et Xavier Soufflés.

 

Bref. Après j’ai un carnet, tout un carnet! En espagnol bien sûr, donc je l’ai apporté à une amie hispanophone (ben tu sais, Guadalupe, la Mexicaine qui était au barbecue de Jean-Marc? Bref, tu vois ou pas, ce n’est pas grave) qui n’en revenait pas. D’une part ses propres grands-parents étaient des anarchistes réfugiés en France et « réexpédiés » au Mexique quasi aussitôt, mais le carnet, j’y viens, est le témoignage intégral de la Bataille de Madrid. Le témoignage de Malraux, mais par papi, genre. Elle m’a promis de le traduire en entier, mais ça prendra du temps. Apparemment il y a beaucoup de détails, et le carnet s’arrête en 1944, donc c’est potentiellement une mine d’informations pour nous! Est-ce que maman savait qu’elle avait ça? Je ne sais pas, mais j’avoue que je suis très très perplexe. Je pense que ça t’intéressera de le savoir, il commence le 18 juillet 1936 : « aujourd’hui Franco a tenté de prendre le pouvoir par la force, il a échoué et n’y parviendra jamais, notre camarade Dolores l’a dit : ils ne passeront pas. Nous ferons tout pour, quoi que cela implique. » Donc il a été « prêt », si on peut dire, à se battre, dès le début.

 

Sinon il y a une petite pochette en cuir, avec des papiers pliés, comme des papiers d’identité, mais je n’ose pas y toucher sans toi, je veux qu’on soit tous les deux pour ouvrir. Ce doit être leur titre de séjour, de naturalisation, je ne sais pas. Peut-être des papiers de recensement dans les camps. Parce que oui, forcément ils sont passés par des camps « de concentration » comme disait notre ministre de l’Intérieur de l’époque. Tu te rends compte que j’ai failli faire mon mémoire et ma thèse sur l’internement des migrants??? C’est inimaginable tout de même. J’aurais pu déjà tout connaître de ces questions si je n’avais pas rompu avec Luiz. Enfin, s’il ne m’avait pas larguée surtout…

Breeeef. En attendant je me demande bien comment une femme seule a pu remonter seule de Séville à je ne sais où, Gurs? Argelès? Ou directement vers le Jura, vu que les civils ne sont que peu rester à la frontière… Combien y avait-il de femmes seules à fuir de la sorte? Sans famille ni enfant? D’instinct je dirais peu. Déjà parce qu’elles ne devaient pas être nombreuses à ne pas être mariées et mères à l’âge qu’elle avait. 19 ans en 1936, c’est déjà être vieille fille. Ou peut-être a-t-elle laissé (pour) morts un mari et au moins un bébé? Ce serait terrible… Ou alors elle était très pauvre et prostituée? J’ai bien peur que nous ne le sachions jamais…

Et quand ont-ils décidé de rester français, définitivement? Lorsque la chute du nazisme n’a pas entraîné celle de Franco? Ils ont perdu espoir? Ou alors dès qu’ils ont pris le maquis? Tant de questions…

Bon, à plus, bonne route et prends soin de toi. Bisous.

 

Le vide. Là je suis vide. Je ne sais pas comment réagir. Je suis choqué. Par ma sœur qui s’implique autant dans ces recherches, par le silence de ma mère, encore. À quel moment le silence devient un mensonge ? Je ne sais pas exactement, mais je crois qu’on y est. Je veux dormir. Je suis épuisé.

15. Sarria — Portomarín

Mercredi 28 janvier

Se réveiller encore. Se lever encore. Une partie de moi n’a plus envie de tout ça. Je veux arriver et rentrer à la maison. Je suis trop épuisé. Physiquement, moralement c’est autre chose. Toujours les mêmes rêves, toujours les mêmes images.

Et de plus en plus d’Iris. Comme si elle colonisait tout, qu’elle grignotait petit à petit mon cerveau. Pour s’y faire une place au chaud.

 

6 heures, insomnie.

Je marche en rond dans la ville, mais je n’en peux plus. Je découvre la gare, parfaitement laide. Mais il y a un train pour Sarria, ma prochaine étape. Deux heures et demie de train ou près de sept heures de vélo ? Le calcul est vite fait. Le train part dans un quart d’heure.

 

Arrivé à Sarria, je descends le long d’un minuscule cours d’eau vers le monastère de la Magdalena. Un édifice superbe, hors du temps. Une bâtisse pour moines médiévaux où l’on se sent à la fois épié de toutes parts et en sécurité. Je trouve de quoi me restaurer à l’auberge pour pèlerins, entièrement vide. Ils sont déjà partis ou à la messe. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais rencontrer des gens.

 

Le monastère est splendide, imposant, ancien, contemplatif. Et vide. Après les politesses d’usage auprès des employés et ecclésiastiques, plus grand-chose à dire. Je repars sur la route vers Portomarín.

 

Cela fait longtemps que je n’ai pas appelé Germain, me dis-je en traversant un minuscule pont romain.

— Germain ?

— Janus ! Où es-tu ? Que se passe-t-il ?

— Bof… Tout et rien, énormément, et rien du tout. J’ai eu ma sœur, on s’est parlé comme des humains normaux. Je suis à Sarria. Je suis lessivé. Je ne sais pas encore pourquoi j’avance.

— Eh bien. Ça fait beaucoup en effet. Mais tu es trop loin pour faire demi-tour.

— Je sais… Et toi ?

— Ma foi, pas grand-chose en comparaison ! J’ai enfin de quoi commencer les travaux au presbytère.

— Voilà une bonne nouvelle.

— Mais du coup, Janus, ta sœur, elle est au courant pour vos grands-parents ?

— Maintenant oui… Je ne voulais pas lui dire mais je n’ai pas vraiment eu le choix… Elle était remontée, déjà qu’elle a décidé de changer de vie sans rien en dire aux parents.

— Ha oui, vous êtes en grande rébellion familiale à ce que je vois !

— Tout à fait !

— Et Iris ? Tu penses toujours à elle ?

— À chaque pas. Ça devient insupportable. Et hier j’ai encore vu…

— Bruce Willis ?

— Hahaha, arrête Germain, ce n’est pas drôle ! Non, Antigone.

— Antigone ? ! ? Tu avais quelqu’un à enterrer ?

— Mes grands-parents peut-être. Après tout, on nous a interdit de le faire.

 

Je parle encore un moment à Germain, il m’apprend qu’Aléxis Tsípras a été nommé Premier ministre en Grèce. C’est fou, je n’ai pas regardé les actualités depuis que j’ai quitté la France. Je suis comme détaché de mon propre monde.

