10. Azqueta — Logroño

23 janvier

Point étape avec Germain. Je lui raconte Caïn. Il le trouve très sympathique et espère le rencontrer. Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je n’ai pas envie de continuer. Je suis triste. Terriblement triste. Triste pour ces gens qui font Compostelle pour une raison, pour leurs histoires déchirantes, qui croient, … Triste pour les migrants de Calais et d’ailleurs qu’on ne pourra pas tous sauver. Triste pour ceux qui meurent. Triste pour ceux qui en sont à tuer d’autres hommes. Triste parce que, contrairement à Caïn, je n’ai personne vers qui me retourner, personne qui m’ouvrira ses bras ou attendra mon retour. Triste parce que c’est moi qui ai fait ce vide. Triste, triste, triste.

 

Bon je ne vais pas passer la journée à écrire le mot triste sur mon carnet. Non. Je vais aussi me dire que Caïn aurait pu être un rêve, comme Pandore ou Golem. Mais non, il a une identité, des attaches, des problèmes humains. Étrange. Un nom ne fait pas tout. Les mots n’ont pas le dernier mot. Je n’en avais jamais éprouvé la certitude. J’ai toujours cru que les mots rendaient le réel ou rendaient réel. Pas de troisième voie. En parlant de voie, faut que je bouge. Déjà 9 h 30, je ne vais pas arriver à Logroño en restant assis sur un muret au soleil.

 

–––––

 

En traversant Azqueta, je tombe sur un groupe de pèlerins emplis de joie de vivre et de musique.

 

– Hello, where are you from ?

– Lebanon, but I don’t speak good English.

– Français ? Vous venez du Liban à vélo ?

– En bateau jusqu’à Barcelone, puis à vélo.

– Vous êtes maronites ?

– Euh, pas tous non, on est parti ensemble de Beyrouth, on est un groupe musulman et chrétien. Y a un peu de tout on va dire. On va à Compostelle pour prier pour la Paix. Et vous, pourquoi vous faites la route ?

– Rencontrer des gens. Je suis journaliste.

– Rencontrer des gens sur le chemin de Compostelle en plein mois de janvier ?

– Oui, je sais, mais je ne voulais pas que mon patron me renvoie au Moyen-Orient. Ce n’est pas que j’en ai fait le tour, je n’ai pas dit ça. C’est qu’il y a, je pense…

– Une distance à prendre ! Je suis bien d’accord. Surtout avec ces attentats. On est tous choqués vous savez, même si nous, on a connu la guerre civile, ça ne minimise pas, au contraire. Même si on est tous un peu exaspérés, aussi, par la différence de traitement médiatique, comme si la presse occidentale se fichait pas mal des réalités de chez nous… Disons qu’on voit jusqu’où ça peut dégénérer, jusqu’où la violence peut aller et qu’on ne s’habitue pas, parce qu’on fait l’effort de ne pas s’habituer, parce qu’on veut rester humain. Je ne sais pas si je m’explique bien.

– Oui, je comprends. Je comprends très bien. C’est pour rencontrer des gens comme vous que j’ai fait ce voyage, dis-je en souriant.

– Des gens comme nous ? Qui portent un message ?

– Oui, qui vont voir plus loin que l’appartenance, qui offre une lecture différente, humaine, du monde.

– On n’a pas grand-chose d’autre à offrir, en réalité. Ça, des chants et des prières. D’ailleurs, vous savez que quand on prie en arabe, nous les chrétiens, on appelle aussi Dieu, Allah ? Ça met en perspective non ? Je dis ça comme ça, parce qu’on a croisé des gens persuadés de vivre une croisade. Et c’est désagréable.

– Je voudrais que les gens passent au-delà de ces idées. Je voudrais que les gens passent outre l’idée d’une appartenance unique.

– Comme nous tous, comme nous tous… Et que les gens se regardent mieux eux-mêmes et regardent les autres avec plus d’amour et de compréhension.

– De compassion et d’altruisme.

– Ce sont des mots compliqués, vous basculez dans le concept. Il faut rester au niveau de tous. Si on met des grands mots, ce n’est pas que les gens ne les comprennent pas, c’est qu’ils s’imaginent que les mots ne les comprennent pas. Comment dire. Ce n’est pas que le vocabulaire leur manque, c’est qu’ils sont persuadés que ces mots ne les regardent pas, qu’ils les ignorent.

– Que les mots sont snobs ?

