11. Logroño — Burgos

24 janvier, 3 heures

Je suis toujours à Logroño, je viens de me réveiller en sursaut.

Il y a toujours la possibilité de haïr. Il y aura toujours la haine dans un coin. Une masse palpable, chaude. Cette nuit, j’ai pu la voir en face de moi. J’aurais pu la toucher. J’étais debout dans une église dans la pénombre, j’entendais la rythmique d’un marabout rwandais, et je voyais la possibilité de haïr. Sphère noire qui m’attirerait presque, comme le regard d’une ancienne maîtresse.

Mais aussi comme la masse sombre et douloureuse que Carmen disait chanter ou danser. Elle ne parlait pourtant pas de haine, j’en ai l’intime conviction. Elle disait la regarder en face, la connaître et l’apprivoiser. Elle parlait de la masse informe sous le masque que nous portons tous. Celle-ci est un aimant qui nous force à détourner le regard, sur lequel il est impossible d’avoir prise, dans lequel on ne se réfléchit pas. Celle-ci est violente et annihile autant celui qui s’en saisit que celui qui la subit. Je n’irai pas la toucher. Cela n’a plus d’intérêt.

Il y a plus à voir en se laissant traverser par les sons, par les images, il y a plus à entendre qu’à haïr. Il y a plus à écouter qu’à analyser. Trouver maintenant les mots pour dire.

 

8 heures

Que voulait me dire cet homme hier soir ? Voulait-il me dire plus que ce qu’il a dit ? Ou simplement ce qu’il m’a dit ? Ulysse. L’homme qui perdit le chemin d’Ithaque.

Est-ce que je me fourvoie à aller jusqu’à Compostelle ? Est-ce que mon périple ne rime à rien ? Est-ce que je n’en reviendrai pas ?

Encore et toujours plus de questions que de réponses.

 

Au petit-déjeuner, je demande à une sœur qui s’est assise en face de moi ce que l’on fait quand on n’a pas de réponse.

– Et vous en cherchez vraiment, des réponses ? me dit-elle avec son léger accent polonais.

– Évidemment ! Qui n’en chercherait pas ?

– Parfois on n’en cherche pas, on constate les questions c’est tout. Et on se dit que les réponses nous sont inconnues parce que les voies de Dieu sont impénétrables. Dans tous les cas, on prie.

– Je ne suis pas croyant.

– Alors c’est une vie de peur et je vous plains. Je ne pourrais pas vivre sans foi. Et je ne suis pas pour autant à l’abri du doute. Tout le monde doute !

– De quoi doutez-vous ?

– Du sens de ma vie parfois. Ai-je bien fait de prendre le voile ? Pourquoi suis-je réellement partie vers Compostelle ? Vous savez, c’est loin Gdansk à pied.

– Gdansk ! ? Mais vous avez traversé l’Europe tout entière !

– Hé oui… J’ai besoin de réaffirmer ma foi. Le conservatisme de mon pays m’inquiète. Nous ne nous sommes pas débarrassés des nazis et de l’URSS pour devenir une dictature catholiquo-médiévale ! Vous trouvez peut-être cela étrange mais je tiens à la démocratie, à la liberté d’expression et d’opinions !

– Je pensais que la Pologne était un pays de bigots et de dévots.

– Oh, dévots nous le sommes ! Mais j’espère que nous sommes avant tout chrétiens et charitables à présent. Saint Jean-Paul II n’était peut-être pas le plus ouvert sur les questions de mœurs et de société, mais il tenait fermement à ce que la Pologne n’avait plus depuis des siècles : la liberté de conscience et l’autodétermination. Que ce soit pour les hommes ou pour les États on ne peut pas revenir en arrière sur des principes comme ceux-ci.

– Évidemment, dit comme ça… Mais qu’est-ce qui vous pousse à faire Compostelle ?

– Les doutes… J’ai douté de Dieu. Il est arrivé un drame. J’ai souhaité la mort de quelqu’un. Je ne suis pas supposée faire cela.

– Ha ?

– Non, je ne vous en dirai pas plus. C’est trop long et trop pénible à expliquer et je ne suis pas le personnage principal, alors je dois respecter la pudeur. Vous voyez ?

– Oui, je vois… Et vous pensez qu’en arrivant à Compostelle, d’un coup, vous aurez à nouveau la foi ?

– Je ne l’ai pas perdue vous savez, douter n’est pas perdre la foi. Hm, pour faire une comparaison : vous êtes sûr de vos tables de multiplication ? Mais parfois vous doutez d’une opération, du résultat ? Vous sortez votre calculatrice pour vérifier !

