17. Monte do Gozo — Santiago

Vendredi 30 janvier, 10 heures

J’ai dormi tout ce temps ? Je regarde mon téléphone avec circonspection, il a sonné, je n’ai rien entendu. C’est nouveau ça… Heureusement, je ne suis qu’à 2 h 15 de Monte do Gozo, ma prochaine étape. Et ce soir, je dormirai à Compostelle.

 

En route, traversons donc encore et encore des champs, de petites forêts, des maisons perdues, le tout sur un microscopique chemin de campagne. Cette route m’ennuie. J’ai hâte d’arriver au bout, je sais ce que j’ai trouvé sur le chemin, ce Chemin, avec une majuscule. Oui, on peut être mystique, je pense. J’ai trouvé des questions. J’ai passé ma vie à chercher des réponses, mais au fond je ne me suis jamais senti plus plein, plus vivant qu’à présent avec ces milliers de questions qui m’entourent.

Je suis presque surpris de suivre pendant un temps une nationale, avec voitures et camions, la modernité ! Toujours personne, toujours aucun pèlerin… Je croise des grands-mères sur leur perron qui me saluent chaleureusement. Elles doivent le faire à chaque pèlerin, mais elles le font avec naturel et bonhomie.

 

J’arrive au monument.

Je dois appeler ma sœur. Il faut que je lui parle de son mail mais je ne sais pas par où commencer.

 

— Salut, Vesta, ça va ?

— Oui, tu ne devineras jamais !

— Bah, au point où j’en suis… Tu as trouvé quelque chose d’autre ?

— Ha non, ça ne concerne pas les grands-parents, désolée.

— Pas grave, il n’y a pas qu’eux dans la vie. Quoi donc alors ?

— Paul et moi cherchons un appartement.

— Oh ? Comme dans « nous allons emménager ensemble » ?

— Oui parfaitement ! Tu sais ce qui lui a fait déclic ?

— Non, quoi ?

— Les lettres d’amour de papi et mamie. Faut dire que ceux-là, leur prose, c’était une merveille. Avant de lire ces lettres, il pensait que vivre avec quelqu’un t’empêchait de lui écrire des mots d’amour mais du coup, maintenant, il veut tenter l’aventure et que nous devenions ce genre de vieux couple qui continue à s’échanger des mots enflammés.

— C’est très mignon.

— Tu es dubitatif…

— Toujours. D’un parce que tu es ma sœur et de deux parce qu’on parle de relations humaines et plus particulièrement d’amour. Tu sais que la foi en Cupidon n’est pas ma vertu cardinale !

— Non, mais tu te soignes. Tu veux que je te rappelle ton mail ? Ou simplement le nombre de fois où le prénom « Iris » y figure ?

— Oh ça va…

— T’es complètement atteint, admets-le à la fin, ce sera plus simple pour tout le monde.

— Pour moi aussi ?

— Oui pour toi aussi ! Ça va pas te tuer de te lancer dans le vide ! Je te jure, c’est pas qu’il y a un filet en bas, c’est pas que ça va forcément marcher, c’est juste que c’est comme Vile le Coyotte, même si tu t’exploses la figure par terre, tu te relèveras, avec une expérience de plus.

— Hum… Très littéraire comme comparaison… Bon, parle-moi de ton Paul. De toute façon je ne sais pas quoi répondre à ton mail. Il y a trop d’émotions et trop de questions, j’ai trop envie de toucher ces documents moi-même comme si par capillarité ils allaient m’apprendre tout ce que je veux savoir.

— C’est très vrai ce que tu dis… Bon alors… tu sais, Paul est adorable, enfin j’ai ramé comme une perdue pour qu’il m’invite. Pas qu’il voulait pas, hein, je l’ai pas agressé non plus, va pas t’imaginer des trucs. Il avait des gestes tendres, des paroles charmantes, mais il ne passait pas à l’action. Tu sais ce qu’il m’a dit ? « Oui, mais j’ai toujours été moche, je pensais pas que ça pouvait vraiment t’intéresser. » Tu te rends compte ? Il a parlé de lui en disant « ça » c’est affreux ! Pourtant dans son comportement on aurait cru un dragueur sociopathe, manipulateur, enfin comme toi, tu vois ce que je veux dire ?

