13. León

26 janvier

Il est 8 heures, mon téléphone, ou plutôt Mick Jagger dans celui-ci, hurle « You can’t always get what you want » depuis quelques secondes. Je ne me souvenais pas avoir défini ce réveil-ci…

Je me réveille endolori. Complètement défait. J’ai l’impression d’avoir dormi mille ans. Je ne pourrai jamais me lever, ça y est mon corps me lâche. Se lever. Il faut que je me lève. Je m’extirpe comme je peux du lit et me traîne jusqu’à la douche. Je m’ébouillante. Je sens la vie revenir en moi peu à peu. Encore cinq jours de route. J’en ai déjà fait onze. T’as passé le point de non-retour, Janus. Faut finir maintenant. Et ma pensée qui revient toujours à Iris. Mais pourquoi, bon Dieu ! Et pourquoi viens-je de m’exclamer « bon Dieu » ?

Je prends la route. Parce que j’en suis là, au fond. Je prends la route parce que c’est tout ce qu’il me reste à prendre. Je ne peux plus me regarder dans une glace sans avoir un élan de tristesse. Mais c’est normal, pas vrai ? Non ce n’est pas vrai. C’est une pensée confuse qui tourne : l’année dernière, quand j’étais en vie… Quelle idée. Je ne suis pas mort. Non. Je ne suis pas mort. L’année dernière ? Quoi l’année dernière ? L’année dernière quand j’étais avec elle ? L’année dernière quand j’aurais pu choisir le bonheur ? L’année dernière quand personne n’était encore vraiment mort ? Quand les gens mourraient encore de façon sporadique, naturelle la plupart du temps ou en sachant à quoi ils s’exposaient ?

L’année dernière, j’étais encore qu’un gamin. Est-ce qu’on ne grandit que par les morts qu’on laisse derrière soi ou par les deuils qu’on fait… ? Peut-être. Iris… Je revois son visage crispé, las, dur comme une statue antique. Mais pas de larmes. Seulement le prix de l’adversité. Il fallait faire. Organiser l’enterrement, soutenir les parents, et puis le procès… Je l’ai aidée pour le procès. Elle ne me l’a pas demandé. Je me suis emparé de cette question qui était pour moi si simple à traiter. Dans son regard quelque chose a changé à ce moment-là. Je ne saurai jamais ce que c’était. Je sais comprendre les silences. Pas les regards.

La revoir. J’ai besoin de la revoir. Je frémis à cette idée. Je frémis de ce qui ressemble à de la peur. La terreur de se jeter dans quelque chose de trop grand pour soi. Tout cela n’a pas de sens…

Suivre les panneaux. Mansilla de las mulas. Mansilla ? Ce mot ne me dit rien. Mon téléphone m’indique que cela signifie manoir. Manoir des mules. Petit patelin, j’imagine. Les villes me manquent. Une heure cinquante en ligne droite, autant dire rien du tout. Le temps de trouver mon rythme sur les pédales. De dire bonjour de la tête à quelques personnes en sens inverse. Et me voilà arrivé au pied de l’immense tour fortifiée de la ville. Enfin ville… une muraille surtout. Une ville fortifiée comme celles des Cathares. On se sent minuscule sous ces mètres de roche. Je traverse la ville pour voir. Pas grand monde. J’achète de quoi refaire un peu mon baluchon : boissons sucrées, biscuits… Et je reprends la route vers Léon. Je ne mange pas. Je ne jeûne pas non plus. Je voudrais comprendre ce qui m’arrive. Une heure et demie d’ici Léon. J’y serai donc vers 13 heures. J’aviserai.

 

–––––

 

À peine entré dans Léon, je me heurte à un couple, francophone.

 

— Bonjour ! dis-je avec entrain.

— Bonjour Monsieur, me répond-elle dans un sourire charmant et poli.

— Vous êtes français ? me demande-t-il.

