16. Portomarín — Palas de Rey — Arzua

Jeudi 29 janvier

Je suis debout, il est 9 h 30. Le brouillard, lui, est toujours là. Ça y est, j’en arrive à l’avant-dernière étape. Demain soir je serai à Compostelle. Finalement je me suis habitué à cette route, je ne m’imagine plus la terminer. Comme si j’étais devenu la route. Je prends des antalgiques, plus par habitude ou par prévention que par nécessité. Je ne sens plus mon corps de toute manière. Je croyais que les pèlerinages élevaient l’âme en la rapprochant du corps, mais il n’en est rien en ce qui me concerne, la rupture est consommée entre mon esprit et mon corps..

Moins d’une heure que je roule, je suis déjà à Palas de Rei. Je ne m’arrête pas, je vois des églises en bord de route mais j’ai acquis le sentiment que ces lieux ne sont pas nécessaires. Ce sont des espaces de transition peut-être, d’acceptation de quelque chose de plus grand. De l’intériorité aussi. C’est ce que je dis à Germain. Il se met à rire, évidemment, il est caustique ce curé tout de même. Pour lui, il est certain que les églises sont des objets transitionnels, comme les doudous. Ou des points de contact, des endroits où il est socialement admis de s’arrêter et de se recueillir. Le reste du temps, nous sommes au monde et pas à nous-mêmes. C’est étrange.

— Que comptes-tu faire en rentrant ? me demande-t-il.

— En rentrant ? Je n’ai pas pensé à rentrer. Ça ne m’a pas traversé l’esprit. J’ai pourtant ce billet d’avion dans mon sac, pour dimanche prochain…

— À quelle heure seras-tu là ?

— Hum, 11 h 45 à Roissy, ça fait du 14 heures chez moi, environ.

— Très bien, alors, disons rendez-vous au 138 vers 16 heures.

 

Voilà. C’est concret. Je rentre. Enfin je rentrerai, quand j’aurai fini ce périple. Et je me lancerai dans les recherches sur ma famille. Savoir pourquoi les silences et les mensonges, mais sait-on vraiment ? Jamais probablement… Rouler, aller de l’avant. Encore 45 minutes et je serai à Furelos. Germain a été catégorique, il me faut m’y arrêter.

 

Effectivement. Le fleuve est puissant. Je suis arrêté, médusé, je voudrais me laisser charrier par ce torrent jusqu’au bout du monde. M’abandonner à cette furie de l’eau. Je me suis toujours dit qu’il devait être délicieux de s’abandonner à une volonté supérieure, simplement obéir. Mais je n’ai jamais trouvé d’objet de soumission, avant ce fleuve. Avant ce fleuve et ce village fermement accroché, replié sur ses pierres sèches empilées. L’immobilité. Rien ne se passe, absolument rien. Peut-être un insecte qui traverse l’air mais rien de plus. Je trouve quand même de quoi manger avant de me rendre à l’église San Xoán. Le Christ veut descendre de sa croix. C’est beau à pleurer. Il est tendu, pendu, par le bras gauche tandis que sa main droite veut toucher la terre des hommes à laquelle il n’appartient déjà plus. Le corps tordu de douleur et de volontés contradictoires, il se tient, magnifique, provoquant un silence millénaire dans tout le bâtiment.

 

Je m’assois face à lui. Et une sorte d’abattement me tombe dessus. Je suis trop fatigué pour continuer. Je ne parviendrai pas à Compostelle, je ne ferai rien de ma vie, je suis englué. Mais enfin c’est n’importe quoi ! J’ai très bien réussi, qu’est-ce qu’il me manque ? Une femme à mes côtés, une femme à chérir et désirer ? J’ai Iris… enfin, oui, d’accord, c’est compliqué pour le moment… mais je vais me rattraper. Je vais être sincère. Après tout, à quoi servent les mots, le privilège du langage, si l’on ne l’utilise pas pour dire ce que l’on pense ? À rien. On ne serait parfois pas digne de parler tellement on parle creux. Et je suis lassé de cela. Ça, ça englue, on ne sait pas se sortir de cet état de demi-vérité. Je ne lui ai jamais dit que je l’aime. Non, je l’ai manipulée, je l’ai attirée, rendue folle. J’ai dit cela déjà. Que faire de plus ! Je voudrais lever le poing vers ce Christ qui ne bouge pas. Mais pourquoi veux-tu qu’il bouge, Janus ? C’est une effigie de bois d’un être imaginaire ! Je comprends qu’on ait la foi. Parce que l’on se sent seul face à soi-même sur terre. On ne peut pas concevoir une telle solitude et ce n’est pas de la lâcheté, c’est le simple constat d’une inacceptable solitude. Et peut-être, peut-être, de ce que j’ai cru entrevoir chez les gens que j’ai rencontrés, un besoin d’exprimer et reconnaître une gratitude supérieure pour les minuscules bonheurs du quotidien, qu’ils perçoivent comme des miracles.