– Compostelle est la calculatrice ?

– Exactement. Je vérifie que ma foi est toujours plus grande que mes doutes. J’obtiendrai peut-être une réponse à mes questions par la méditation sur la route, ou peut-être pas. Peut-être n’aurai-je que la certitude que j’aurai la réponse plus tard, de l’autre côté.

– Vous avez une liste de questions en suspens comme ça ?

– Non, je ne tiens pas de liste, dit-elle en riant, j’ai oublié certaines questions d’ailleurs, celles que j’avais il y a dix ans par exemple… Elles me sont passées à travers, je les ai portées un moment et puis je les ai laissées repartir.

 

Je retourne encore ces mots dans mon cerveau en prenant la route vers Burgos. Avoir la foi c’est oublier les questions ? Ou c’est ne pas les consigner, les laisser dans le flot de la vie ? Finalement c’est assez bouddhiste…

 

Sur la route, j’ai envie d’écouter les textes d’Allen Ginsberg. « I can’t stand my own mind… haven’t read newspaper for months… »

Iris, la femme avec qui j’ai brièvement vécu après mon divorce, aime la littérature américaine de cette époque. Pas par déprime comme je pourrais le faire, par fascination d’un phrasé étrange et évident.

Elle m’a quitté. Elle avait raison.

« Ton sourire narquois n’est qu’un masque, celui d’un enfant terrible qui cherche à plaire et non pas à être aimé. Tu ne livres jamais rien, tu digresses, tu contournes, tu détournes. Je ne peux pas aimer une ombre dont je ne sais rien, aussi magnétique soit-elle. » En gros, c’est ce qu’elle m’avait dit. En effet, je ne lui disais jamais rien de moi-même, c’était trait d’esprit sur trait d’esprit, théories et cours magistraux. Je ne suis même pas sûr de lui avoir dit que j’étais en thérapie. Encore moins que je l’aimais. Pourtant… j’en ai fait des pieds et des mains pour l’attirer : apprendre par cœur ce qu’elle aimait, chaque détail de son être pour remarquer le moindre changement. Toutes les attentions que je n’avais jamais apportées à ma femme. Elle me manque. La lumière de ses yeux, le goût de sa peau, son esprit de contradiction et son rire tonitruant ; elle me manque. Mais est-ce que je l’aimais ? Je n’en sais rien. J’ai aimé la voir se noyer dans ce qu’elle éprouvait pour moi. Voir son visage impassible, mais ses mains tremblantes lorsque je glissais un compliment. Elle s’exprimait par ses mains, jamais par son visage. Un stylo qui s’arrête de tourner entre ses doigts quand je la regardais avec insistance. Et finalement un jour, je n’ai eu qu’à lui proposer un verre. Et tout était joué, comme une partie d’échecs longuement anticipée.

 

J’en étais là de mes pensées à l’approche de Santo Domingo de la Calzada. Je n’ai pas senti la route. Pourtant 2 h 40 que je roule, en descente cela dit. J’aurai encore trois heures et demie cet après-midi jusqu’à Burgos.

Petite ville. Un bled, comme on dit. De la pierre ocre, personne dans les rues. Pas un chat. Du vent. J’hésite un moment, je me suis peut-être trompé de route à un moment… Non, je vois un panneau qui m’indique la cathédrale. Je ne veux pas entrer tout de suite. Je me dirige vers la Plaza España. Celle de la mairie, comme dans tout village espagnol qui se respecte. Des arcades et un café. Comme dans tout village espagnol. Banal et vide. Je n’ai pas envie de ça. Je regrette le fantastique et les émotions fortes des derniers jours. Je regrette le tourbillon introspectif. Rien ne m’accroche dans ce paysage ni ne me renvoie à moi-même. Drôle d’entre-deux.

 

–––––

 

Après avoir réglé mon repas, je m’avance enfin vers la cathédrale. Je m’autorise à la regarder. Elle n’est pas bien grande mais a un air bonhomme. Cela peut paraître absurde mais je ne saurais comment l’exprimer autrement. Les murs lisses contrastent avec les colonnettes sculptées qui me rappellent le palais du Facteur Cheval. Mes grands-parents nous y avaient emmenés. J’avais huit ans tout au plus. C’était merveilleux, incroyable. Je me souviens, en repartant je voulais devenir architecte. Mes parents ont tôt fait de rectifier cette pensée en soulignant mon incapacité à dessiner correctement.

