3. Bourse

« La dure sécheresse de se porter absent* » à ceux qui ne nous ont jamais considérés ni compris. Ceux qui nous auraient laissés au bord du chemin si cela leur avait été commode, si nous n’avions pas été utiles.

Mais ce n’est pas simple. Bien sûr que non. Parce qu’au fond, agir et bâtir pour les autres… c’est notre addiction. Laisser les autres douter et errer, prendre le temps de la panique, tandis que nous mettons en œuvre les solutions que la grâce nous fait entrevoir sur l’instant. Même pour ceux qui nous dénigrent, même pour ceux qui nous mésestiment, même pour ceux qui ne nous ne remercieront jamais et exigeront même qu’on s’excuse de ne pas avoir mieux fait lorsqu’eux-mêmes ne voyaient pas qu’il y avait à faire. Même cela.

Au fond, il n’y a que la trahison que nous ne tolérons pas. Le poignard dans le dos de nos principes. Le prétendu ami qui manœuvre à vous faire chuter, vous trouve gênant. La triste trahison par ambition, portée par une intime lâcheté : ne pas vouloir se donner les moyens, préférer la ruse et le mensonge.

Oh, non pas que nous soyons étrangers à la ruse, nous sommes si loin d’être des saints… Nous y sommes peut-être même passés maîtres, mais ne sortons nos armes qu’en légitime défense. Nous avons des tactiques, pas de coups bas ou de vengeance. Quand la charrette déjà bien pleine de gifles et de crachats — Dieu ce que le monde peut-être violent sans y paraître — nous nous retournons en montrant les crocs. Oh il faudrait se calmer, notre rage ne blesse que nous et nous empêche de « fêter ce qui est bien ». Car c’est cela la maxime qui dirige nos vies : « Recoudre ce qui est décousu, raccommoder ce qui est déchiré, laver ce qui est sale, remplacer ce qui est détruit et fêter ce qui est bien.** »

Même si… raccommoder n’est pas notre fort. Nous préférons de bien loin laisser les liens défaits en l’état. Nous ne désirons pas la souffrance de ces relations : cheval de somme harassé du fouet d’un groupe amorphe qu’il traine tant que possible, sans honnêteté.

Lassitude. Fatigue. Se porter absent. Mais comment ? Car la vie est faite de nuances et de détails, je ne vous apprends rien. Se porter absent serait blesser, aussi, ceux qui nous aiment. Ceux qui nous ont reconnus dans leur vie, qui savent avoir mis leur empreinte dans la nôtre, aussi. La plupart sont pudiques, leurs mots sont doux et légers comme des caresses. Ils ne sont pas indulgents envers eux-mêmes, ils nous ont pour cela, et réciproquement. Ils ont un attachement à la dignité, et aucune crainte du silence. N’ont aucune crainte d’appeler frère, de tendre la main qui a déjà été mordue cent fois. Mais ils ont encore la foi, ou l’élan. En somme, ils ont nos travers et cela nous réconforte de nous sentir moins seuls.

Ceux qui refusent de partager un silence avec nous, pourquoi le refusent-ils ? Quelle terreur leur rend cela insupportable ? Qu’ont-ils besoin de noyer sous des mots qu’ils vident de leurs sens, ne prenant pas le temps de les penser ? Qu’est-ce qui les pousse à n’approuver aucun de nos goûts, à ne se réjouir d’aucune de nos victoires ? À recouvrir de verbiage et de jugements ? Je n’ai pas de réponse.

Alors, la dure sécheresse de se porter absent qui a l’amertume de la haine de soi. Il doit y avoir un fond de martyrologie, se dire que ce n’est pas si grave et sûrement souffrent-ils beaucoup, nous devrions être là, comprendre, pardonner.

Bien sûr le pardon, bien sûr ne pas tenir rancœur, mais est-ce une raison pour continuer de souffrir à leurs côtés ? Pour ne pas accepter qu’ils soient ainsi et recommencent encore et encore ? Pour ne pas se prendre pour un saint pouvant tout endurer ?

Accepter sa faiblesse de ne pas vouloir souffrir encore, peut-être ne pas comprendre ce qui fait si mal, peut-être refuser une leçon de vie. Il y a déjà tant de douleurs imposées, déjà tant que l’on prend par droiture morale, pour pouvoir continuer à se regarder en face.

Se porter absent, pour une fois, et que se dénoue ce qui le doit.