— Oui, oui, merci pour le compliment, dis-je dans un rire gêné. Donc c’est un gentil ?

— Oui, définitivement oui. Pas un calme, ça non, il a des colères monumentales, mais au fond c’est un cœur en or. Une vraie bonne pâte, un genre d’ours protecteur et réconfortant et bienveillant. Bref, je suis amoureuse quoi.

— Je vois ça. Ça me fait plaisir. Sincèrement. Dis-moi, comment pourrais-je commencer mes retrouvailles avec Iris ?

— Dis-lui froidement ce que tu ressens pour elle, même comme un ado. On en a marre des mensonges et des jeux de dupes. On en a marre parce que vos idolâtries envers nous vous font mentir et ça, c’est pas sexy du tout, on a envie de vous donner des baffes. « T’es trop parfaite je peux pas te dire la vérité », franchement c’est quoi votre problème ? Dans quel monde ça existe ? Ou alors le merveilleux « je te respecte trop pour t’aimer » !

— Sérieux ? On t’a déjà dit ça ?

— Oui, tu te souviens d’Hector ?

— Oui, ton pote gay…

— Ben pas du tout.

— Pas du tout quoi ?

— Pas du tout gay… ce qu’il ressentait pour moi était, je cite « trop fort pour y faire face, je ne savais pas gérer ni assumer, j’ai préféré te mentir ».

— Euh… tout ce temps ? Et du coup il t’a dit ça comment ?

— Ben quand je lui ai présenté Paul, il a décidé d’avoir soudainement du courage.

— Et t’as fait quoi ?

— Je lui ai très clairement mis ma main dans la gueule et demandé bien cordialement de supprimer mon numéro de téléphone de son répertoire.

— Ah quand même, ouais enfin en même temps… il l’a un peu cherché… tu craquais complet pour lui au lycée en plus. Quel con.

— Oui, donc voilà. Moi je te conseille la bonne vieille franchise bien violente et dès le départ.

— Je vois. Du genre « Iris, à vrai dire, je pense à toi depuis que je suis parti de Paris pour Compostelle, j’ai espéré que chaque centimètre de cette route me rapprocherait de toi, ou plutôt me rapprocherait de moi pour être plus vrai, donc plus digne de toi, en fait, je crois que je t’aime. »

— Je vote pour. C’est sobre, net, précis. J’approuve. Demande quand même à ton curé, deux avis valent mieux qu’un… Comment s’appelle-t-il déjà ?

— Germain. Oui, faut que je l’appelle de toute façon, je ne sais même pas ce qu’évoque le monument que je regarde.

— Ahahah, inculte va ! me dit-elle dans un grand éclat de rire complice.

 

Nous raccrochons et j’appelle Germain aussi sec.

 

— Germain ? Ça y est je suis au Monte do Gozo !

— Alors tu ressens cette allégresse ?

— De voir enfin Compostelle à l’horizon ? Totalement ! Enfin, ce n’est qu’une silhouette mal dessinée, pas un truc de rêve.

— Tu sais que tu dois descendre de ton cheval et finir à pied. C’est ce que dit la tradition.

— Oui, oui, je sais. Je vais les faire à pied ces trois kilomètres. Dis, c’est quoi ce monument à côté duquel je suis ?

— Une commémoration de la visite de Jean-Paul II. Je crois que c’était en 1989. Pas sûr… Si c’est ça, c’était les JMJ, donc août 1989.

— Et paf, le Mur est tombé après.

— Oui paf. Grâce aux Beatles. Enfin c’est ce que m’avait dit un ami est-allemand. Les Beatles ont fait tomber le Mur…

— En apportant de la joie et de l’espérance de l’autre côté par leur musique, par la résistance culturelle qu’on effectuait en les écoutant. Oui, j’ai entendu ça aussi.

— Et le monument commémore aussi la visite de Saint François d’Assise, au XIIIe siècle.

— François d’Assise comme le Pape de maintenant ?

— Oui, le même. Symbole de pauvreté, d’espérance, de joie et de dialogue ! Tu sais qu’on dit qu’il est le père du dialogue interreligieux ?

— Ah ? Pourquoi ?

— Il a tenté d’apaiser les tensions entre chrétiens et musulmans pendant la… 1, 2, 3, 4, la 5e oui la 5e croisade.