– Oui ! Tout à fait ! On a eu cette discussion ensemble, me dit-il en montrant le groupe. Entre arabe littéraire et arabe parlé, toutes ces problématiques-là…

– Finalement c’est un peu comme les médias qui projettent une image sur des groupes sociaux et qui ne leur laissent jamais la parole.

– Tout à fait. Et une langue qui ne laisse pas la parole, c’est paradoxal et blessant.

 

Après un moment, je reprends mon rythme de croisière et me sépare de cet aimable groupe. Leur chant me rappelle l’un de ceux que j’ai entendus il y a quelques jours. « Evenou shalom alerhem », nous vous annonçons la Paix. Sauf qu’ils disent Salam… Ironique, peut-être pas… Peut-être faut-il voir cela comme émouvant. Et rester humain.

 

Peu à peu la route sent à nouveau l’océan. L’atmosphère montagnarde s’éloigne. Je ne sens pas encore les embruns, mais dans l’air quelque chose est déjà différent. Plus léger, plus dégagé. Plus large. J’ai toujours estimé que l’horizon n’existait qu’en bord de mer. Ailleurs, l’air est toujours un peu confiné, il est toujours retenu par quelque chose. L’air est un bateau dans un port, sans amarres, plus rien ne le retient. Mais on n’en est pas encore là. Pour l’instant ce n’est pas un fait, c’est une tendance.

 

–––––

 

Logroño. Il est 14 heures précises. Un ciel bleu écrasant. Des pierres crème éblouissantes. J’ai le sentiment d’entrer dans une carte postale des années soixante, colorisée à l’extrême. Finalement je regrette de ne pas avoir pris d’appareil photo. « On ne va pas pousser, je ne serai pas le Capa de Compostelle ! » ai-je dit dans un élan d’humilité à Hugues.

On entre à Logroño comme dans un livre d’Histoire, par une rue pavée bordée de maisons médiévales. Tout respire le chant grégorien. Mais avec plus de lumière. Une version extraordinairement colorée du Nom de la rose.

 

Je m’installe dans une auberge pour déjeuner. Je sors mon carnet pour écrire les lignes que vous venez de lire quand je suis envahi par une terreur inconnue. Je n’aurai pas le temps. Une sorte de certitude me frappe. Le temps de quoi ? De finir ce périple ? De finir sa narration ? Je n’en sais rien. Tout va aller trop vite et je n’aurai pas le temps. Étrange. Je dois commencer à fatiguer physiquement. Voilà tout.

Je paye mon repas, copieux et réconfortant, sors et appelle Germain. Je sens à sa voix que quelque chose ne va pas.

– J’ai un ami du séminaire, volontaire au mur d’Évros, je n’ai plus de nouvelles depuis près d’une semaine.

– Évros, en Grèce ?

– Oui à la frontière turque. Les journaux parlent de grand rassemblement, de mobilisation, mais si un fou d’extrême droite décidait de s’en prendre à la foule ?

– On en entendrait parler, ne t’inquiète pas, la Grèce, c’est un pays que les médias connaissent. Je suis sûr qu’il est simplement et malheureusement submergé par un flot d’arrivants.

 

J’essaie de le distraire, ses craintes ne sont pas sans fondement, mais globalement tous les scénarios que j’imagine seraient parfaits pour un 20 heures : « un bénévole tué par de vilains migrants, relançons le débat sur l’intégration des musulmans en Europe ! » ou « un prêtre français victime d’une rixe en Grèce, que veut vraiment Aube dorée ? » Bref, on en aurait entendu parler. Mais bien sûr je ne peux pas le réconforter… je me sens inutile. Je distrais, je ne soigne pas. Je ne peux pas lui apporter de réponse, je ne peux pas l’empêcher de souffrir. Je ne suis pas doué pour apporter du soutien. Un manque de pratique, certainement…

 

Je retourne sur mes pas vers la cathédrale Santa Maria la Redonda. Un édifice curieux. La façade serait parfaitement austère et lisse si elle n’était pas percée par une sorte d’immense alcôve sculptée de mille détails, repris dans les parties supérieures des tours. Les décors sont dignes d’un gâteau de mariage, dessinés à la poche, tout en rondeur. L’intérieur est semblable. Lourd. Sucré. Je suffoque. Malgré sa hauteur, la voûte me semble basse et lourde, l’air saturé de suie et d’encens. Je ressors avec empressement.

Ce n’est pas un lieu de paix. Je suffoque. C’est un décor d’inquisition et de bûcher.