*Tristan Tzara, in Sans coup férir

**Saint Césaire d’Arles

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1. Louvre – Rivoli

Je n’aime pas les photos des gens que j’aime. Je sais que cela paraît étrange, mais ils ne sont simplement pas eux-mêmes sur des souvenirs imprimés. Ils ne se ressemblent pas sur papier, quand ils ne parlent pas, rient pas, ne sont pas fous ou trop gentils. Ils ne sont pas eux-mêmes quand ils ne bougent pas, puisque cela n’arrive jamais.
Je sais, ça blesse certains que je n’aie pas leur image sur mon frigo, mes murs, ou autre. Mais c’est par amour que je le fais. Sur les photos, ils ne sont pas les gens que j’aime. Ils sont des silhouettes, des formes, des êtres humains. Peut-être est-ce à cause d’une déformation professionnelle. Une image, pour moi, est un document ou une œuvre d’art (même mauvaise). Je ne parviens pas (et Dieu sait que j’ai essayé) à créer une troisième catégorie.
Vous en conviendrez, garder des « documents » de gens qu’on aime est assez étrange, à moins que vous ne soyez archiviste, ce qui n’est pas mon cas. Je ne garde pas de traces ou de registres de gens en vie. En revanche, bien entendu, j’aime avoir une ou deux images, de beaux, justes, véridiques portraits des disparus. Vous savez, comme ces vieilles photos en noir et blanc, pleine de dignité et d’un certain reflet dans le regard qui trahit une personnalité. J’imagine qu’à ce moment-là l’image tombe un peu dans la seconde catégorie : œuvre d’art (qu’il faut comprendre dans une acception très large, pas seulement une œuvre digne de musées, mais une image créée, pensée pour être belle ou pleine de sens, ou les deux.) Alors, les sentiments sont partout, ils se dressent en mon âme face à ce genre de photos.
Je ne garde pas de trace photographique de mes souvenirs. Je n’aime pas cela non plus. Les couleurs ne sont jamais aussi vives que dans ma mémoire, la photo est toujours prise à un moment où untel faisait une tête étrange, l’image n’a pas d’odeur, pas de son. Quand je vois ce genre de moment figé, mon entendement se crispe, je ne parviens plus à retrouver les sons, les odeurs, l’atmosphère. Étonnant, n’est-ce pas ? Je sais. Une odeur, un son, une sensation peuvent me ramener tout un souvenir. Une image ne le peut pas. Une image me tient en dehors de ma propre mémoire. Et cela est douloureux.
Voilà, donc, pourquoi je n’affiche pas d’images de vous partout. Voilà pourquoi je ne garde qu’environ une image sur le million que nous échangeons (nous en envoyons tant dans l’ère des téléphones connectés). Je ne garde que celles qui me semblent bien prises, justes, bien construites. Pardon si vous n’aimez pas celle-ci, si vous ne pensez pas qu’il s’agit de la « bonne » ou la « plus rigolote », pas du « moment dont il faut se souvenir ». Pardon si elle ne correspond pas à la manière dont votre mémoire se créés, dont vous souhaitez vous souvenir de tel ou tel événement. Ce n’est pas un manque d’amour de ma part, loin de là. Je refuse d’être triste, exilée, exclue de mes propres souvenirs par des images qui ne me rappellent rien de vrai. Je ne veux pas que ces images remplacent celles que je garde si précieusement en mon âme, mon esprit, mon cœur… Quel que soit le mot que vous souhaitez employer. Voilà pourquoi je continue à accrocher sur mes murs des images qui me font penser aux gens que j’aime, aux moments merveilleux avec eux : des endroits où nous sommes allés, des rires partagés, l’art que nous avons contemplé… Mais pas de photos d’eux.
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6. Corvisart

La patience paie, disent-ils. Mais qu’ont-ils attendu, eux, durant des siècles? Quel manque a déchiré leurs entrailles toutes ces nuits où nous, nous n’avons pas fermé l’œil? Où étaient-ils quand nous n’attendions qu’une main, une seule, un signe même, rien qu’un signe? Bien sûr, ces réquisitoires n’ont aucun sens, bien entendu. Et eux ne sont que nous à un autre moment de l’histoire, comme le dit si bien Abd Al Malik.

Évidemment qu’on sait tout cela, qu’on l’a même fort bien intégré. Il n’empêche qu’on a des coups de sang, puisque le désespoir n’est pas vraiment notre fort, puisqu’à la question « tuer ou se tuer », il y a bien longtemps que l’on se sait répondre « tuer ». Heureusement qu’on sait depuis toujours que le crime ne paie pas. Vers 1 h, les nuits sans sommeil ni compagnie… Quand le goût de lire ne nous vient plus, quand on doute de nos prières alors qu’elles sont peut-être en train de se matérialiser, quand on voudrait hurler contre ceux qui se posent encore et toujours comme obstacle de nos énergies. Qui? Ceux qui se font un point d’honneur à plonger dans la noirceur. Les pessimistes et cyniques, pas comme nous… Bien sûr que nous le sommes aussi, mais comme un rempart alors que l’on tente encore de redresser le monde, alors qu’on épuise nos forces à sourire, rire, placer des fleurs à tous les coins de rue et des mots doux au fond des cœurs. Les besogneux, toujours nous. Et à cela on leur dit d’attendre? C’est facile à dire.