Je voudrais toucher la main de cette statue. La sentir dans la mienne pour être certain qu’il ne s’agit que de bois. Germain me dit que je suis un Saint Thomas à l’envers, je veux toucher pour m’assurer du faux.

— C’est vrai. J’ai fait ce métier pour aller au bout de la vérité, aller sous les mensonges et m’assurer que rien n’est tel qu’on le dit.

— Mais ce n’est pas le cas Janus, parfois tout est tel qu’on le dit…

— Parfois, il n’y a pas de vérité derrière le mensonge et parfois ce qu’on découvre semble plus faux encore. Parfois on s’en veut d’avoir inutilement découvert le plus odieux, qu’on ne partagera pas, parce qu’il est incroyable… J’ai été un artisan de mensonge parfois…

— Je vois… mais si tu arrêtais un peu l’auto flagellation ? Si tu commençais un peu à croire à ta propre histoire ? Si tu te mettais à bâtir un lendemain ?

— C’est vrai. Je n’ai jamais vécu dans le présent, j’ai vécu dans la fuite du passé et de l’avenir, ça n’a rien à voir.

— Comment tu te vois dans… disons un mois ?

— Me voir ?

— Qu’est-ce que tu désires au fond de toi ? Tu peux me répondre que tu n’en sais rien, c’est normal, tu ne t’es jamais posé la question, mais réfléchis-y. Tiens pour commencer : imagine que tu retrouves Iris, disons dans un café, dans l’après-midi d’un samedi ou en début de soirée juste après une journée de travail, qu’arrive-t-il ensuite ?

— Oui, je comprends. Mais là je ne vois rien. À part elle, la laisser parler, aviser ensuite. Mais ce n’est pas juste, je le sais, ce n’est même pas ce que je veux. C’est juste que je ne sais pas faire autre chose qu’écouter en fait. Je me refuse à prendre de la place. Tiens, c’est étonnant comme idée.

— En effet. Ne pas prendre la place de quoi, de qui ?

— Je ne sais pas et ne fais pas ton psy, Germain, dis-je en riant. Je ne veux pas prendre position…

— Tu y réfléchiras ?

— Oui mon père. Ça y est j’ai compris pourquoi on vous appelle « père ».

— Parce qu’on est un peu paternaliste, oui, répond-il en gloussant.

— Mais ça, c’est se faire des films, c’est se préparer à souffrir.

— Ou savoir ce que tu choisis d’espérer.

— L’espoir est une vertu d’esclave.

— On est tous esclaves de ses passions et de la nature, non ? Arrête avec tes phrases prêtes à penser Janus, cela ne te va pas.

— Désolé, tu as raison… donc, savoir quoi espérer ?

— Oui, savoir à quoi tu veux aspirer. Qui tu voudrais être en somme. Mais du coup, je ne comprends pas comment tu as fait jusque-là. Pour faire des choix. Tu ne voulais pas devenir journaliste ? Iris, comment t’es-tu dit que tu la voulais ?

— Tu parles crûment pour un curé ! Hé bien… Journaliste ma foi, on me l’a proposé, j’ai dit oui, c’est une bonne idée. Iris… C’était malsain au début, ou plutôt, seulement par jeu, le divorce était prononcé, il fallait que je sache si je pouvais plaire encore, j’ai choisi une proie la plus difficile possible, la plus splendide, celle qui semblait crier n’avoir besoin de personne dans sa vie, être déjà si entière… Et pourtant ce fut si simple… Et je me suis trouvé pris à mon propre piège. C’était une expérience qui a mal tourné pour le savant fou que je suis, si tu veux…

— Je ne sais pas quoi dire Janus… Ça me… sidère. Je ne pensais pas qu’on pouvait traverser sa vie de la sorte. Et je ne pensais pas que tu venais de si loin dans ton rapport aux femmes, mais ça, c’est une autre histoire.

— Oh quand je te dis que j’étais un sale con, je pèse mes mots ! J’ai toujours eu conscience d’être beau et séduisant, et ça, c’est terrible. Parce que rien ne t’arrête, personne ne te dit jamais non, pour peu que tu sois poli et pas trop idiot. Je n’ai jamais eu de grand traumatisme. Tu ajoutes à ça la conformité à un modèle parental bien strict et tu n’as plus qu’à te demander pourquoi je fais une crise de la quarantaine finalement !