— Oui, je m’appelle Janus. Vous allez à Compostelle, j’imagine ?

— Oui, enfin, tranquillement, en voiture. Plus pour le tourisme qu’autre chose. Je m’appelle Hamlet.

— Et moi Irynia, dit la femme.

— Enchanté.

— Nous allions déjeuner, joignez-vous à nous ! Qu’en penses-tu chérie ? nous demande-t-il en posant une main protectrice dans le dos de sa compagne qui acquiesce.

— Oh, euh, volontiers.

Nous nous dirigeons ainsi vers une auberge chaleureuse. J’apprends qu’ils sont parisiens et préfèrent voyager l’hiver pour mieux ressentir l’esprit des lieux. Ils semblent très attachés à l’histoire, au pourquoi des choses. Elle semble avoir mille ans de sagesse dans le regard, et lui la regarde comme Roméo sous le balcon de Juliette. Ils ont une complicité que je ne croyais pas possible. Je raconte encore une fois mon histoire de journaliste qui part vers l’ouest. Je commence à ne plus y croire moi-même. Comme s’il s’agissait d’un mensonge convenu de longue date.

— Mais, en vrai, qu’est-ce qui vous a poussé à partir ? Tous les journalistes de France n’ont pas quitté le pays ! me dit-elle avec perspicacité.

— Vous n’êtes pas obligé de répondre, Irynia a une forte tendance à vouloir pousser les gens dans leurs derniers retranchements.

— En vrai… en vrai, je ne sais pas. Je n’avais plus aucune attache et besoin de prendre de la distance, de changer mes habitudes aussi. Explorer un ailleurs qui ne serait pas géographique, dis-je

— Ha c’est amusant, pas au sens drolatique, curieux plutôt, j’étais dans le même genre de recherche quand je l’ai rencontrée, déclare-t-il en prenant la main de sa femme.

— Vraiment ? Et où étiez-vous parti ?

— Oh, la réponse est décevante : sur l’île de la Cité…

— Il faut dire que tu avais beaucoup voyagé avant ça, précise-t-elle.

— À propos de voyage, pourrais-je me permettre de vous demander d’où viennent vos prénoms ? Ils sont relativement curieux… Je connais des Irina, mais pas Irynia.

— Hahaha, ça oui. Irynia est une déformation étrange de mon prénom par un officier d’état civil français qui pensait lire correctement le cyrillique. Je viens de Bosnie.

— Et moi, et bien… mes parents aimaient trop Shakespeare ! Mais Janus n’est pas beaucoup plus courant, n’est-ce pas ?

— Oh, mes parents ont une fascination pour la mythologie… Ma sœur s’appelle Vesta et mon frère Phébus.

— Et donc vous êtes journaliste ? dit-elle en ouvrant de grands yeux.

— Euh, oui…

— Janus, le dieu des passages et de la transmission… Ce n’est pas anodin tout de même, continue-t-elle.

— Je n’y avais jamais réfléchi.

— Irynia a une passion pour les mots.

— C’est une déformation professionnelle, se défend-elle. Je suis traductrice, si je ne me passionne pas pour l’étymologie, je perds en qualité !

 

Ça me fait mal de les voir ainsi. Si complémentaires, si beaux.

Nous parlons un long moment, Irynia est d’origine tzigane, elle trouve intéressant que « j’en revienne à cette histoire de pendu ».

 

— C’est un seuil. C’est le moment d’être courageux et de se détacher de soi-même. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Oui, parce que le pendu par les pieds peut se libérer lui-même, surenchérit-il.

– Je vois bien. Mais je ne vois pas encore de quoi je dois avoir le courage, dis-je embarrassé.

 

Nous changeons de conversation et finissons par nous séparer. Au moment où j’enlève l’antivol de mon vélo, j’entends des pas venir vers moi. Hamlet semble avoir oublié quelque chose.