Alors attendre, Godot, ou un être de chair. Attendre un regard, attendre un frôlement, un mot. Attendre que son temps vienne, et que les nœuds se défassent, attendre que la justice immanente se fasse d’elle-même, parfois, ou que la justice des hommes soit rendue, attendre que nos vœux soient exaucés et nos efforts récompensés. Nous ne demandons ni honneur ni merci. Simplement le mérite, l’autorisation à être fier de nous même, et à faire comme il nous semble juste, puisque nous sommes seuls à la tâche, ne nous forcez pas au dégout de celle-ci, de grâce. Mais la dignité, ce n’est pas réellement votre fort, vous êtes plutôt dorures et grands discours.

Le temps n’est probablement qu’une chimère, mais qu’il est dur de s’en détacher quand tout semble immobile ! Le temps est une question de confiance, et bien sûr que nous savons que le miracle adviendra à force d’engagement, quand nous aurons enfin compris que la plus grande bataille se livre aussi en nous. Au fond de nos âmes, il reste toujours une part à convaincre, à changer, qui ne croît pas tout à fait, qui rechigne encore, qui… Qui est peut-être du côté de ces « eux » d’aujourd’hui. Quand celle-ci rend les armes, alors là, le temps des réponses advient.

3. Parmentier

J’aurais dû me détendre, mais ce n’était pas si simple. Je ne tenais pas en place, je voulais traverser cette pièce m’éloigner de la foule. Cette moquette verte : mon existence se joue et quelqu’un d’autre tient les dés ?
La solitude n’est pas possible, il y a toujours quelqu’un à soulager, quelqu’un dont la blessure est plus mortelle que la mienne. Aider. Aider cet enfant qui ne respire déjà plus. C’est pour les vivants qu’on continue, les défunts sont en paix, eux. Tous les rites, mascarades pour soigner les survivants.
Alors porter la foule. Je reconnais Keira et d’autres. Nous avançons vers chez Manfred. Les murs sont couverts de salpêtre et de petits papiers adhésifs blancs portant mon nom. Bonjour, bonjour la famille, bonjour. Mon nom, encore mon nom, avait-il peur de l’oublier ? Assemblés ainsi autour du miroir où je me regarde, je pers le sens de ces mots, je ne me reconnais plus dans ces lettres. Je sais que nous devons prendre un train, c’est écrit. Beaucoup sont heureux d’avoir gagné un billet. Moi, comme toujours dirait-il, j’ai une appréhension sourde au fond des tripes. Nous sommes bien trop nombreux pour qu’il existe un billet retour. Les ombres de l’histoire ne me lâchent jamais, Lazare trouve cela précieux, lui.
Où est-il d’ailleurs ? À l’abri, il a écouté mes mises en garde et me laisse jusqu’au bout l’oublier et tenter de sauver les autres. C’est une habitude et un accord tacite, il me tirera d’affaire, après.
La grande place, les convois. Je commence à comprendre que je n’avais pas tort. Keira et Manfred se forcent à rire, pour ne pas se rendre à l’évidence. L’architecture est étrange, du plafond au sol, on tient cinq hommes assis les uns sur les autres, et le système de quinconce permet de stocker un grand nombre de gens. Je suis en dessous de Manfred, numéro 33. Nous pensons à la blague que Congo aurait faite. Mais il n’est plus là, il ne rira plus et nous n’aurions jamais dû prendre place. Nous ne reviendrons pas. Je le sais alors que retentis un grossier pastiche du Gloria.