 

Antigone parce que je n’aurais pas enterré quelqu’un ? Cette pensée tourne dans ma tête avec la route qui se déroule. Bien sûr que non je n’ai jamais pleuré mes grands-parents. Je n’ai pas non plus compris le concept de « venir d’ailleurs » ? De cette identité que la société vous renvoie au visage plutôt que celle que vous choisissez. Bien sûr que je connais le concept. Je l’ai étudié en sociologie, j’en ai parlé en long et en large. Mais je ne l’ai jamais ressenti. D’après Iris tout cela est la seule fatalité qui existe. Un poids qu’on porte au fond des yeux. Scruter toujours avec une certaine insécurité le monde. Avoir des doutes d’être à la hauteur de ceux qui ne sont plus là. Et toujours devoir prouver aux autres qu’on n’est pas ce qu’ils pensent. Avoir un orgueil aussi ou ce qui y ressemble. Je me souviens du rédacteur en chef qui l’avait prise de haut : « on ne vous doit rien jeune sotte alors baissez les yeux et soyez jolie ». Grand mal lui en avait pris. Sa réponse fut sans concession ni tremblement : « je ne demande rien, je m’applique à être réglo, digne et intègre. Si ça vous dérange, je m’en vais, je n’ai rien à vous dire, je ne discute pas avec les gens qui jurent sur l’honneur mais ne savent pas écrire ce mot. ». Sur ce elle partit sans même prendre la peine de claquer la porte. Elle ne cherchait pas le théâtral. Elle avait dit ce qu’elle avait à dire… Je l’ai rattrapée, lui ai donné le contact d’un ami qui lui trouva un autre poste de juriste assez rapidement. Et moi j’étais dorénavant obsédé par un désir de boire ses paroles et la profondeur de ce que je venais de voir dans ses yeux. Un éclair froid, tranchant mais vibrant comme un feu. C’était peut-être cela le poids dont elle parlait.

 

Irún, Guernica… je ne sais pas où sont ces villes exactement, mais pas très loin je pense. J’ai toujours eu une fascination morbide pour ces lieux de grand désastre, ces villes rasées. Je me souviens d’Oradour sur Glane. Un décor vidé de tout et pourtant rien ne semblait vide. Il y avait une densité qui rendait l’air irrespirable. Et ces gens qui pleuraient. Je me souviens d’un groupe de quatre militaires en vacances, ils avaient du mal à retenir leurs larmes. Je n’ai pas pensé à leur demander d’où ils venaient, ce qui les mettait en vibration avec ce lieu. Je le regrette aujourd’hui.

 

Voilà une heure que je roule. Des champs et des forêts, de jolies routes de campagne bien tranquilles. J’arrive progressivement à la hauteur d’une jeune femme. Ma première réaction est de penser qu’effectuer ce genre de pèlerinage, à pieds, seul, est déjà peu sécurisant, mais seule… Est-ce une idée machiste ou une précaution de vieillard inquiet ? Ou n’est-ce que lucidité sur l’état du monde ? Non, ne serait-ce que pour l’effondrement de force physique que je ressens depuis quelques jours, ce n’est pas machiste. Et je ne suis pas un vieillard, je fais juste une crise de la quarantaine.

 

Elle a un drapeau italien cousu sur son sac, je l’interpelle donc :

— Bon giorno !

 

Elle me lance un regard assassin. Ok, peut-être que je suis un vieux con, elle est en sécurité avec elle-même.

 

— Bonjour, qu’est-ce que vous me voulez?

— Euh, rien… je fais Compostelle, vous aussi on dirait ?

— Oui, en effet.

— Je suis journaliste, je voudrais savoir pourquoi les gens partent en pèlerinage.

— Pourquoi? Parce qu’ils ont le cœur brisé et sont prêts à tuer.

 

Sa réponse a le mérite d’être claire en plus d’être carrément effrayante.

 

— Oh, je comprends, mens-je.

— Non, vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes un homme et vous n’êtes pas italien.

— En effet… vous pouvez m’expliquer alors ?

— Imaginez-vous Médée?

— Ma foi oui, je vois qui elle est.

— Non. La question n’est absolument pas ce qu’elle est. Mais ce qu’elle ressent. Ce qu’elle vit, ce qui la pousse justement à ne plus être ce qu’elle est!

— Il vous a laissé tomber ? dis-je comme une bouteille à la mer.

— Oui, enfin ce n’est pas si simple. Il m’a menti, trahie. Il m’avait juré être propre, juré ne pas avoir de lien avec des familles. C’est faux. Alors, qu’il périsse! Je veux lui vouer une haine sans limite, le détruire à petit feu et grandes souffrances. Me faire miroiter la meilleure version de moi-même et une possibilité de bonheur pour tout me reprendre, me précipiter à nouveau dans les terreurs et solitudes qui ont toujours été les miennes. Fuir tout cela, se détacher de tout cela. J’y avais cru. Et quoi? Rien. Rien du tout. Même pas une larme pour orner mes paupières, aucune ride à ma bouche pour marquer l’amertume ou la tristesse de mon cœur. Rien pour entacher le masque insoluble de mon visage. Ce rire de brasier. Vous le verrez ce rire, vous le verrez tout ravager, brûler jusqu’à l’os tout ce qui semblait bâti pour durer. Raser les villes et les espérances, faire le mal, le mal absolu, pour ne pas être la seule à avoir mal, parce qu’on ne supporte pas de ne pas savoir pleurer. Ravager l’éternité elle-même et se vouer au diable, jouer à qui gagne-perd pour être tout à fait sûre d’avoir au moins l’absolu de quelque chose, d’être au moins radicalement quelque chose : triste, morte, ensanglantée, criminelle, qu’importe, mais être résolument et clairement quelque chose! Car oui, oui, au plus profond, il y a bien une Médée qui préfère la destruction du monde à une égratignure de son cœur. Alors qu’il se déploie ce rire de brasier, qu’il enflamme et fasse tout périr dans un grand éclat, très rouge. Et en mourir à la fin. Se déchirer soi-même du rire cruel d’un crâne édenté. Rire pour défier toute la création. Rire puisque je suis pitoyable, incapable de faire un deuil, incapable de haine réelle. Alors, rire pour mimer le mépris et la force. Rester debout. Non pas se relever, je ne suis pas tombée. Cela ressemble à de l’orgueil. Mais ce n’est qu’un mensonge. Rire parce qu’on ne s’était jamais aperçue qu’on était tombée. Traîtrise des sens, traîtrise de la perception. Comment se relever quand on ne l’a jamais fait? Rire. Absolument. Résolument. Désespérément. Effrontément. Et à jamais.

— Il vous a tant fait souffrir ? dis-je en revenant égoïstement à moi-même et Iris.

— Non, pas lui, je me suis fait souffrir seule, c’est moi qui suis tombée en premier lieu, et qui suis restée à terre.

— Une histoire, ça s’écrit quand même à deux… fis-je remarquer.

— C’est ce qu’on dit, mais ce n’est pas ce qu’on nous apprend, à nous, les femmes. C’est toujours nous qui n’avons pas été suffisamment douces ou soumises ou à la hauteur. Nous n’avons pas fini d’avoir besoin de psychiatres.

— Ou de pèlerinage ?

— Ou de pèlerinage. Quoique je marche pour me faire pardonner la haine.

— À quoi bon ? N’est-ce pas légitime ? demandais-je avec une sincère incompréhension.