 

– Mon ami, je ne sais pas comment vous formuler ceci de manière agréable ou audible par votre intelligence mais j’ai l’impression que nous ne sommes pas si différents, avant de rencontrer Irynia j’étais un abruti, si vous me passez l’expression, et vous ne semblez pas avoir une haute opinion de vous-même.

– Non en effet, mais…

– Il faut du courage pour se dire qu’effectivement, on a toujours fait les mauvais choix, mais qu’on peut commencer à faire les bons, comme s’autoriser à aimer quelqu’un ou encore plus, autoriser quelqu’un à nous aimer, voilà, je crois que c’est ça le grand courage de nos jours, ce n’est pas de prendre les armes ou de s’offrir à la mitraille, c’est de regarder quelqu’un dans les yeux et le trouver beau, c’est se regarder dans la glace et vouloir être meilleur.

 

Je ne sais quoi lui répondre, mon cerveau est perdu. Nous nous serrons la main un long moment. Je le remercie, je crois. Je lui promets d’y réfléchir, certainement. Je lui donne rendez-vous à Paris, plus tard, probablement.

Après quelques secondes d’hébétude, je me secoue. Et le mépris, ce si vieux moteur que j’entretiens si bien, revient à vive allure : de quoi il se mêle ce type qui ne me connaît pas avec son nom de tragédie même pas grecque. Ma mauvaise foi est vraiment sans limite, ça me rassure en un sens, certaines choses ne changent pas.

Je marche vers la Casa de Botines un édifice de Gaudí, l’architecte barcelonnais, en plein milieu de León. Bien loin de la Catalogne, donc. Mais il ne ressemble en rien « à du Gaudí ». Si je devais le rapprocher de quelque chose, ce serait plutôt d’un hôtel de ville belge. Un peu gothique, très imposant, très régulier. Oui, ça me fait penser à Anvers. Ou au Luxembourg, peut-être. En tout cas, il n’y a ni soleil ni folie dans cet édifice.

On peut ne pas correspondre à son environnement. Comment ma mère a-t-elle appris l’histoire de ses parents ? Était-elle encore enfant ? Comment a-t-elle vécu son « assimilation » ? Personne ne lui a jamais renvoyé l’image de l’immigré ? Ne l’a-t-on jamais dénigrée ? L’a-t-on obligée à s’endurcir ou l’a-t-elle fait toute seule ? Je n’en sais rien et personne ne peut répondre à ces questions, à part elle qui n’y répondra jamais. Germain est d’accord avec moi.

– Mon fils, tu ne sais pas ce que ta mère cache et parce que c’est ta mère tu ne le devineras jamais. On a jamais le recul nécessaire pour ça.

– Mais je ne vais pas lui mettre le couteau sous la gorge, quand même ?

– Et pourquoi pas ? dit-il dans un grand éclat de rire.

– Merci, m’sieur le curé…

– En tout cas, mon fils, ce n’est pas par téléphone que tu obtiendras une confession. Tu ne sais pas la gravité de ce qu’elle tait.

– J’ai croisé deux femmes qui m’ont dit que ce n’était pas si grave, seulement considéré comme tel.

– Comment cela ?

– J’ai croisé deux gitanes, deux tireuses de cartes, si tu veux, qui m’ont dit cela.

– Tu fais dans l’ésotérique Janus ? C’est parfaitement irrationnel, méfie-toi.

– Oh ça va Germain. Je ne suis pas allé les chercher non plus.

– Non, tu es du genre ecclésiastique comme journaliste, les gens viennent à toi.

En conversant, je suis arrivé à la basilique San Isidoro. Un peu d’histoire : Saint Isidore était archevêque de Séville, vers l’an Mil, ses restes ont été déplacés ici, en terre chrétienne, à l’époque d’Al Andaluz. Son tombeau est toujours là. Au même titre que le Panthéon royal. Voûtes basses, peintes richement de motifs naïfs et bruts, de couleurs chaudes. J’aime cette atmosphère. J’aime cette lourdeur relative, ce recueillement, ce dépouillement architectural. Il y a quelque chose de vrai, d’ancestral. Comme si tout l’espace ne témoignait que du vide, ou du plein, de la présence de Dieu, selon ce que l’on croit.

