12. Sahagún

25 janvier, 9 heures

Direction Sahagún, droit devant vers l’Ouest, toujours tout droit. J’ai un sandwich, dans sept heures j’y serai. Simple. Heureusement, car j’avance dans le brouillard et j’y suis. Je ne sais pas ce que je vois, je voudrais et devrais faire le deuil de tant de choses… De la confiance en mes parents, de connaissances qui sont mortes ce 7 janvier, de moi-même en un sens, de l’ancien Janus, des amis que j’ai perdus, ceux que j’ai vu mourir sous mes yeux, et il y en a eu… Je ne m’en étais jamais rendu compte. Cela fait tant de monde…

Mais je n’ai pas assez lu sur la question, j’ai besoin de connaître les mots des autres pour trouver mes propres mots. Quand Iris avait perdu sa sœur, elle s’était mise à lire compulsivement des œuvres déchirantes, des témoignages de tragédies diverses qu’elles soient sociales ou historiques. Ce n’était pas une question de se comparer ou de trouver pire. C’était un besoin de mettre les mots des autres sur ses maux à elle, car elle n’y parvenait pas elle-même. Ni mots ni larmes. En un sens, fixer des yeux la douleur, le plus profond de la douleur et de la tristesse pour tenter de décrocher des larmes ou de passer outre. Je ne sais pas si elle y est parvenue. C’est à cette époque qu’elle m’a quitté, elle n’avait pas besoin de mon silence en plus de son chagrin qui ne parvenait pas à se formuler.

J’ai vraiment été odieux.

Odieux parce que je ne voulais pas regarder ma propre peine. Parce que je ne savais pas quoi faire de la sienne. Elle me semblait si forte et si froide. Elle passait devant le lieu de l’accident et ne pleurait pas, elle n’a pas versé une seule larme. Comment avoir l’air viril à côté d’une telle femme ? Soit on la voit comme une mère, soit on la quitte. Il n’y a pas de troisième option. Car bien sûr ce n’est pas un monstre. Sa souffrance était réelle, elle ne dormait plus, elle était distraite, elle buvait son café d’un trait… Qu’aurais-je dû faire pour elle ? Je ne voulais pas le savoir, je serai tombé moi-même.

J’avance toujours. Le brouillard ne se dissipe pas. Mes souvenirs m’entraînent vers mes grands-parents maternels. Eux non plus je ne les ai pas pleurés. Je n’en ai pas eu le droit. « Tu ne vas pas pleurer quand même ! », m’avait dit ma mère à la mort de son père. J’aimais mon grand-père, sa prestance, sa simplicité. Une sorte de bonhomie désuète doublée d’une rigidité militaire. Émigrés. Immigrés. Ils étaient espagnols. Comment ont-ils pu être prêts à mourir pour leur pays, pour l’idée qu’ils s’en faisaient ? Puis à mourir pour un autre pays, avec les mêmes idées ? Il est trop tard pour leur demander. Ils ont parlé, beaucoup, mais cette décision, je ne l’ai jamais comprise. Je voudrais rencontrer mon grand-père sur cette foutue route, lui poser la question en face.

J’aimerais appeler Germain, mais quoi lui dire ? Que je voudrais pleurer ? Qui ? Quoi ? Tout, trop de gens. S’avouer faible. Je n’en suis pas encore là.

Une ombre se détache du brouillard. En face de mon guidon, elle ne doit pas me voir ! Je ralentis pour ne pas la percuter. Je la salue, c’est un homme qui me regarde droit dans les yeux, il est immobile au bord de la route.

Et je tomberai en criant « mort pour la France », me lance-t-il. Même si elle ne veut pas de moi. Mais la France n’est pas consciente de ce qu’elle est. Elle est une idée qui se regarde vivre, s’endort sur ses lauriers, néglige ses espoirs. Elle oublie la franchise, ferme les yeux sur son histoire. Non, ne regarde pas. Ce n’est pas nous. Ce n’est pas nous. Mais qui alors? La France est une idée universaliste qui s’est égarée dans les couloirs du temps. Elle voudrait rejouer des batailles. Refaire du vrai avec du faux. Replanter ses mythes dans le sable. Vivre dans les échos d’une mémoire borgne. La France est une idée qui se dénigre, seule à dorer son passé, à ignorer le présent. L’honnêteté, l’entente, la fragilité d’un visage sans masque, pour enfin vivre sans peur. Comment exiger le respect? Quand on ne se regarde pas en face? Quand on ne montre pas l’exemple? Mais je tomberai en criant « mort pour la France ». Car je crois en elle plus qu’elle-même. Parce qu’au fond elle est en moi comme je suis en elle. J’aime son idée et son avenir comme j’aime l’Europe, comme j’aime l’Homme. Le meilleur des possibles, le meilleur est possible.