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4. Saint-Michel

« Ça recommence, ça recommence encore… » pensais-je avec une infinie détresse en passant la porte de ce café aux allures de fond de cale d’un bateau négrier.
Une femme est là, à moitié lavandière à moitié mère d’un millier d’orphelins. Elle tient à ce que je me repose dans ses draps gris mais qui sentes fort le savon. Elle me parle encore et encore des grands escaliers de marbre, des salles de musées que j’ai traversées qui ne sont rien pour elle et qui devraient être tout pour moi. Et du thé qui est rouge, du café qui est vert et des baies qui sont de mille couleurs. Ses orphelins ne passeront jamais l’initiation, le tremblement de terre, la grande catastrophe, est arrivé durant leur absence, il n’y a plus de terre des ancêtres où se retourner.
« Ils deviendront tout de même adultes » dis-je. Mais elle n’y croit pas. Elle me montre ces monuments qui font mal à mon cœur, qui ont transformé les quais de Seine de ma jeunesse en une galerie sans fin de souvenirs douloureux. Tiens, on doutait tout à l’heure de l’année d’inauguration de celui-ci… Je me souvenais bien, on l’avait finalement créé juste avant une autre catastrophe. On a pensé à panser la plaie trop tard, la haine n’était plus à nos trousses, elle nous tenait par le bras. Il y a désormais un autre mémorial qui a poussé, long très long, comme toujours de grandes statues allégoriques et les couleurs de notre drapeau, des phrases très belles pour le marbre que personne ne prend le temps de lire, ressentir, assimiler. À la mémoire de la résistance au terrorisme, à la fois pour les morts et les fraternels qui tiennent encore à vivre ensemble.
Des gamins impolis escaladent pour toucher les fesses de l’Esprit de révolte et de Liberté. C’est odieux. Ça me rappelle ce monument, à l’Est, dénué de tout, qui commémore a lui seul toutes les victimes de toutes les guerres. J’avais pleuré de sa simplicité, de sa justesse. Et je me souviens de ces odieuses, à l’Est encore, plus au Nord et dans la neige, qui riaient à gorge déployée du « fun » que c’était d’être ici. Ici où tant d’humains avaient succombé à l’enfer.
Je voulais hurler de ce souvenir quand la femme m’a touché le bras, « Penses-tu vraiment qu’ils deviendront quand même adultes ? Repose-toi maintenant, pour l’instant nous sommes bloqués, la ville est quadrillée puisque la haine court encore les rues, mais demain il faudra que quelqu’un nous montre le chemin, il faut que tu sois reposée pour ça. »

1. Tuileries

Bien sûr qu’il est loin le temps des Moomins où l’on tremblait avant que tout s’arrange à la fin. Bien sûr qu’on est entré dans le temps des pagailles. Mais c’est ta drogue l’adversité. C’est ta fierté de décevoir certains espoirs. C’est ton habitude de rire de toi-même et te blesser de ta propre amertume. Ton habitude, aussi, de prendre les responsabilités. C’est de ta faute, toujours, tu le tournes à la dérision, tu t’abîmes à le savoir, tu t’y attends, et au fond tu le cherches. Ça ne change rien de le savoir, ça ne changera jamais rien. Tu ne vois plus quoi changer en toi, plus rien ne te fait souffrir, au fond. Tu as admis tout cela, peut-on pousser trop loin la résilience ? C’est face au vent que tu te sens vivre, que tu te sens pleine. Mais es-tu un oiseau qui plane ou un rocher immobile ? As-tu de l’énergie ou de la résignation ? 

Non, pas de résignation jamais. C’est pour l’infini que tu as signé. L’immensité et rien d’autre, ne jamais s’arrêter en chemin. Tu t’indignes de ne pas être à ta propre hauteur, au rendez-vous de ta propre vérité. Les réponses sont toutes en toi, mais comment les trouver quand tu as égaré les questions ? C’est donc cela le secret du Labyrinthe, trouver les récits qui angoissent et les questions qui doivent demeurer intactes ? À quoi bon ? Et cette autre pièce, celle des souvenirs et des images… Il y a une note écrite de ma main sur sa porte.

 

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7. Chaussée d’Antin – La Fayette

On arrivait enfin dans cette cité parfaite, en voiture, avec Manfred. Un immense et merveilleux arbre abritant des architectures diverses et surréalistes. Joseph et son compère étaient sur la terrasse et pensaient redresser l’état où Quentin est coincé. Il y a fort à faire, mais je leur fais confiance. Mon bras est plâtré, c’est assez difficile pour moi d’arriver jusqu’à l’appartement par l’escalier en bambou sous marin, Joanna m’aide, heureusement. Sur le grand tableau des missions il était indiqué que Manfred et moi devions assister à la visite du Roi des Elfes pour les 230423 années de son règne. Je passe par la baignoire pour accéder au placard et me changer, Joanna me tend des vêtements qui ne sont pas appropriés à une telle occasion. Manfred s’en charge. En m’aidant à retirer mon chemisier, il s’exclame « mais en fait, tu fais rire Marcel Cerdan, toi ! », et me regarde. Je n’ai eu aucun mouvement de recul, tout semblait tellement normal.