— Bien sûr que si, et bien sûr que non. Là encore, on ne m’a pas éduquée en ce sens. C’est à peine si une femme peut ressentir de la haine pour celui qui égorgerait son enfant. Non, la haine et la vengeance sont des histoires d’hommes. Parce que nous devons préserver la possibilité de pardon et de compassion. Comme les vestales antiques. C’est un sacerdoce. C’est trop lourd à porter, mais personne d’autre n’est là pour le faire. Et je tiens à cette mission, sinon ce serait le chaos.

— Mais il faut un équilibre tout de même !

— C’est pour ça que je marche. Maintenant laissez-moi seule, s’il vous plaît, Janus, je n’ai plus rien à vous dire.

— Pardon ? ! Vous connaissez mon nom ??

— Pandore est une amie…

 

Je reste sans voix et continue à rouler, elle n’est plus là quand je me retourne. Bien évidemment. Médée, donc. Iris m’a-t-elle haï ? S’est-elle haïe elle-même ? Me faisait-elle réellement confiance ? Oui, je le crois. Mais il me faudrait lui demander. Je brûlais de la revoir pour l’embrasser et lui faire l’amour, je rêve maintenant de lui parler, n’avoir même que la chance de lui parler vingt minutes. Tant pis, la vie est trop courte à la fin… Tant pis pour ma fierté de mâle, tant pis pour ce qu’il peut advenir. Je sors mon téléphone, là, au milieu de ce pont stupide, cette route tendue et suspendue entre les deux berges du Minho, portée par de maigres piliers de béton.

« Salut. » Non, j’efface. Je recommence. « Iris, il faut que je te l’écrive, depuis des jours il n’y a plus que toi dans ma tête. Toi, toi, encore toi. » Je ne sais pas quoi dire de plus. Ce n’est pas bien brillant… Tant pis… Je signe et ajoute un bête smiley, pour ne pas avoir l’air sec. Elle ne répondra pas, je le sais. Qui répondrait ? Je l’ai trop fait souffrir.

Je ferais mieux de me concentrer sur l’histoire de ma famille au lieu de la mettre à gauche et me livrer aux souvenirs de cette femme. Voilà ma pensée en montant l’improbable escalier de la Capilla de las Nieves.

En haut de ce pont-escaliers, un portique, après le portique, une grille. J’ai l’impression d’ouvrir boîte sur boîte et de ne jamais trouver le cadeau. Et effectivement. Il s’agit d’une petite statue de Saint-Jacques. Rien de plus. Le dénuement de la pierre sèche et une petite statue en bois peint.

Je redescends avec dépit l’escalier et reprends ma route vers le centre-ville. Que pense-t-on quand on fait un chemin inimaginable pour n’arriver nulle part ? Je veux dire, mon chemin est très long, mais je vais à Compostelle. Mes grands-parents n’ont rien trouvé en arrivant. Un camp qu’il a fallu construire eux-mêmes, ou une errance invraisemblable en trains pour trouver un travail de fortune ou retrouver des connaissances. Comment sont-ils arrivés dans le Jura ? Je n’ai pas d’idée.

Je suis épuisé en fait. Ce village est attendrissant, tout en pierres brunes, il s’en dégage une humilité médiévale.

L’Igrexa de San Xoán de Portomarín est perturbante. Imaginez un gros parallélépipède de pierres grises, relativement lisses, portant une immense rosace percée et de petites tours à créneaux. Et une porte monumentale. Rien de plus. Je monte les six marches qui séparent la vie de la cité de la vie divine. L’intérieur est tout aussi sobre, mais blanc. L’architecture me rappelle Split, les bâtiments romains chrétiens. Indatables, accueillants, apaisants. Je m’assois calmement et ne pense à rien. Plus rien, je contemple.

Je ne pense plus. Je ne parviens plus à penser. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Je fais un voyage spirituel. Voilà ce que vient de me dire Germain. Oui j’ai appelé Germain, je ne savais que faire. J’entre dans le spirituel, m’a-t-il dit. Ce moment où l’on ne cherche plus d’explication, on constate. En effet je constate. J’ai déjà vécu ça. Mais c’était terrible, je n’avais plus d’air dans ces moments-là. Que je me souvienne… où était-ce ? Une ville détruite, rasée… Gjakova. Les Albanais l’appelaient ainsi, les Serbes avaient un autre nom, je ne sais plus lequel… Je n’étais pas prêt à cette guerre. Pas du tout. Si tant est qu’on puisse être prêt pour une guerre. Enfin, je ne suis pas un combattant, je ne suis qu’un témoin volontaire.

Évidemment on ne pouvait que constater… il n’y avait plus rien à panser. Mais là ce n’est pas ça, c’est plus lumineux. Et une latence, je ne sais comment dire, attendre que le monde se passe sans moi, être ouvert à toute possibilité et serein. Je n’ai jamais connu ça.

Sortir, manger un morceau. Sourire aux gens, parler de tout et de rien. Cela me semble vide. Ce n’est pas avec des considérations générales comme « il fait beau aujourd’hui » ou « vous aimez le paysage ? » que je vais écrire… Écrire quoi d’ailleurs ?

Sur ces considérations qui frôlent le mélodramatique, à mi-chemin entre le zen et la dépression, mon téléphone vibre. Ce doit être Germain, ou ma sœur.

Non. C’est Iris. Iris ! Mon cœur ne fait qu’un bon. Je me jette avec voracité sur l’écran. « Salut. Tu vas bien ? Ton message est un peu inquiétant, t’avoueras. J’ai beaucoup pleuré à cause ou grâce à toi, je ne sais pas, j’avais beaucoup de tristesses à purger, tu sais… Bref, en ce moment je prends de la distance, j’ai besoin de réfléchir à pas mal de trucs. Je te recontacte plus tard, on se retrouvera à Paris. Bises. »

Donc elle n’est pas à Paris. Donc elle ne me hait pas. Donc elle prend du recul. Ok. Ça fait pas mal à encaisser là. Attends une minute. « Bises. » Ok… Je… Ok… Ne pas s’emballer. Trop tard. Je tire des plans sur la comète rien qu’avec ce mot, comme un ado de 14 ans à qui une fille vient de sourire.

Il est 15 heures, faut que je bouge. J’ai encore des sites à voir d’ici ce soir, toujours sur le territoire de cette commune, avant le gîte. Mon genou me fait atrocement souffrir. Je ne peux pas continuer mais je vais continuer. Quelle était cette phrase de Beckett déjà ? Ah oui : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer ». Voilà exactement mon état présent.

Alors je redescends vers le fleuve pour reprendre le Chemin sur encore une dizaine de kilomètres, jusqu’à Castromaior. Pente légère en ma défaveur. Je ne suis plus à ça près.

Santa Maria y San Juan de Castromaior, une petite église trapue et basse, qui aurait trop subi le vent. Intérieur sombre et cryptique. La pierre qui respire, qui vibre de ses siècles d’histoire. Une statue de la vierge, ancienne, me regarde paisiblement. Je n’ai croisé personne. Je me sens seul sans éprouver de solitude. Mon corps est empli de douleur et d’une sensation nouvelle. Comme la fureur de vivre lorsqu’on a évité un obus de mortier mais sans l’adrénaline, sans la sueur et le cœur qui sort par la gorge. Sans les morts autour non plus, bien sûr. Mon Dieu, j’ai vu tant de morts. Me voilà qui verse des larmes face à cette Vierge qui me couve du regard, ne me juge pas.