– C’est à moi que vous parlez, Monsieur ?

– Tu ne me reconnais pas? Mon fils…

– Non de Dieu… vous êtes, tu es… ? Papi ?

– Demande et tu recevras…

– Attends ! J’ai tant de questions !

– Petit pas par petit pas, certaines questions ne sont pas si importantes, tu verras. Et d’autres n’ont de valeur que dans la recherche.

Il disparaît. J’hallucine. J’aimerais voir mon visage pour connaître l’émotion que je ressens. J’ai un visage très expressif, ça m’aiderait… suis-je surpris ? Dérouté ? Incrédule ? Je continue à rouler dans mon brouillard métaphysique et météorologique. Appeler Germain. Absolument.

– Allô ?

– Janus ! Comment vas-tu ! ? dit-il du haut de son éternelle jovialité.

– Et toi ?

– Oh, comme d’habitude, assez bien ! Mais tu évites ma question ?

– Oui, en effet. Toujours pareil, je ne sais pas où je vais. J’ai des hallucinations. Ça devient grave…

– Comment ça ? Encore des gens ? Je t’ai dit, ce sont juste des gens que les autres ne remarquent pas.

– Non, là c’est mon grand-père au beau milieu d’une route espagnole.

– Ha… En effet… Et que t’a-t-il dit ?

– « Demande et tu recevras », j’avais demandé des réponses. Il m’en a donné une. Sur les raisons de se battre.

– Elle t’a convaincu ? La réponse, je veux dire.

– Oui, à peu près, enfin, je comprends mieux.

– « Demandez et on vous donnera. Cherchez et vous trouverez. Frappez à la porte et on vous ouvrira ».

– Hein ?

– Évangile selon Matthieu, chapitre 7. Il nous enseigne qu’une demande bien formulée reçoit toujours une réponse.

– Oui bien sûr, le silence est une réponse aussi ?

– Parfois oui, évidemment. Et… pardonne-moi, mais ce n’est pas moi qui vois des choses bizarres !

– Tu as raison, désolé, j’ai juste beaucoup de mal à appréhender cela.

– Quoi donc ? Demander ? Recevoir ? Formuler ? Voir ?

– Tu me poses trop de questions Germain, et je connais trop les psys pour ne pas voir où tu veux en venir.

– Hahahaha, s’esclaffe-t-il. Et alors, que réponds-tu à la question que je ne t’ai pas posée ?

– Que je ne vois pas pourquoi je verrais plus que l’évidence, que je ne vois pas pourquoi je recevrais. Je n’ai jamais rien donné à personne.

– Tu as toujours voulu voir plus, n’est-ce pas ? Tu as toujours voulu transmettre, livrer une vérité ?

– Oui. Enfin, pas comme ça, ce n’est pas ça.

– Tu l’as souhaité pourtant. Pourquoi être surpris que l’on te donne finalement ? Tu sais, j’ai un ami japoniste émérite. Il parle je ne sais combien de langues asiatiques, il est toujours surpris de la facilité qu’il a à assimiler ces langues. Pourtant, depuis que je le connais — le collège — je l’ai toujours entendu dire qu’il se consacrerait entièrement à ces langues et ces cultures, il a mis en œuvre tout le travail nécessaire et bien plus encore pour rendre cela possible. Alors pourquoi est-il surpris que Dieu lui donne un petit coup de pouce ?

– Parce que ce n’est pas le cas pour tout le monde.

– Qu’en savons-nous ? Je crois surtout qu’on ne sait pas forcément où est notre spécificité, notre sacerdoce laïc, dirais-je. Tu vois ce que je veux dire ?