— Hum. C’est vrai. Enfin non, parce qu’un métier comme le tien te force à te confronter à l’altérité, à des horizons tellement différents que si l’on est honnête, et c’est ton cas, j’irais même à dire que tu es une bonne âme ; eh bien on est obligé de se remettre en cause.

— J’ai une bonne âme ? Tu comptes me sauver de la damnation, Germain ? questionnais-je en riant. Oui pour le reste tu as raison, la vérité, tu te la prends dans la face, tu ne peux pas y résister éternellement.

— Voilà. Et puis, au fond, je pense vraiment que t’es un bon gars, sinon tu n’en serais pas là. C’est peut-être tardif mais tu as bon fond.

— Tu me tiens en estime un peu trop haute, Germain. Comment tu fais pour être aussi… solaire ?

— Après tout, tu sais pourquoi on a des amis ? Pour avoir un avis sur soi plus indulgent que le sien. Ahahah, et je ne suis pas solaire !

— Non, tu as la foi, c’est ça ?

— C’est ça, Janus. En Dieu et en l’Homme.

— Je n’en suis pas encore là. À plus, Germain.

 

Je raccroche, il riait à l’autre bout du fil. Bien sûr. J’ai dit « pas encore ». Je goûte moi-même l’ironie de cette phrase. Je reprends la route vers Arzua, et mon courage avec. C’est étrange ces tergiversations mentales qui tombent en lourdeurs physiques et se dissipent en un claquement de doigts. Il va me falloir trouver une phrase d’accroche, et sans avoir déjà vu le spectacle, sans faire le résumé d’un événement. Une heure douze de légère descente, j’arriverai vers 17 h 30. Si tout se passe bien, mais quelque chose m’en fait douter.

 

Au bout de quarante minutes de route, j’aperçois un homme assis par terre contre un arbre, il a l’air vraiment mal.

 

— Monsieur, ça va ?

— Non pas du tout, murmure-t-il.

— Tenez, vous devez être déshydraté, lui dis-je en tendant ma gourde.

— Merci, mais je suis surtout désespéré.

— Ah bon, mais de quoi ? Nous sommes presque à Compostelle, maintenant.

— Ce n’est pas ça. Enfin si un peu, mais pas tant que ça. Je voulais aller à Compostelle pour rencontrer le monde, pour rencontrer les autres, pour tout recommencer. Mais il n’y a que moi sur cette putain de route.

— Je suis passé par là, je comprends, dis-je.

— Ça fait des siècles que je suis si seul, alors que je veux être dans le partage! Pourtant j’ai entendu dire que sur cette route, en ce moment, il y avait un homme qui pouvait m’entendre!

— Un homme ? Dieu plutôt, non ?

— Non un homme, un journaliste il paraît. En quête de lui-même, enfin, c’est ce que m’a dit Sisyphe.

— Sisyphe ? Des siècles ? Oh, non…

— Vous aussi vous allez me prendre pour un fou? Attendez que je vous raconte tout! Je suis Nimrod, bien sûr vous ne savez pas qui je suis, ça ne parle à personne Nimrod… Non on se souvient de ma tour, mais pas de moi!

— Non, non, je ne vous prends pas pour un fou, c’est moi qui le suis, c’est moi que vous cherchez. C’est moi qui ai des hallucinations.

— Vous pensez que des hallucinations vous poursuivent? Ah oui alors, effectivement… Donc je suis Nimrod, roi de Babel, dit-il en se redressant. Et vous devez être Janus, donc.

— Oui, c’est moi. Alors, vous êtes seul depuis des siècles ? Mais d’un autre côté, Babel c’était pas tout à fait une bonne idée, entre vous et moi, on peut se le dire…

— Personne n’a compris Babel, personne. Je voulais justement prouver que l’uniformité était un bien grand mal! Mais ça, personne ne s’en est rendu compte… J’ai plus fait pour l’humanité que n’importe qui! J’ai légué la diversité!

— Hum, c’est vrai que vu comme ça… Mais alors quel nouveau départ cherchez-vous ?

— Je veux que les gens aiment leur diversité, qu’ils ne s’en servent pas pour se haïr. Les hommes sont-ils à ce point mauvais pour arriver à se détester et détruire par tous les moyens, que ce soit par similarité ou différence?

— Je ne sais pas… Peut-être… On ne communique pas avec quelqu’un qui nous ressemble trop, et pas plus avec quelqu’un qui nous est étranger. On vit plus dans nos crânes qu’autre chose, répondis-je.

— C’est juste, orgueil, orgueil que tout cela.