 

Le brouillard est tombé quand je ressors. Des nuages qui se posent délicatement sur les plaines alentour, mais la clarté est bonne. Je veux encore traverser le Castro, ce site de l’Âge de fer, ce labyrinthe de pierres. Je veux sentir ces pierres millénaires contre la paume de mes mains. J’ai toujours aimé les pierres. Elles sont la stabilité du monde. Une pierre n’en a rien à faire des guerres, tout ce qui la blesse c’est l’eau et le vent et il faut pour cela des millénaires. Alors quand des hommes du fond des âges arrivent à faire des murs en empilant ce que leur labeur a taillé comme roche, et que cela est toujours debout, il faut que j’aille voir, sentir. Le brouillard est magnifique sur ce paysage. Il doit y en avoir, des fantômes, mais ils ne doivent rien avoir à me dire, je ne vois personne. Je m’écroule à l’auberge de l’Alto da Cruz après avoir pris la pluie. Il est 19 h 30.

14. León — Ponferrada

27 janvier, 4 heures

Je ne dors toujours pas. On a tous un problème d’immigration alors ? On est tous le noir de quelqu’un, faut être honnête. Mais ma mère ? Se dissoudre dans une unique identité ? Ce n’est pas parce qu’elle n’est pas née dans un « quartier » qu’il n’y a pas les mêmes questions. Il y a forcément la tristesse des parents, le soir, quand les pensées reviennent au pays laissé derrière. Reviennent aux morts laissés derrière. Et être très brune. C’est forcément suspect d’être aussi brune, le teint olivâtre, ressembler à une guitare. Comment fait-on pour ignorer tout cela ? On se jette dans la culture savante et on appelle ses enfants comme des dieux grecs… Bien sûr.

 

Quand je pense que je me moquais des doutes identitaires d’Iris. « Mais bien sûr que tu es française, c’est écrit sur ta carte d’identité, tes parents sont nés ici, t’as fait l’école ici, qu’est-ce qu’il te faut de plus ? » Rien. Il ne fallait rien « de plus ». Pour elle ça allait de soi d’être française, mais justement il y avait en elle quelque chose « de plus ». Une mémoire ancestrale. Un attachement à un monde inconnu. Un fardeau supplémentaire. Deux fardeaux d’ailleurs. Quelle idée ont eue ses parents, à Marseille, de se marier et d’avoir deux filles. Quelle idée quand on est un juif italien, fils des rares survivants d’Auschwitz, de partir étudier en France et de s’amouracher d’une Arménienne qui refuse d’épouser l’homme que lui a trouvé la communauté. Je l’ai entendu dire quelquefois, « franchement, qu’est-ce qu’il m’a pris d’épouser la mémoire d’un autre génocide ! ». Il y aurait eu peut-être moins de drames. Moins de Méditerranée. Une mémoire plus simple. Un peu plus univoque. Plus victimaire peut-être. À la place, Iris a hérité de presque tous les atavismes méditerranéens et de deux tragédies du XXe siècle. La culpabilité, bien sûr. Cette merveilleuse culpabilité et responsabilité du malheur du monde, de ses aînés, de ses proches. Être la mère de tous. Faire toujours passer la terre entière avant soi. Voilà ce qu’elle porte. Et la violence qui va avec. La violence du rejet permanent, la peur aussi. Parce qu’on rejette les femmes dans notre monde aussi. On rejette les étrangers. On rejette les différents. La violence d’aller toujours de l’avant. Mais ce n’est pas la haine. C’est autre chose. Une volonté de survivre plutôt que de vivre. Être pour les autres. Donner de la vie et de la tendresse. Ne jamais rien recevoir.

Et on peut dire qu’elle avait tiré le gros lot du destin. « J’aurais préféré être d’origine maghrébine, ça aurait été plus simple à expliquer, pas à vivre, mais à expliquer oui ».

Moi, je l’avais écoutée jusqu’au bout son histoire. Rien de terrible en soi. Pas de misère, pas de pauvreté. La volonté du travail et de l’application. La fierté de toutes ses origines, aussi. Oui. Malgré tout. Une fierté farouche. Comme celle d’une impératrice déchue. Comme le dernier des Mohicans. Une forme de courage que je ne peux pas comprendre. « Tu te rends compte de tout ce qu’il a fallu traverser pendant des générations pour que je sois là aujourd’hui ? Je ne vais pas baisser les bras. Je leur dois à tous de réussir. »

Ça peut paraître très beau vu comme ça. C’est destructeur au fond. Parce que la tristesse et l’abattement sont bannis. Parce que l’individu est banni. On ne peut pas vivre pour ses morts. Personne n’est là pour ça.

Iris… C’est une divinité grecque aussi… Je n’avais jamais fait le lien. J’aurais tant de questions à lui poser aujourd’hui. Je voudrais être la tendresse qu’elle attend, l’épaule sur laquelle se reposer. Être son « gars sûr » comme disent les rappeurs qu’elle écoute. Je peux être cela. Je n’avais pas compris…

Je veux appeler ma mère. Non… Je n’ai pas pensé ça ? Ça va mal.

 

J’en ai marre. Il est 6 heures, je suis prêt, la réception ouvre dans une demi-heure, je m’en vais. Je petit-déjeunerai à Astorga. J’aurai le soleil levant dans le dos.

 

9 h 10, Astorga

Je suis défait. Je n’en peux plus. J’ai faim et je veux dormir. Qu’est-ce qu’il m’a pris de partir ainsi ? Je m’enfonce dans la vieille ville d’Astorga. Magnifique. Place de la mairie, café. Je revis. Je complimente le serveur sur sa ville. Il n’en fallait pas plus pour qu’il s’improvise historien. Cette ville a plus de deux mille ans d’existence, ses pierres en ont vu passer des pèlerins. Et elle fut la première à se rebeller contre les Français en 1808, « mais malheureusement ce foutu Napoléon a gagné la bataille ». Sentant une certaine colère chez mon interlocuteur, je m’empresse d’abonder dans son sens et de me faire passer pour belge.

Demi-heure de bile anti-napoléonienne plus tard, je reprends mon vélo, direction la cathédrale… D’abord la cathédrale, puis à 11 heures le Musée du Palais épiscopal. Une autre œuvre de Gaudi hors de Catalogne, dans un style faussement médiéval et gothique. Il me fait penser aux châteaux qui illustraient les contes de fées de mon enfance.

Trois rectangles verticaux reliés par de petites arches. Voilà l’impression que donne la cathédrale de face. Comme un jeu de construction. Une symétrie approximative, renforcée par les couleurs différentes des pierres. Des détails. Des milliers de détails. Des colonnes sculptées, des saints, des agneaux… Toute l’imagerie catholique au grand complet. C’est lourd, c’est gras et sucré à la fois. Oserai-je dire rassurant ? Je me retrouve à considérer cette architecture comme des beignets de grand-mère. Et ces grilles ! Du fer poétiquement tordu en volutes improbables. Caresser les grilles en les traversant. Avoir du respect pour le travail de l’artisan. Ce n’est pas du tout parisien. Faut que je me surveille.