– Oui, je comprends. « you can’t always get what you want but you get what you need » ?

– Waouh, Saint Matthieu et les Stones dans la même conversation, on est fort quand même ! remarque-t-il en riant.

Je raccroche. Germain sait y faire, je ne sais pas vraiment si cette conversation m’a fait avancer, mais j’ai à nouveau le moral. La réponse dont on a besoin, pas forcément celle qu’on veut… L’aide qu’on mérite, qu’on veut sans forcément le savoir… Pas forcément celle qu’on exige. Oui, c’est cela. L’humilité. Recevoir sans exiger.

 

–––––

 

Je repars après avoir dévoré mon sandwich. D’après les panneaux, je me rapproche de Sahagún.

J’ai très froid, le brouillard est entré jusque dans mes os. Les voitures passent de plus en plus vite, les gens doivent être habitués… J’entends encore une voiture arriver, je me range sur le bas-côté pour ne pas risquer l’accident. La voiture s’arrête à ma hauteur :

¡ Hola! ¿ A dónde va usted de esa manera?

Sahagún, señora, dis-je dans mon espagnol aux accents de crapaud écorché qui fait passer mon interlocutrice à l’anglais.

– Venez je vous y emmène, c’est trop dangereux le vélo par ce temps.

– Merci !

Je plie rapidement mon vélo et le charge dans le coffre de la petite citadine vert anis.

– Vous faites Compostelle ?

– Oui, merci vraiment pour votre aide.

– De rien, c’est naturel. Vous savez que je ne suis jamais allée jusqu’à Compostelle ? J’habite ici depuis toujours et je n’ai jamais fait ces quelques kilomètres ! Oh au fait je m’appelle Estrella.

– Comme une étoile ? Moi c’est Janus. Je suis journaliste, et français. Je fais un reportage sur le chemin. Sur les gens que j’y croise.

– Vous avez croisé des gens sur cette route ?

– Euh…

– Il y en a, n’est-ce pas, des ombres… et elles vous parlent aussi… ça se voit. C’est quelque chose, pas vraiment dans le regard, plutôt comme un pli sur les tempes.

– Vous… ? dis-je avec anxiété.

– Je suis médium.

– Vraiment ? Je suis désolé, mais…

– Vous n’y croyez pas ? Non, vous les Français… vous êtes très détachés de ce que vous ne pouvez pas expliquer n’est-ce pas ?

– Oui… mais c’est vrai que… enfin… je crois que j’ai vu mon grand-père… il est décédé… et les gens que j’ai vus jusqu’ici que personne ne semblait voir…

– Le chemin nous révèle. Il n’apporte aucune réponse. Personne ne trouve de réponse à Compostelle. On se trouve soi-même sur la route. Enfin c’est ce qu’on dit dans le coin. Moi, comme je vous l’ai dit, je ne l’ai jamais fait. Je n’en ai pas le courage. Je ne veux pas affronter ce que je pourrais découvrir.

– Pourtant, vous devez être proche de l’esprit par votre profession.

– Oui, mais je ne suis pas très proche de moi-même. Je crains de me perdre tout à fait. Je ne sais pas si c’est très compréhensible. J’ai déjà mis longtemps à me trouver moi-même. À être en accord avec moi-même. À vivre en équilibre.

– Vous dites ça comme vivre en ermite.

– Ce n’est pas tout à fait ça, mais ce n’est pas complètement faux. Je ne suis pas complètement insérée dans la vie ordinaire. Et je me sens bien mieux ainsi. Un peu à l’écart. Suffisamment éloignée de tous pour que personne ne me donne de conseil sur la manière de mener ma vie.

– Pas d’amis ? Pas de conjoint ?

– Seulement les amis qui m’apprécient pour ce que je suis.

– C’est un choix difficile à faire et à tenir, j’imagine.

– Oui, mais cela me rendait si malade ! Vous connaissez cette nausée, vous savez, après avoir vu quelque chose de bouleversant en rêve, comme la haine ou la peur incarnées… ?

– Oui je crois, je crois que j’ai déjà vécu cela.

– Eh bien c’était pareil quand des amis voulaient m’améliorer, me trafiquer.