Bon, la décoration plus tardive, flamboyante et subtilement belliqueuse, comme il se doit pour la Reconquista, ne me fascine pas. Allons voir ailleurs. Je fais un léger demi-tour, passe devant un pub dédié à Dickens et arrive à la cathédrale.

Grand bâtiment gothique, grand parvis, j’ai l’impression d’être de retour en France. Ce n’est pas une cathédrale espagnole. On dirait Reims, ou Chartres, en plus ensoleillé, certes, mais il n’y a pas ce… Je ne sais pas… Cet esprit excessif.

Effectivement, à l’intérieur on trouve des œuvres flamandes, des peintres français. Je ne sais pas si c’est moi qui ne suis plus en phase, ou si cela ressemble vraiment à un décor de cinéma. Oui, des studios hollywoodiens voulant faire « une cathédrale gothique typiquement européenne » ne s’y seraient pas pris autrement. Peut-être que je ne suis plus dans le truc. Je me suis écarté de mon chemin de foi ?

Au milieu de la nef, je cours presque vers une jeune femme. J’ai cru voir Iris. Ce n’était pas elle. Je deviens fou. Je m’assois.

Au fond, c’est moi qui ne lui ai jamais fait confiance. C’est dans ce sens que ça s’est passé. Je l’ai attirée, je l’ai mise en confiance pour ne rien lui donner. Elle devinait certaines choses sans que j’aie à les lui dire. J’ai cru que ça suffirait. Je ne voulais pas me livrer. Elle aurait vu que je n’étais pas à sa hauteur. Je n’étais pas prêt à tomber. Parce qu’elle m’a fait tomber. Je croyais maîtriser la situation. Comme d’habitude. Mais non, ses yeux m’ont perdu. Cet Hamlet a raison. Je ne vais pas me mettre à pleurer quand même ?

 

18 heures

Je sors de la cathédrale. Je repars à vélo vers San Marcos et mon hôtel. Je voudrais rouler longtemps pour vider mon crâne. Me concentrer sur la lassitude de mes jambes qui ne sentent plus la douleur pourtant présente.

Voilà un bâtiment espagnol. Voilà. Long comme un jour sans pain, portant des décorations de pierre à tout bout de champ, des dentelles, des créneaux décoratifs, une horloge, comme un chef-d’œuvre de sucre tiré. Et une histoire. Une histoire lourde mais simple. Pas une histoire récupérable par des extrémistes de tous bords, pas comme cette foutue Reconquista à laquelle je ne comprends jamais rien. Une histoire pour journaliste, pas pour universitaire. Un monastère, riche et clinquant, un monastère bling-bling qui servit de prison durant la guerre civile. Un édifice somptueux où l’on doit pouvoir entendre de nuit les plaintes et hurlements des fantômes républicains qui y souffrent encore. J’allais entrer. Mais quelque chose me retient. Je reste la main sur la poignée. Je me mets à trembler. Pourquoi ai-je pensé à des fantômes ? Est-ce que j’ai peur de ça maintenant ? Entrer quand même. Tu dois y aller Janus. Pour une fois dans ta vie, sois vraiment courageux. Va quelque part alors que tu en as peur.

J’appuie. C’est fermé. Je ris. Je ris comme un fou, je ris à tomber par terre et découvre les heures d’ouverture. « Lunes : cerrado ». Fermé le lundi.

Mon hôtel est à la sortie de la ville. Une atmosphère propre et internationale. Pas de grand charme, mais c’est le moins cher que j’ai trouvé. Je ne veux plus rien. Dormir. Rêver peut-être…

>>> suite

Publicités