J’entre. Quelle lumière ! La nef n’est pas très longue mais entièrement blanche. Je reste interdit et en silence quelques minutes. Les larmes me montent aux yeux. Une petite dame vient vers moi. Je ne comprends pas, elle parle trop vite. Je lui demande de répéter. Elle me demande de sortir, des obsèques se préparent. Je m’excuse platement et je sors. Je me sens exclu de cette ville. Je ne la comprends pas. Ville sans histoire ? Je ne sais pas. Un mendiant devant un hôtel de luxe. Personne à part lui.

Je m’approche pour lui donner un peu de monnaie. Il me regarde avec consternation et perplexité et m’indique la route vers Burgos. « Il n’y a rien ici pour ceux qui cherchent quelque chose, il n’y a que du mensonge dans cette ville et des pendus ».

– Des pendus ?

– Dans cette ville, il y a bien longtemps, un pèlerin comme vous, une femme qui voulait le séduire, il a dit non, elle l’a piégé, fait condamné, il a été pendu. Ses parents sont partis et ont continué leur route mais en revenant, il était toujours pendu, vivant. On l’a dépendu. C’est pour ça le poulailler.

– Quel poulailler ?

– Là ! me dit-il en tendant le doigt vers une fenêtre.

– Et pourquoi ?

– Pour le dépendre ! Le juge ne voulait pas croire les parents, il mangeait un poulet rôti qui s’est mis à chanter. Alors le Maure a cru au miracle. Vous voyez ? Ici c’est une ville où la foi demande à avoir des preuves. Ce n’est pas bon. Les touristes, leur argent, ils le mettent à ces poules, pas à moi. Pourquoi pas vous ?

– Parce que je n’ai pas la foi. Je ne suis pas un pèlerin. Je fais juste la route.

– Juste vivant alors ?

– Juste vivant.

– Alors, poursuis ta route, avant d’être pendu.

 

Bizarrement je n’avais plus envie de m’attarder et je voulais bien suivre ce conseil. Et les larmes qui reviennent. Pourquoi ? Tout cela n’a aucun sens. J’ai la haine. Je suis bouleversé. Je voudrais appeler Germain, mais quoi lui dire ? Que j’ai été attendri par des pierres et émerveillé par une lumière ? Il trouvera une explication mystique. Je ne veux pas de cela. Je voulais rester dans cette lumière et la mort d’un inconnu m’en a privé.

On est toujours contraint. Les autres sont un poids qui s’exerce contre nous. Non. Bien sûr que non. Pourquoi est-ce que je pense cela ? Qu’est-ce qui m’arrive ? À quoi ai-je été contraint ? De quoi je me plains ?

Quelques kilomètres de silence dans ma tête. Je freine alors qu’une voiture manque de m’écraser à un croisement. Tout. J’ai été contraint à tout ou je me suis débrouillé pour me contraindre moi-même. Oui, on peut. Une mécanique implacable. Mes parents ont construit des rouages si efficaces qu’ils n’ont plus besoin de mettre en branle la machine pour qu’elle fonctionne, je me débrouille très bien seul. Les certitudes d’un adulte, l’absence de rêves d’enfants… Toutes les fois où j’ai été certain, je n’ai pas vu la vérité, j’ai vu l’image que je m’en étais faite. Le monde n’est pas une pièce de théâtre jouée pour moi, le monde n’est pas un théâtre de marionnette où chacun dispose des mêmes rouages que moi. Je ne détiens pas de vérités, je n’en transmets même pas.

Je me suis contraint à être journaliste par commodité. Tout le monde en était satisfait, moi aussi probablement. Je n’y ai même pas réfléchi en réalité. Je me suis attaqué aux situations les plus périlleuses pour me faire valoir, pour être plus intelligent que tout le monde, pour comprendre les grands schémas que personne ne souhaitait regarder. Par mythomanie, par complotisme… Par haine. Par lâcheté aussi, au fur et à mesure. Il est de plus en plus dur de revenir au monde réel. De s’apercevoir qu’il n’y a pas forcément à enquêter sur tout. Que parfois la boulangère dit bonjour simplement pour dire bonjour et pas parce qu’elle veut nous faire croire que son pain est meilleur. Que parfois, souvent même, très souvent, on n’est pas un héros ! On n’est pas le héros public. On est un minable qui ne marque même pas l’anniversaire de sa femme sur un calendrier pour s’en souvenir. Qui ne l’appelle pas quand il est loin parce qu’elle sera bien mise au courant par le journal s’il lui arrive quelque chose. Quelle facilité que ma vie ! Quelle monstruosité ?