– Il suffisait de ne pas accepter !

– Mais j’étais perdue dans mes propres questionnements, encouragée par leur entrain, leur jovialité et leurs bonnes intentions. Je me laissais porter et ne me reconnaissais plus dans le miroir. Ni dans la suite d’événements que l’on me proposait comme avenir. Séduire, se marier, s’établir… rien que ces pensées m’oppressent.

– Vous vivez de manière nomade ?

– Non non, j’ai une petite maison presque à la campagne. Mais je voyage souvent, sans avoir à ménager les sentiments ou les envies ou les convenances. Les convenances… vous savez, on en meurt des convenances et des modes.

– Je n’en doute pas, surtout les femmes, je pense.

– C’est possible oui… et je ne peux simplement pas me conformer. Je voulais hurler contre moi-même, déchirer, brûler ce costume. Mais je ne faisais rien bien sûr, j’étais bien raisonnable. Et je ne savais surtout pas pourquoi tant de violence sommeillait sous ma peau. Et une tristesse d’animal pris au piège de rouages qui le dépassent. Braconnage. Pourquoi accepter de bon cœur un seul conseil déclenche-t-il une avalanche d’autres conseils qui se muent en ordre ?

– Je ne sais pas… mais, mon ex-compagne s’est heurtée à la même émotion. Sa sœur est morte et elle n’a pas su exprimer sa peine, vivre son deuil. Pourtant elle était défaite, j’en témoigne. La terre entière est allée de son conseil, de sa désapprobation, de son humiliation presque.

– Et qu’avez-vous fait pour l’aider ?

– Rien. Absolument rien. Ou plutôt la seule chose que je pouvais faire pour ne pas ajouter à son malheur : accepter qu’elle me quitte et ne pas la retenir. J’ai honte. Maintenant je sais ce que j’aurais pu faire. Ce que j’aurais voulu faire, mais sans le savoir moi-même.

– Vous n’avez pas à vous sentir coupable. Vous n’en étiez pas là c’est tout. Mais maintenant vous avez changé. Alors qui sait, peut-être que vous la croiserez à nouveau.

– Vous croyez aux contes de fées ? Ou c’est une prédiction ?

– Qui sait… non, je ne crois pas aux contes, mais les gens qui s’aiment peuvent se retrouver, tout peut advenir.

– Alors, pourquoi avoir décidé de vivre seule ?

– Une intime évidence, une certitude. Comme un dernier cri, une dernière forme derrière tous les voiles, la vérité nue. Ce genre de bonheur n’est non seulement pas fait pour moi, mais en plus ne m’attire pas. Qu’il est fort bien pour les autres de trouver un conjoint, j’en suis à chaque fois heureuse sincèrement. Pour eux. Mais cela n’est pas pour moi. Je n’en ai ni le goût ni l’envie. Tout simplement.

– Hum… personne ne peut comprendre cela, n’est ce pas ?

– Je ne sais pas… je n’ai jamais vraiment su l’exprimer. Donc je n’ai jamais été entendue ni comprise. Alors au lieu de basculer dans la haine, j’ai fui. Enfin, manière de parler. J’ai pris mes distances, dit que je pensais rentrer dans les ordres. Bizarrement ce genre de déclaration fait du vide. Même en Espagne.

– Pourquoi ne pas l’avoir fait, d’ailleurs ? Pour la liberté ?

– Oui, évidemment, c’est comme entrer dans l’armée finalement. Mais votre grand-père… C’est étonnant. Pourquoi ici ? Ça ne me regarde pas vraiment…

– Je ne sais pas. Je me questionnais sur lui. Sur ce qui l’avait animé toute sa vie, ce qui motivait ses choix. Quelle force il suivait.

– Parce que vous vous demandez quelle force suivre vous-même ?

– Probablement. J’ai toujours cru n’avoir foi en rien. Et puis je me réveille en me disant que je n’ai plus la force, plus la foi. C’est perturbant.

– Je vois. Et la nuit ?

– Pardon ?

– La nuit, vous rêvez ? Moi je vois des cadavres, toujours des cadavres et des décors différents, il faut se concentrer sur les décors, les contextes. Les cadavres, ce n’est que le changement, ou un repoussoir, un filtre.