Iris, encore. Famille d’artisans. De ceux qui ont toujours construit leur vie, au sens propre et figuré. Elle avait ça dans le sang aussi. La force du poignet et la sueur au front. Mais rien, jamais rien d’impossible. On ne connaît pas ça, nous, les familles d’employés. Les familles de comptables, juristes, administrateurs… On cherche toujours une vérité parfaite et abstraite, on se réfugie derrière des normes et des standards. Derrière des « on » justement. Des ensembles vides.

Les couleurs sont douces ce matin. Les vitraux irradient en pastel. La pierre est incroyablement jaune, mais devient rose, bleu pâle, dans la douceur d’un rêve.

Je n’ai pas compté le nombre de retables et statues de bois que j’ai croisé dans les allées. Dorées, peintes, vivantes. On sent les processions millénaires dont elles font l’objet.

Le retable central est gigantesque. Écrasant. Il représente les étapes de la vie du Christ, rien de très original en soi. Mais là encore, une vie, une ferveur, une dévotion dans les figures qui ne peuvent se concevoir.

Je ressors pour faire le tour du parc jusqu’à l’entrée du Palais épiscopal ; ce château où se trouvent un peu partout des évocations de la coquille Saint-Jacques. Semi-austère, semi-grandiloquente, l’architecture est étrange. La lumière est partout. Plus que la lumière, la clarté. La chapelle est splendide, ornée de vitraux violemment colorés et de mosaïques que je dirais barocco-byzantines tant elles sont complexes. Pourtant, rien ne paraît lourd. L’ensemble des murs, blancs, donne une atmosphère fraîche et pieuse à l’édifice.

Les collections du musée sont certainement intéressantes pour les férus d’art dévot. Mais ce n’est pas franchement mon cas. Je reste accroché au souvenir frappant de la chapelle et des salles si blanches et lumineuses sur un parquet de bois hospitalier.

Il est midi, j’achète de quoi manger en route. Je n’ai pas encore faim mais j’ai près de quatre heures de route d’ici Ponferrada. Dans la vitrine d’une boulangerie, je vois des beignets. Des beignets tout simples. Appeler ma mère.

— Allô ?

— Ha, Janus, ma déception de fils.

Excellent, moins de dix mots échangés et je regrette déjà d’avoir appelé.

— Dis, tu te souviens des beignets de mamie ?

— Tu m’appelles pour parler cuisine ? Oui, bien sûr que je m’en souviens, c’était gras et sucré, parfaitement immonde.

— Pourquoi t’es odieuse en fait ? dis-je sans même m’en rendre compte.

— Pardon ?

— Oui, pourquoi est-ce que jamais rien ne convient ? Pourquoi ne vis-tu que dans le mépris ? Ou dans le déni ? Parce que, sérieusement, comment as-tu vécu ton enfance, ta jeunesse, enfin comment es-tu devenue l’adulte que tu es ? Pourquoi ne parles-tu jamais de rien ?

Elle a raccroché. Je l’ai cherchée d’un autre côté. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Comme si la partie de mon cerveau qui empêche de dire tout ce que l’on pense avait été déconnectée. Je n’ai pourtant rien bu. Mais je veux parler des beignets de ma grand-mère ! Hum… Vesta doit être en pause déjeuner, ça se tente.

— Vesta ?

— Tiens, le pèlerin, je pensais à toi.

— Ha oui ? venant de ma sœur ce genre de marque d’affection est renversant.

— Oui, je vais faire des coquilles Saint-Jacques ce soir. Je sais, c’est pas vraiment une raison de penser à toi, mais bon, saint-jacques, Saint-Jacques, enfin tu vois quoi… Pourquoi t’appelles ?

— Tu te souviens des beignets de mamie, t’étais petite, mais… ?

— Bien sûr que je m’en souviens ! Ça dégoulinait de gras et le sucre crissait sous la dent. Tu sais ce qu’on aurait dit en fait ? Des beignets espagnols. C’est pour ça que tu en parles ?

— Oui, y a les mêmes devant moi, là. Mais bon c’est logique qu’ils aient eu l’air espagnols ses beignets !

— Pourquoi ?

Je me retrouve bête. Elle n’est pas plus au courant que moi la semaine dernière… Qu’est-ce que je fais maintenant…

— Allô ? Janus ?

Je suis resté silencieux trop longtemps…

— Hé bien… En fait… Putain, ce n’est pas à moi de te le dire, mais tant pis. Papi et Mamie Soufflé… Ils étaient espagnols. Des républicains, des immigrés.

— Hahahahaha, mais bien sûr. Et maman nous l’aurait jamais dit. Qu’est-ce que t’as fumé ?

— Rien Vesta, je te jure. C’est maman qui me l’a dit, l’autre jour, quand j’ai passé la frontière.

— Attends t’es sérieux ?

— Ben… Oui…

Nous restons silencieux un moment. Je ne sais pas comment réamorcer la conversation, quand j’entends comme des reniflements.

— Vesta, ça va ?

— Oui, enfin non, mais oui. Je… C’est compliqué. Bon on va faire court et direct. Depuis que tu es allé voir un psy, je me suis dit que ça pourrait peut-être pas me faire de mal non plus, vu le désastre de ma vie sentimentale tout ça.

— Ha bien.

— Oui, et bon, bref, elle m’a dit qu’il lui semblait que maman nous avait élevés dans le silence pour cacher un truc.

— Ça oui… J’aurais tant de questions à lui poser.

— Du genre pourquoi elle nous l’a jamais dit ? Est-ce que papa est au courant ? Etc ?

— Oui.

— Je vais les lui poser moi.

— Non, attends, Vesta, je n’étais même pas censé te le dire !

— Elle t’a dit de le garder pour toi ?

— Euh… non. Non elle ne l’a pas dit.

— Alors c’est notre histoire. Et pour une fois que je peux faire quelque chose pour ma propre vie. Prendre une décision pour moi et pas juste faire ce qu’elle veut. Tu sais, j’aurais dû te parler depuis un moment… Mais j’osais pas. Je pensais que t’étais comme Phébus, que t’en avais rien à faire de moi. Et puis, on m’a bien appris à te détester.

— Oui je suis quand même plutôt l’excentrique de la famille.

— T’as pas idée, tu laisses parler les gens. C’est un truc inconcevable.

— Alors, qu’est-ce que t’as à me dire ?

— Trop de trucs pour un coup de fil. Mais je vais changer de carrière, je crois. Je me suis renseigné pour des formations de cuisine.

— C’est génial !

— Oui, mais je sais pas comment je vais le dire aux parents… Mais en même temps, j’ai 38 ans. On s’en fout un peu non ?

— Bah… Je dirais que oui. Mais on sait bien que non…

— Bref, on s’en parle quand tu rentres. Et tu sais, je suis fière de toi. Ce que tu fais. C’est courageux. Vraiment. T’as jamais eu peur de partir et tu n’as jamais fui. Là t’es parti parce que tu fuyais quelque chose. Peut-être le vide, peut-être autre chose, je sais pas, je te connais pas assez bien pour le dire. Mais en tout cas t’es pas parti comme d’habitude.