Et je voudrais blâmer mon éducation ? Comme je le fais avec mon psy ? Bien sûr qu’il doit y avoir une racine. Rien n’est spontané. Jamais. Mais n’est-ce pas une autre facilité de les charger ? Pour se dire qu’on ne changera pas. Il faut changer. Même l’univers est en perpétuel changement, je ne vais pas rester comme une pierre. Même une pierre change… Il me faut changer radicalement, c’est maintenant ou jamais, j’ai perdu trop de temps.

Encore cette impression que le temps me manquera. Qu’il y a eu un point de bascule avec ma famille ! Ils ne me manquent plus. Absolument plus. Je n’ai même plus leur voix dans ma tête ni une culpabilité sourde de quoi que ce soit. Rompu.

 

–––––

 

Tout cela va trop loin. Je ne suis pas là pour me remettre en cause. Je suis là pour faire mon métier. Qu’a-t-elle donc cette route de si spécial ? Qu’a-t-elle donc pour me pousser à écrire ce que j’ai toujours voulu dire sans parvenir à le formuler ? Sans même penser à qui pourrait l’entendre. Ginsberg encore… Comment disait-il ? « Concentrate on what you want to say to yourself and your friends. Follow your inner moonlight ; don’t hide the madness. You say what you want to say when you don’t care who’s listening ».

Peu m’importe qui lira ces lignes. Je ne sais pas ce que je vais faire de tout ça. Mais j’ai passé le point de non-retour. Maintenant il me faut aller jusqu’à Compostelle. Advienne que pourra. J’appellerai Germain de Burgos. Il faut que je lui dise. Quoi ? Je ne sais pas. Que je n’ai pas aimé cette journée, qu’elle m’a foutu en l’air ! Ou au plus profond de moi. Que j’ai croisé une ville vide où je ne me sentais pas à ma place ! C’était la première fois. J’en ai connu des villes inhospitalières. Ce n’était pas le cas de celle-ci. C’était autre chose.

Cette histoire de pendu est atroce. Combien de temps serait-il resté ainsi ?

Le pendu… C’est une carte du Tarot, non ?

 

Je tourne en rond cette pensée comme un mantra : arriver à Compostelle, arriver à Compostelle, arriver à Compostelle. Sans m’en rendre compte, je suis déjà à Burgos.

 

J’arrive par l’Est de la ville. Je traverse des zones urbaines tout ce qu’il y a de plus normales : centre commercial, complexe sportif, maisons, immeubles. On oublie finalement assez vite ce qu’est une ville, je suis surpris de cette densité, surpris de voir des gens marcher sur les trottoirs, rouler dans les rues. Une ville vivante, vibrante, riante.

Je remonte la Calle de Vitoria jusqu’à la cathédrale. Elle est majestueuse et discrète à la fois. Elle me fait penser à ces œuvres d’art et de technique que sont les napperons de dentelle de nos grands-mères. Oui, cette Cathédrale Sainte-Marie est un gigantesque napperon de dentelle, avec ses deux flèches finement ciselées, ses façades ouvragées.

 

Je me pose sur la margelle de la fontaine et appelle Germain. Je vide mon sac. Mes désillusions, mon mal-être. Quant à lui il a eu des nouvelles de son ami, en Grèce, il va bien. Je m’en réjouis viscéralement. Je m’en sens réellement soulagé. Je ne connaissais pas ce genre d’émotion. Germain ne connaît pas la signification du pendu dans le Tarot. Il faudra que je cherche à l’hôtel, ce soir.

 

J’entre dans la cathédrale. J’entre dans la lumière. Parfaitement. Cette cathédrale n’est pas faite de pierre, elle est en photons. Des vitraux partout, même dans les voûtes. Cela me paraît incroyable et parfaitement singulier. Je ne sais pas si la beauté peut s’illustrer de manière inconditionnelle et absolue. Je suis d’avis que cette cathédrale en serait l’image. Je m’assois. Je ne veux plus bouger, plus partir. Contempler. Les mots me manquent. Non. Les mots n’ont aucun intérêt face à cette architecture. Je me souviens des pensées que j’ai eues, dans la nuit du 7 au 8 janvier dernier. Je marchais dans les rues, car je ne voulais pas rester face au mur de mon salon en me demandant que faire. La nuit où j’ai décidé de partir, donc.