— Oui, plus d’orgueil que de haine.

— Mais vous, il paraît que vous allez tout dire.

— Dire ? Non, enfin je ne sais pas. En tout cas, je note.

— Alors, notez ceci. Notez le nouveau commencement dont je rêve!

— Avec plaisir, et ça me donnera peut-être des idées pour tout reconstruire à mon échelle ! D’ailleurs, je cherche un début de conversation… Mais c’est une autre histoire…

— Pour une femme? C’est toujours pour une femme… Ça nous rend si bêtes les femmes, alors que la plupart, celles qui comptent vraiment, celles à côté desquelles on passe parce qu’on ne comprend pas ou qu’elles nous font peur, elles veulent juste de l’honnêteté. Oui rappelez-vous de ça. De l’honnêteté, qui est un autre mot pour respect, un sourire et des bras pour se sentir plus fortes qu’elles ne le sont déjà.

— Vous connaissez Iris ? demandais-je avec surprise.

— Non, je ne connais pas votre Iris, je connais mon Aldée. Enfin, je ne l’ai pas connue d’ailleurs, si vous voyez ce que je veux dire…

— Je vois oui.

— Donc cela commencera. Fatalement, cela commencera ou recommencera parce que la nature a horreur du vide. Comment cela commencera-t-il? Il n’y avait pas de respect. Il faudra en avoir, en mettre partout. Comment cela commencera-t-il? Chercher l’humain, l’humanité avant tout. Comment cela commencera-t-il? Chercher les mots pour se dire, se dire soi, parler de soi avec sincérité. Comment cela commencera-t-il? Il était histoire de se comprendre, histoire de se tendre la main. Comment cela commencera-t-il? Plus de lutte de pouvoir, plus de chimère, d’irrespect, de plan sur la comète. Comment cela commencera-t-il? Trouver et chérir les différences. Comment cela commencera-t-il? Bâtir des ponts et fenêtres. Comment cela commencera-t-il? Vouloir comprendre chacun, je dis bien chacun. Comment cela commencera-t-il? Tendre au polyglottisme des cœurs. Comment cela commencera-t-il? Rêver en commun, sans dédain ou négligence. Comment cela commencera-t-il? Construire un lendemain attentif et ouvert. Comment cela commencera-t-il? Creuser, il faut se connaître pour parler. Comment cela commencera-t-il? Creuser, honorer ses morts et souvenirs. Comment cela commencera-t-il? Recouvrir, pour tourner la page sans regret, haine, ni rancœur. Comment cela commencera-t-il? Une pierre, puis une autre, comme générations ou poignées de mains. Comment cela commencera-t-il? Pierre, poser les mots, à peu près, en quête de justesse. Comment cela commencera-t-il? Lier, par le regard ou le son, reconnaître l’autre pour lui-même. Comment cela commencera-t-il? Comment cela commencera-t-il? A… Par un A, naturellement.

 

 

Bien sûr aussitôt ces mots prononcés, le temps que je me redresse pour l’aider à se lever à son tour, il n’y avait plus personne. Ce genre de blague ne me fait plus rire. Un A. Comme « Alors voilà », un début tout sauf convenable, un début brouillon limite ridicule. « Alors voilà, il fallait que je te dise… » Je ne suis pas une adolescente, on ne commence pas une déclaration comme ça. J’ai beau passer en revue dans ma mémoire les articles dont je me souviens, je n’ai pas l’impression d’avoir commencé par un A une seule fois dans ma carrière. C’est étrange. Non, il faut que je trouve autre chose après ce A.

À plus dans le bus ? Ok, j’ai honte… je ferais mieux de rouler.

 

J’arrive à Arzua. Petite ville, blanche et brune. Carrée. En fait on dirait plutôt un village. Rien à déclarer. Le fromage a l’air d’être une spécialité locale, je m’attable dans une auberge déserte pour y goûter. Je profite du WiFi pour relever mes mails. Tiens, Vesta. Grand Dieu, son mail doit faire trois mille mètres de long. Grand Dieu ? Faut que je me surveille…

 

Mon cher Janus,

Je suis allée fouiller dans le garage de papa et maman (j’avais une bonne raison, je cherchais des jouets d’enfants pour une amie qui a une ressourcerie, c’est un peu comme Emmaüs, enfin bref c’est une autre histoire) et j’ai trouvé quatre cartons étiquetés « Lons », que des papiers de papi et mamie. Ni vu ni connu j’ai pris plusieurs liasses au milieu de mes propres cartons. Bon du coup j’ai un peu tout et n’importe quoi, genre des factures, des cartes postales d’amis inconnus au bataillon, tout ça. Mais j’ai la carte d’identité de mamie!