— C’est vrai. C’est très vrai. Putain, comment on peut arriver à dire qu’on ne se connaît pas assez pour se dire ce genre de chose ?

— Ben, Janus, t’as vu nos parents… ? Ils nous ont adressé la parole combien de fois dans notre vie ?

— Ce n’est pas faux… Et Phébus, tu lui as parlé ?

— Phébus ? Non… Je veux pas.

— Pourquoi ?

— Il veut plus que tu vois sa famille maintenant, de peur que tu mettes des « idées de bigots » dans la tête de ses enfants. Et puis… Je sais pas… Sa femme elle est de plus en plus… Enfin… Elle a des propos…

— Ben elle n’a jamais été très tolérante.

— Oui, mais là, depuis Charlie, c’est…

— Ha… Et bien si même les juristes de gauche se mettent à être racistes, on est foutu.

— T’es bête ! dit-elle en riant un peu.

— Faut appeler un chat, un chat.

— Oui… Oh merde, faut que j’aille manger, j’ai une réunion dans vingt minutes. Bisous.

— Bisous.

Je viens de dire « bisous » à ma sœur. Oh comme ça, ça n’a l’air de rien. Probablement. Mais ça n’était jamais arrivé. Je suis interloqué. Nous avons parlé comme des gens normaux. Je veux dire, comme des gens qui se connaissent. Avant… J’avais des conversations plus chaleureuses avec des collègues de bureau qu’avec ma sœur.

 

16 h 30

J’arrive à Ponferrada. Mouillé. Je fais un détour pour entrer dans la ville côté château des Templiers. Pour l’admirer d’en bas, citadelle imprenable.

La ville n’a pas un charme fou, la basilique non plus. Disons que c’est une ville sympathique. Avec tout ce que cet adjectif a de facile. Le château, lui est magnifique. Un vrai château fort, à faire rêver n’importe quel chevalier de six à douze ans.

Je trouve facilement une chambre pour la « nuit », à vrai dire je m’écroule instantanément sur le lit. Je me réveille à 19 heures. Parfait pour profiter de la soirée relativement douce.

Je me mêle comme d’habitude aux habitués d’un bar. Tous me félicitent d’être arrivé jusque-là de mon périple. Une jeune femme aux traits sévères s’avance vers moi, je lui souris par courtoisie, elle ne me rend pas mon sourire, elle me fusille du regard et me fait signe de la suivre sur la terrasse. Ce que je fais sans savoir pourquoi.

— Maintenant il faut vous taire. Et constater le vide.

Et mince, ça faisait longtemps que je n’avais pas croisé quelqu’un qui monologue.

— Le vide de quoi ? demandais-je.

— Le vide qui est là, dit-elle en touchant du bout de l’ongle le centre de ma poitrine qui se glace instantanément.

— Qui êtes-vous ?

— Antigone, mais qu’est-ce que cela peut faire? C’est le vide l’important. C’est ce qu’on ne dit pas. C’est ce qu’on fait sans savoir pourquoi. C’est ce qu’on dit alors qu’on n’est pas censé le dire, c’est quand on obéit à des forces qu’on ne voit pas. C’est peut-être le destin ou les dieux. Je n’en sais rien. Les mots n’ont pas d’intérêt sur ce genre de concept. Il y a aussi le vide de la mort. Quand les modèles sont partis. Comme ce Nelson Mandela. Un grand homme. Ou Stéphane Hessel. Ce genre de grands hommes. Il faut les enterrer d’une certaine manière. Parce que leur mort. Ce n’est pas un décès. C’est un début aussi. Le commencement de la légende ou de l’héritage. Il n’y a plus le temps. Il n’y a plus de temps pour mégoter. Il faut agir. Mais tout reste suspendu : les mouvements, les paroles et les larmes. Il y a encore le grand mur des idées déjà faites. On préfère toujours imaginer plutôt que voir. Calquer ses peurs surtout. D’abord ses peurs, après ses espérances. Jamais de vraie joie dans la vie des humains. Jamais de simplicité. Des idéologies encore et toujours. Moi c’est cela que je vois partout. Peut-être que c’est ma peur qui parle. Pourtant je cherche à voir le reste : le partage, l’espoir amical et tolérant. Il faut se tenir droit. C’est cela l’essentiel. S’en tenir à ses principes aussi. Malgré tout. Et tout, je veux dire vraiment tout : la souffrance, les fâcheries, s’en tenir à plus haut que soi quitte à s’y perdre soi-même. Suivre la voie tracée par les étoiles. Se jeter dans la bataille pour qu’il y ait encore de nouveaux modèles, comme eux.

 

Je cligne à peine des yeux qu’elle a disparu. Au sens littéral. Il n’y a plus personne sur la place. Elle n’a pas pu la traverser si vite. Il est déjà minuit vingt, je devrais rentrer.

C’est ma dernière nuit en Castille. Demain j’entre en Galice. Je ne suis plus qu’à 200 km de Saint-Jacques. Être un modèle ? Avoir des principes ? Je n’ai jamais réfléchi de la sorte. Spontanément je dirais que je veux être « juste quelqu’un de bien ». Être un pont, un passeur. Être fidèle à quelque chose de plus haut que soi… l’humanité tout entière alors. Le témoignage de l’humanité tout entière. Après tout c’est ce que j’ai transmis toute ma vie. J’ai peut-être toujours été fidèle sans le savoir. Je ne vais pas réfléchir à ça maintenant. Je pense d’ailleurs que ce genre de considération ne peut se faire qu’à titre posthume. Et je ne compte pas mourir. Pas tout de suite.

Voilà pour le 27 janvier 2015. 27 janvier ? Mince… Il y a soixante-dix ans, on libérait Auschwitz. Iris a dû pleurer en famille, peut-être est-elle allée à la synagogue avec son père. Il faut que j’arrête de penser à elle. Ou que je me décide à refaire irruption dans sa vie. Il n’y a pas de troisième choix.

13. León

26 janvier

Il est 8 heures, mon téléphone, ou plutôt Mick Jagger dans celui-ci, hurle « You can’t always get what you want » depuis quelques secondes. Je ne me souvenais pas avoir défini ce réveil-ci…

Je me réveille endolori. Complètement défait. J’ai l’impression d’avoir dormi mille ans. Je ne pourrai jamais me lever, ça y est mon corps me lâche. Se lever. Il faut que je me lève. Je m’extirpe comme je peux du lit et me traîne jusqu’à la douche. Je m’ébouillante. Je sens la vie revenir en moi peu à peu. Encore cinq jours de route. J’en ai déjà fait onze. T’as passé le point de non-retour, Janus. Faut finir maintenant. Et ma pensée qui revient toujours à Iris. Mais pourquoi, bon Dieu ! Et pourquoi viens-je de m’exclamer « bon Dieu » ?