 

Je suis tout ce qu’il est possible d’être. On ne peut jamais vraiment se définir de toute façon, n’est-ce pas? Non je ne pleurerai pas plus les chemins que je n’ai pas suivis. Il est temps peut-être de chercher le bonheur, ce n’est plus le début et pas encore la fin. Il est temps de s’emparer du meilleur futur. Je me suis suffisamment lamenté sur mon sort. J’ai suffisamment regardé la noirceur, j’ai suffisamment ajouté à la misère du monde. Il y a des choses plus graves. Définitivement.

Je suis à Paris, c’est la nuit, donc la lumière. Peut-on marcher sans pourquoi? Paris la nuit c’est un peu Babel, les regards de défiances et les langues étrangères. Entouré de noms lointains et de bruits, d’enfants se croyant des hommes et d’hommes faisant l’enfant…

Je pourrais bien sortir de mon propre corps, qui cela dérangerait-il? Pas la radio qui annonce encore et toujours des nouvelles sordides qui ne me concernent pas, mais me dévastent. Ne plus croire au commerce des hommes, saletés, manipulations, utilisations… voir quand même une étoile dans les yeux d’un ami, paraît-il, mais où en trouver à cette heure? Peut-on appeler ami quelqu’un qu’on ne trouve pas quand tout va mal?

Je ne souhaite plus qu’un jour inhabituel, un où les oiseaux chanteraient, où le temps passerait à sa véritable vitesse. Être ailleurs et comprendre cet ailleurs. Trouver un hôtel sur la route, faire une halte et peut-être se sentir chez moi ou à l’abri. Je ne sais que penser.

Vivre les paroles d’une chanson déchirante lorsqu’elle passe à la radio et oublier aussitôt sa propre existence. Je ne connaissais pas cette musique, j’ai fait mes recherches, End Of All Days, de 30 seconds to Mars. Je ne connaissais pas ce groupe. À quoi cela me sert de reconnaître les mensonges, les envies et les méfaits…? Me tenir droit et avoir la fierté de ma conscience. Sans haine. Sans supériorité. Seulement de la distance. Ne pas sombrer dans des sables mouvants.

 

Je sors de la cathédrale, il me faut rejoindre mon hôtel. J’emprunte la petite rue médiévale qui y mène. En entrant dans la chambre, je repère une image du Cid au-dessus du lit. J’ai arrêté de compter les représentations depuis mon entrée dans la ville. Trop c’est trop. N’est-il donc mort que pour tant d’images ?!? Je ris brièvement avant de me jeter sur mon téléphone et saisir les codes du WiFi. Voyons donc le mystère de ce Pendu du tarot !

Il a la tête en bas, c’est étrange. Le Pendu est pendu par le pied… symbole d’initiation mystique et passive, fuite de la réalité et de la matière. Le Pendu est donc vaguement antipathique, un nonchalant, un légume pseudo-mystique. Cela dit, suis-je vraiment actif moi-même ? Je ne fais que rouler en ligne droite vers Compostelle et je me suis volontairement détaché d’une certaine réalité. Le Pendu, c’est peut-être moi. En regardant les différentes versions de cette carte, je ressens la même chose qu’en découvrant cette ville. Je suis à la fois hypnotisé et mû par la volonté de ne pas la regarder. C’est très singulier, s’imaginer soi-même pendu par le pied. Ce doit être douloureux, la tête doit s’enfler, surchauffer et le sang battre à une cadence infernale. Comme un mauvais trip. Je referme mon navigateur. Je sors chercher à manger.

Enfin la vie espagnole, des places grouillantes et bruissantes , des terrasses éclairées et colorées malgré la fraîcheur de la nuit. Je respire. De la joie, du mouvement, du temps aussi. Du temps qui est au présent, pas cette espèce d’éternité de la route. Je me mêle à différents groupes, tous me parlent de la volonté de faire face à la crise, ne pas sombrer dans la morosité ambiante. Cela ne sert à rien et nuit au tourisme, donc à une reprise économique. Le plus important reste l’humain et le partage de toute façon.

On y revient encore, on y revient toujours. L’humain et le dialogue. Je me couche soulagé. La vie reste normale. On peut toujours danser, chanter et être léger. Oui cela me rassure. Cela me rassure comme cela devait rassurer Gatsby et ses amis. Avec beaucoup moins d’argent, beaucoup moins de paillettes. Une festivité humble et humaine. Est-ce que l’on met le divertissement avant tout ? Ou simplement d’autres valeurs que l’argent et la politique ? Se recentrer sur les réalités locales, l’humanité dans le regard d’en face et pas dans les secrets à des kilomètres de là… je ne sais pas qu’en penser. Il y a certainement deux mouvements. Je me sens si vivant. Il faut que je dorme, déjà 1h et je dois me lever à 8…

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