 

Je cours presque vers l’église Santiago El Real dans laquelle je ne pensais pas entrer en premier lieu. Le portail est surplombé d’une imposante statue de Saint Jacques à cheval, tuant le dragon à ses pieds. Quelle puissance dans cette image. Quel mouvement dans cette pierre. Hospitalité sans prétention de cette église à clocher carré. Les voûtes sont délicatement nervurées et concentrent le regard vers un immense retable sculpté. Le souffle des personnages qui semblent si vibrants, me redonne une respiration. Une impression de confort m’envahit.

Janus, t’es quand même dans une église, pas chez toi, tu ne vas pas nous faire une crise mystique ? Ben si, peut-être… Pourquoi je ne me sentirais pas chez moi dans une église ? Enfin, c’est un lieu public avant d’être un lieu de culte, non ? Donc c’est légitime de s’y sentir bien ! Je n’arrive pas à me convaincre. Ma mauvaise foi a ses limites.

 

–––––

 

Je ne sais pas à quelle heure je suis entré dans ces pierres. Il fait nuit quand je ressors. 17 h 46. Je marche au hasard, en suivant vaguement ce qui me semble être l’itinéraire vers le gîte.

 

Ce pont. Ce pont me rappelle celui de Vichégrad, cette ville de Bosnie.

Nous n’avons rien compris à la Bosnie. Rien vu. Comme on dit qu’on n’a rien vu à Hiroshima. Nous n’avons rien vu en Bosnie. Nous, je veux dire les journalistes français, britanniques, américains, tous… On voulait de l’action, on voulait des victimes. On ne voulait pas analyser ou réfléchir. On voulait du sang. Les Balkans c’est sanguin, c’est impulsif, la poudrière de l’Europe ! Pourquoi disserter sur les comment et les pourquoi ? Pourquoi éviter les grands mots qui font trembler et vibrer les foules ? Par intégrité ? Par honnêteté intellectuelle ? Nom de Dieu, ça nous était bien égal… C’est moche, c’est laid, c’est sale. Mais ça m’était égal. J’ai envie de fumer sur ce pont. Ce pont qui me rappelle celui qui n’est pas mort dans cette guerre, que le monde entier voulait voir et que personne ne voulait regarder. Parce que des ponts sont morts en Bosnie… Alors qu’on abattait les murs partout ailleurs, en Bosnie on abattait les ponts.

 

Un homme est venu me rejoindre. Barbu, blond grisonnant, buriné.

– Vous en voulez une? me dit-il, en anglais, en me tendant son paquet de cigarettes.

– Non je ne fume plus. Merci.

– J’aime regarder les fleuves en silence.

– Vous faites Compostelle ?

– Oui, j’ai des choses à me faire pardonner. Le silence à me faire pardonner.

– Moi aussi en un sens…

– Les Balkans n’existent pas.

– Comment ? dis-je d’un air ahuri.

– Vous avez déjà regardé une carte météo? Même là, on ne sait pas mettre un soleil ou un nuage… Et le mur, le Mur avec une majuscule, qui n’en finit plus de tomber dans notre silence gêné et aveugle. Il faut croire que l’étranger est toujours trop loin ou trop proche, et les frontières ne sont plus que celles de nos cerveaux.

– Oui, nous sommes tous identiques. Mais vous…

– Non pas identiques, égaux! Non pas antagonistes, divers. C’est une ronde, une table. Prends ceci, je garde cela. Regarde, je fais autrement. Écoute, je crois différemment. Quelque chose s’est cassé. J’ai perdu la route que je suivais. Métissage, tolérance et communication, liberté, humanité et respect. Il y a de grands hommes qui sont partis. Beaucoup. À l’heure où s’en vont les icônes, qui prendra leur place? La violence ne s’est pas encore tue, croyez-moi. Changer l’homme par l’espérance. Je souhaiterais que ce soit encore possible.

– Moi aussi. Vous n’y croyez plus ?

– Qu’y a-t-il après le post moderniste? Qu’y a-t-il encore sur les étagères des possibles? Qui se mettra en marche et lèvera encore le poing, en silence, en paix? Parler ou écrire, comprendre et s’expliquer. Riche de l’avenir et conscient du passé. S’emparer des mémoires pour construire un prolongement à ce monde. Non. J’ai bien peur que personne ne le fasse. Et je ne retrouverai jamais Ithaque.

– Ithaque ? !

Bonsoir, homme qui nous écoute, dit-il en s’éloignant.

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