Je prends la route. Parce que j’en suis là, au fond. Je prends la route parce que c’est tout ce qu’il me reste à prendre. Je ne peux plus me regarder dans une glace sans avoir un élan de tristesse. Mais c’est normal, pas vrai ? Non ce n’est pas vrai. C’est une pensée confuse qui tourne : l’année dernière, quand j’étais en vie… Quelle idée. Je ne suis pas mort. Non. Je ne suis pas mort. L’année dernière ? Quoi l’année dernière ? L’année dernière quand j’étais avec elle ? L’année dernière quand j’aurais pu choisir le bonheur ? L’année dernière quand personne n’était encore vraiment mort ? Quand les gens mourraient encore de façon sporadique, naturelle la plupart du temps ou en sachant à quoi ils s’exposaient ?

L’année dernière, j’étais encore qu’un gamin. Est-ce qu’on ne grandit que par les morts qu’on laisse derrière soi ou par les deuils qu’on fait… ? Peut-être. Iris… Je revois son visage crispé, las, dur comme une statue antique. Mais pas de larmes. Seulement le prix de l’adversité. Il fallait faire. Organiser l’enterrement, soutenir les parents, et puis le procès… Je l’ai aidée pour le procès. Elle ne me l’a pas demandé. Je me suis emparé de cette question qui était pour moi si simple à traiter. Dans son regard quelque chose a changé à ce moment-là. Je ne saurai jamais ce que c’était. Je sais comprendre les silences. Pas les regards.

La revoir. J’ai besoin de la revoir. Je frémis à cette idée. Je frémis de ce qui ressemble à de la peur. La terreur de se jeter dans quelque chose de trop grand pour soi. Tout cela n’a pas de sens…

Suivre les panneaux. Mansilla de las mulas. Mansilla ? Ce mot ne me dit rien. Mon téléphone m’indique que cela signifie manoir. Manoir des mules. Petit patelin, j’imagine. Les villes me manquent. Une heure cinquante en ligne droite, autant dire rien du tout. Le temps de trouver mon rythme sur les pédales. De dire bonjour de la tête à quelques personnes en sens inverse. Et me voilà arrivé au pied de l’immense tour fortifiée de la ville. Enfin ville… une muraille surtout. Une ville fortifiée comme celles des Cathares. On se sent minuscule sous ces mètres de roche. Je traverse la ville pour voir. Pas grand monde. J’achète de quoi refaire un peu mon baluchon : boissons sucrées, biscuits… Et je reprends la route vers Léon. Je ne mange pas. Je ne jeûne pas non plus. Je voudrais comprendre ce qui m’arrive. Une heure et demie d’ici Léon. J’y serai donc vers 13 heures. J’aviserai.

 

–––––

 

À peine entré dans Léon, je me heurte à un couple, francophone.

 

— Bonjour ! dis-je avec entrain.

— Bonjour Monsieur, me répond-elle dans un sourire charmant et poli.

— Vous êtes français ? me demande-t-il.

— Oui, je m’appelle Janus. Vous allez à Compostelle, j’imagine ?

— Oui, enfin, tranquillement, en voiture. Plus pour le tourisme qu’autre chose. Je m’appelle Hamlet.

— Et moi Irynia, dit la femme.

— Enchanté.

— Nous allions déjeuner, joignez-vous à nous ! Qu’en penses-tu chérie ? nous demande-t-il en posant une main protectrice dans le dos de sa compagne qui acquiesce.

— Oh, euh, volontiers.

Nous nous dirigeons ainsi vers une auberge chaleureuse. J’apprends qu’ils sont parisiens et préfèrent voyager l’hiver pour mieux ressentir l’esprit des lieux. Ils semblent très attachés à l’histoire, au pourquoi des choses. Elle semble avoir mille ans de sagesse dans le regard, et lui la regarde comme Roméo sous le balcon de Juliette. Ils ont une complicité que je ne croyais pas possible. Je raconte encore une fois mon histoire de journaliste qui part vers l’ouest. Je commence à ne plus y croire moi-même. Comme s’il s’agissait d’un mensonge convenu de longue date.

— Mais, en vrai, qu’est-ce qui vous a poussé à partir ? Tous les journalistes de France n’ont pas quitté le pays ! me dit-elle avec perspicacité.

— Vous n’êtes pas obligé de répondre, Irynia a une forte tendance à vouloir pousser les gens dans leurs derniers retranchements.

— En vrai… en vrai, je ne sais pas. Je n’avais plus aucune attache et besoin de prendre de la distance, de changer mes habitudes aussi. Explorer un ailleurs qui ne serait pas géographique, dis-je

— Ha c’est amusant, pas au sens drolatique, curieux plutôt, j’étais dans le même genre de recherche quand je l’ai rencontrée, déclare-t-il en prenant la main de sa femme.

— Vraiment ? Et où étiez-vous parti ?

— Oh, la réponse est décevante : sur l’île de la Cité…

— Il faut dire que tu avais beaucoup voyagé avant ça, précise-t-elle.

— À propos de voyage, pourrais-je me permettre de vous demander d’où viennent vos prénoms ? Ils sont relativement curieux… Je connais des Irina, mais pas Irynia.

— Hahaha, ça oui. Irynia est une déformation étrange de mon prénom par un officier d’état civil français qui pensait lire correctement le cyrillique. Je viens de Bosnie.

— Et moi, et bien… mes parents aimaient trop Shakespeare ! Mais Janus n’est pas beaucoup plus courant, n’est-ce pas ?

— Oh, mes parents ont une fascination pour la mythologie… Ma sœur s’appelle Vesta et mon frère Phébus.

— Et donc vous êtes journaliste ? dit-elle en ouvrant de grands yeux.

— Euh, oui…

— Janus, le dieu des passages et de la transmission… Ce n’est pas anodin tout de même, continue-t-elle.

— Je n’y avais jamais réfléchi.

— Irynia a une passion pour les mots.

— C’est une déformation professionnelle, se défend-elle. Je suis traductrice, si je ne me passionne pas pour l’étymologie, je perds en qualité !

 

Ça me fait mal de les voir ainsi. Si complémentaires, si beaux.

Nous parlons un long moment, Irynia est d’origine tzigane, elle trouve intéressant que « j’en revienne à cette histoire de pendu ».

 

— C’est un seuil. C’est le moment d’être courageux et de se détacher de soi-même. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Oui, parce que le pendu par les pieds peut se libérer lui-même, surenchérit-il.

– Je vois bien. Mais je ne vois pas encore de quoi je dois avoir le courage, dis-je embarrassé.

 

Nous changeons de conversation et finissons par nous séparer. Au moment où j’enlève l’antivol de mon vélo, j’entends des pas venir vers moi. Hamlet semble avoir oublié quelque chose.

 

– Mon ami, je ne sais pas comment vous formuler ceci de manière agréable ou audible par votre intelligence mais j’ai l’impression que nous ne sommes pas si différents, avant de rencontrer Irynia j’étais un abruti, si vous me passez l’expression, et vous ne semblez pas avoir une haute opinion de vous-même.

– Non en effet, mais…

– Il faut du courage pour se dire qu’effectivement, on a toujours fait les mauvais choix, mais qu’on peut commencer à faire les bons, comme s’autoriser à aimer quelqu’un ou encore plus, autoriser quelqu’un à nous aimer, voilà, je crois que c’est ça le grand courage de nos jours, ce n’est pas de prendre les armes ou de s’offrir à la mitraille, c’est de regarder quelqu’un dans les yeux et le trouver beau, c’est se regarder dans la glace et vouloir être meilleur.