 

Elle est née à Séville, en 1917. D’après Wikipédia, Séville est un bastion franquiste de la première heure, donc effectivement, comme tu le disais, elle ne devait pas pouvoir/vouloir revoir sa famille pour tout un tas de scénarios possibles. D’ailleurs, il n’y a aucune photo de mamie jeune, absolument rien. Alors qu’il y en a quelques-unes de papi, avec sa famille, j’imagine. Et une avec un brassard « CNT-AIT », d’après Wikipédia toujours, ça fait de lui une sorte d’anarchiste d’une branche ou d’une autre. D’un autre côté on le savait un peu, même Jean Moulin n’avait pas trop grâce à ses yeux. Le nom de jeune fille de mamie est Delgado y Diaz. Ça ne nous apporte pas grand-chose comme information, mais au moins nous avons deux noms complets! Oui, parce qu’il y avait aussi le livret de famille, dans la catégorie « maman a oublié de nous dire » tout est écrit sur le livret de famille!!!!! Lisandra Delgado y Diaz et Javier Sopladores y Segovia. Devenus, ça on le sait, Lise et Xavier Soufflés.

 

Bref. Après j’ai un carnet, tout un carnet! En espagnol bien sûr, donc je l’ai apporté à une amie hispanophone (ben tu sais, Guadalupe, la Mexicaine qui était au barbecue de Jean-Marc? Bref, tu vois ou pas, ce n’est pas grave) qui n’en revenait pas. D’une part ses propres grands-parents étaient des anarchistes réfugiés en France et « réexpédiés » au Mexique quasi aussitôt, mais le carnet, j’y viens, est le témoignage intégral de la Bataille de Madrid. Le témoignage de Malraux, mais par papi, genre. Elle m’a promis de le traduire en entier, mais ça prendra du temps. Apparemment il y a beaucoup de détails, et le carnet s’arrête en 1944, donc c’est potentiellement une mine d’informations pour nous! Est-ce que maman savait qu’elle avait ça? Je ne sais pas, mais j’avoue que je suis très très perplexe. Je pense que ça t’intéressera de le savoir, il commence le 18 juillet 1936 : « aujourd’hui Franco a tenté de prendre le pouvoir par la force, il a échoué et n’y parviendra jamais, notre camarade Dolores l’a dit : ils ne passeront pas. Nous ferons tout pour, quoi que cela implique. » Donc il a été « prêt », si on peut dire, à se battre, dès le début.

 

Sinon il y a une petite pochette en cuir, avec des papiers pliés, comme des papiers d’identité, mais je n’ose pas y toucher sans toi, je veux qu’on soit tous les deux pour ouvrir. Ce doit être leur titre de séjour, de naturalisation, je ne sais pas. Peut-être des papiers de recensement dans les camps. Parce que oui, forcément ils sont passés par des camps « de concentration » comme disait notre ministre de l’Intérieur de l’époque. Tu te rends compte que j’ai failli faire mon mémoire et ma thèse sur l’internement des migrants??? C’est inimaginable tout de même. J’aurais pu déjà tout connaître de ces questions si je n’avais pas rompu avec Luiz. Enfin, s’il ne m’avait pas larguée surtout…

Breeeef. En attendant je me demande bien comment une femme seule a pu remonter seule de Séville à je ne sais où, Gurs? Argelès? Ou directement vers le Jura, vu que les civils ne sont que peu rester à la frontière… Combien y avait-il de femmes seules à fuir de la sorte? Sans famille ni enfant? D’instinct je dirais peu. Déjà parce qu’elles ne devaient pas être nombreuses à ne pas être mariées et mères à l’âge qu’elle avait. 19 ans en 1936, c’est déjà être vieille fille. Ou peut-être a-t-elle laissé (pour) morts un mari et au moins un bébé? Ce serait terrible… Ou alors elle était très pauvre et prostituée? J’ai bien peur que nous ne le sachions jamais…

Et quand ont-ils décidé de rester français, définitivement? Lorsque la chute du nazisme n’a pas entraîné celle de Franco? Ils ont perdu espoir? Ou alors dès qu’ils ont pris le maquis? Tant de questions…

Bon, à plus, bonne route et prends soin de toi. Bisous.

 

Le vide. Là je suis vide. Je ne sais pas comment réagir. Je suis choqué. Par ma sœur qui s’implique autant dans ces recherches, par le silence de ma mère, encore. À quel moment le silence devient un mensonge ? Je ne sais pas exactement, mais je crois qu’on y est. Je veux dormir. Je suis épuisé.

Publicités