– Je ne me souviens pas de mes rêves. Parfois un pendu ou la route toujours la route, et le doute aussi. Une sensation de doute, comme à un embranchement.

– Hum… El colgado, el loco o el carro, el enamorado

– Pardon ?

– Ce sont des cartes. Le pendu, le mat ou le chariot, l’amoureux.

– Des cartes du tarot de Marseille.

– Oui !

– Et c’est grave ?

– Hihihi, non jamais, dit-elle dans un rire clair et limpide comme celui d’un enfant dans une rivière. Le pendu c’est la perte de repère, c’est regarder sous un autre angle.

– Oui, ça, je savais. C’est assez pertinent, finalement.

– Tout à fait. Le mat ou le chariot. Je ne sais pas, les deux sont sur la route. Le mat part à l’aventure là où personne ne l’attend, là où tous lui déconseillent d’aller, il perd ses repères, court tous les dangers. Le chariot lui, c’est un triomphe, il occupe toute la route, il est conquérant.

– Alors prenons-le mat, on m’a dit que j’étais fou de partir…

– Vraiment ? Qui ? me demande-t-elle interloquée.

– Mes amis, ma famille.

– Vos parents. Ils ne comprendront pas. N’essayez pas de leur en parler en rentrant, ils ne voudront pas entendre.

– Euh… Pourquoi, enfin, comment, je ?

– Je suis voyante, voyons. Je les perçois comme silence, comme secret. Il y a quelque chose que vous ne devez pas apprendre, et réciproquement. Ils ne peuvent pas comprendre la clarté, la recherche. Ils ont renoncé. Je ne sais pas à quoi, c’est très étrange. Oppressant.

– C’est quelque chose de grave ?

– Je ne pense pas. C’est quelque chose qu’ils pensent grave. C’est bien différent.

– Oui… pour sûr…

– Et enfin l’amoureux. Le choix difficile. Choisir entre deux passions si l’on veut. Entre la raison et le cœur, entre deux opposés difficilement conciliables. Entre la blonde et la brune. C’est une carte que j’ai toujours du mal à lire. La plupart du temps, le consultant lui-même ne sait pas entre quoi et quoi il hésite.

– Je vois…

Estrella me dépose gentiment à l’entrée de Sahagún, il est 16 h 08. J’ai noté son adresse. Une carte de plus à envoyer depuis Compostelle. Quelle étrange rencontre, quelle femme superbe. Elle aurait pu avoir le monde à ses pieds. C’est une Carmen qui aurait renoncé aux désirs de ce monde. Une Carmen bouddhiste. Cette idée me fait sourire. Et pourtant c’est elle.

Je traverse maintenant une ville de brique, sans grand charme. Tout droit, toujours tout droit. Ça devient lassant. J’arrive assez vite à l’hospice monastique de Santa Cruz, au sein d’un monastère bénédictin que je qualifierais d’austère. Après avoir déposé mes affaires, je décide de ressortir pour me rendre à l’église San Lorenzo à 700 mètres de là, c’est-à-dire à l’autre bout de la ville.

Deux statues massives et noires de processionnaires « m’accueillent » si on peut le formuler ainsi… Leur air me paraît des plus menaçants, j’en lirai presque « vous qui entrez, laissez toute espérance ». Pourtant l’église en elle-même semble joviale, trapue, accueillante. Le contraste est déroutant. L’intérieur dégage une sensation d’intimité et de réconfort par son éclairage nocturne sur les briques ocre jaune.

Je ne sais pas pourquoi mais je me surprends à déposer un cierge à la mémoire de mes grands-parents. Des républicains désapprouveraient cela, forcément, mais ça a été plus fort que moi. La chaleur du lieu peut-être qui semble tout droit sorti d’un roman médiéval, ma rencontre tout à l’heure, une envie de marquer symboliquement un passage que je n’ai pas vécu. Je m’assois et regarde la bougie de loin quand une vague de tristesse m’envahit. Je ne les reverrai plus. Bien sûr que je ne les reverrai plus, voyons ils sont morts depuis plusieurs années. Oui, justement, ils sont morts et une partie de moi vient juste de l’apprendre…

Publicités