 

Je ne sais quoi lui répondre, mon cerveau est perdu. Nous nous serrons la main un long moment. Je le remercie, je crois. Je lui promets d’y réfléchir, certainement. Je lui donne rendez-vous à Paris, plus tard, probablement.

Après quelques secondes d’hébétude, je me secoue. Et le mépris, ce si vieux moteur que j’entretiens si bien, revient à vive allure : de quoi il se mêle ce type qui ne me connaît pas avec son nom de tragédie même pas grecque. Ma mauvaise foi est vraiment sans limite, ça me rassure en un sens, certaines choses ne changent pas.

Je marche vers la Casa de Botines un édifice de Gaudí, l’architecte barcelonnais, en plein milieu de León. Bien loin de la Catalogne, donc. Mais il ne ressemble en rien « à du Gaudí ». Si je devais le rapprocher de quelque chose, ce serait plutôt d’un hôtel de ville belge. Un peu gothique, très imposant, très régulier. Oui, ça me fait penser à Anvers. Ou au Luxembourg, peut-être. En tout cas, il n’y a ni soleil ni folie dans cet édifice.

On peut ne pas correspondre à son environnement. Comment ma mère a-t-elle appris l’histoire de ses parents ? Était-elle encore enfant ? Comment a-t-elle vécu son « assimilation » ? Personne ne lui a jamais renvoyé l’image de l’immigré ? Ne l’a-t-on jamais dénigrée ? L’a-t-on obligée à s’endurcir ou l’a-t-elle fait toute seule ? Je n’en sais rien et personne ne peut répondre à ces questions, à part elle qui n’y répondra jamais. Germain est d’accord avec moi.

– Mon fils, tu ne sais pas ce que ta mère cache et parce que c’est ta mère tu ne le devineras jamais. On a jamais le recul nécessaire pour ça.

– Mais je ne vais pas lui mettre le couteau sous la gorge, quand même ?

– Et pourquoi pas ? dit-il dans un grand éclat de rire.

– Merci, m’sieur le curé…

– En tout cas, mon fils, ce n’est pas par téléphone que tu obtiendras une confession. Tu ne sais pas la gravité de ce qu’elle tait.

– J’ai croisé deux femmes qui m’ont dit que ce n’était pas si grave, seulement considéré comme tel.

– Comment cela ?

– J’ai croisé deux gitanes, deux tireuses de cartes, si tu veux, qui m’ont dit cela.

– Tu fais dans l’ésotérique Janus ? C’est parfaitement irrationnel, méfie-toi.

– Oh ça va Germain. Je ne suis pas allé les chercher non plus.

– Non, tu es du genre ecclésiastique comme journaliste, les gens viennent à toi.

En conversant, je suis arrivé à la basilique San Isidoro. Un peu d’histoire : Saint Isidore était archevêque de Séville, vers l’an Mil, ses restes ont été déplacés ici, en terre chrétienne, à l’époque d’Al Andaluz. Son tombeau est toujours là. Au même titre que le Panthéon royal. Voûtes basses, peintes richement de motifs naïfs et bruts, de couleurs chaudes. J’aime cette atmosphère. J’aime cette lourdeur relative, ce recueillement, ce dépouillement architectural. Il y a quelque chose de vrai, d’ancestral. Comme si tout l’espace ne témoignait que du vide, ou du plein, de la présence de Dieu, selon ce que l’on croit.

Bon, la décoration plus tardive, flamboyante et subtilement belliqueuse, comme il se doit pour la Reconquista, ne me fascine pas. Allons voir ailleurs. Je fais un léger demi-tour, passe devant un pub dédié à Dickens et arrive à la cathédrale.

Grand bâtiment gothique, grand parvis, j’ai l’impression d’être de retour en France. Ce n’est pas une cathédrale espagnole. On dirait Reims, ou Chartres, en plus ensoleillé, certes, mais il n’y a pas ce… Je ne sais pas… Cet esprit excessif.

Effectivement, à l’intérieur on trouve des œuvres flamandes, des peintres français. Je ne sais pas si c’est moi qui ne suis plus en phase, ou si cela ressemble vraiment à un décor de cinéma. Oui, des studios hollywoodiens voulant faire « une cathédrale gothique typiquement européenne » ne s’y seraient pas pris autrement. Peut-être que je ne suis plus dans le truc. Je me suis écarté de mon chemin de foi ?

Au milieu de la nef, je cours presque vers une jeune femme. J’ai cru voir Iris. Ce n’était pas elle. Je deviens fou. Je m’assois.

Au fond, c’est moi qui ne lui ai jamais fait confiance. C’est dans ce sens que ça s’est passé. Je l’ai attirée, je l’ai mise en confiance pour ne rien lui donner. Elle devinait certaines choses sans que j’aie à les lui dire. J’ai cru que ça suffirait. Je ne voulais pas me livrer. Elle aurait vu que je n’étais pas à sa hauteur. Je n’étais pas prêt à tomber. Parce qu’elle m’a fait tomber. Je croyais maîtriser la situation. Comme d’habitude. Mais non, ses yeux m’ont perdu. Cet Hamlet a raison. Je ne vais pas me mettre à pleurer quand même ?

 

18 heures

Je sors de la cathédrale. Je repars à vélo vers San Marcos et mon hôtel. Je voudrais rouler longtemps pour vider mon crâne. Me concentrer sur la lassitude de mes jambes qui ne sentent plus la douleur pourtant présente.

Voilà un bâtiment espagnol. Voilà. Long comme un jour sans pain, portant des décorations de pierre à tout bout de champ, des dentelles, des créneaux décoratifs, une horloge, comme un chef-d’œuvre de sucre tiré. Et une histoire. Une histoire lourde mais simple. Pas une histoire récupérable par des extrémistes de tous bords, pas comme cette foutue Reconquista à laquelle je ne comprends jamais rien. Une histoire pour journaliste, pas pour universitaire. Un monastère, riche et clinquant, un monastère bling-bling qui servit de prison durant la guerre civile. Un édifice somptueux où l’on doit pouvoir entendre de nuit les plaintes et hurlements des fantômes républicains qui y souffrent encore. J’allais entrer. Mais quelque chose me retient. Je reste la main sur la poignée. Je me mets à trembler. Pourquoi ai-je pensé à des fantômes ? Est-ce que j’ai peur de ça maintenant ? Entrer quand même. Tu dois y aller Janus. Pour une fois dans ta vie, sois vraiment courageux. Va quelque part alors que tu en as peur.

J’appuie. C’est fermé. Je ris. Je ris comme un fou, je ris à tomber par terre et découvre les heures d’ouverture. « Lunes : cerrado ». Fermé le lundi.

Mon hôtel est à la sortie de la ville. Une atmosphère propre et internationale. Pas de grand charme, mais c’est le moins cher que j’ai trouvé. Je ne veux plus rien. Dormir. Rêver peut-être…