— Alors c’est vraiment à propos comme choix de prénom, pour François.

— Oh oui. Pas étonnant que même des athées très cultivés l’aiment bien.

— Tu parles, en fait vous faites une énorme opération marketing, c’est tout, et après vous allez nous faire le coup de « ah, mais non, en fait, on arrête la modernité et on revient au Moyen-Âge » !

— Mince, Janus, tu es trop perspicace, tu nous as percés à jour !

 

Nous rions comme des baleines pendant deux bonnes minutes.

 

— Blague à part, Janus, dis-moi, as-tu retrouvé la foi en quelque chose ?

— Oui. Je ne sais pas en quoi, mais oui. En quelque chose qui surpasse ma propre vie.

— Pas en Dieu… ?

— Non ! Sincèrement, tu veux qu’on parie ?

— Oh non, je ne parie pas avec Dieu, Janus, je suis à son service.

— Aller, ça ne va pas te tuer ! Si Dieu existe, Iris est déjà à Compostelle.

— Bah, ce n’est pas impossible, ça reste une destination touristique et elle est plutôt du genre hors-saison si j’ai bien compris.

— Elle est juive et arménienne, elle n’irait jamais à Compostelle.

— Il ne faut jamais dire jamais.

— Alors on parie ?

— Ahahah, ok, on parie. Si elle est à Compostelle, ce qui ne me paraît pas plus absurde que ça, tu viendras à la messe, disons… pendant un mois ? Je suis raisonnable quand même, non ?

— Va, je te promets même un an ! Et si elle n’y est pas, hé bien… Oh oui je sais, je t’emmène à un concert de heavy metal sataniste.

— Sérieusement ? Non je veux dire, ça existe encore vraiment ?

— Bah, oui, j’imagine, il doit bien y avoir au moins deux, trois groupes qui font encore comme si, pour le folklore… Je demanderai à un pote qui est critique musical, il doit savoir.

— Bien, ok, vendu, va marcher maintenant ! Oust !

 

Oui, faut que j’y aille. Je dois en avoir pour une heure à marcher jusqu’à la cathédrale.

 

Il m’a fallu presque deux heures. Si la route est longue à travers les centres commerciaux et les bâtiments (très) laids de la seconde moitié du XXe siècle, les microscopiques ruelles de la vieille ville sont un enchantement. Pierres grises, peinture blanche, immenses verrières et balcons en fer forgé. J’aurais voulu photographier chacun de ces motifs d’acier. Et enfin le monastère et la cathédrale. Une architecture bien lourde de gâteau de mariage, que seul le soleil encore écrasant de ce milieu d’après-midi peut alléger.

 

Ce bâtiment est gigantesque. Simplement gigantesque. Et toujours ce style de gâteau de mariage. Lourd et indigeste. Mais il y a une vibration, ou une atmosphère, parfaitement singulière. L’intérieur est une sorte de musée de la dévotion. Des siècles de reliquaires, retables et autres objets pieux, parfaitement cryptiques au sens cryptographique du terme. On se perd dans le foisonnement de sens, on ne voit que le mystère caché finalement. Mon Dieu si Germain m’entendait penser… « on voit le mystère » qu’est-ce qu’il m’arrive…

Je pourrais bien rester à admirer tout ça, mais je n’ai pas les connaissances religieuses ni artistiques pour l’apprécier vraiment et savoir de quoi parlent ces vitraux et peintures. C’est dommage mais c’est ainsi. Je ne suis pas venu pour ça. J’ai fait ces kilomètres pour voir la funeste dépouille d’un homme qu’on dit être Saint-Jacques le Majeur. Et je suis seul. Décidément ce pèlerinage m’a appris la solitude et l’écoute. Singulier.

Le couloir est des plus exigus pour entrapercevoir la châsse en argent. Heureusement qu’il n’y a pas foule, ce serait étouffant. Les parois sont remplies de petits papiers. On se croirait au Mur des Lamentations. Des demandes de pèlerins probablement. Fut un temps j’en aurais dérobé certains pour les lire et les analyser. Je ne le ferai pas. Ils sont là par acte de foi, je ne peux pas briser le vœu ni la croyance magique qui les a placés là. J’ai changé… Le tombeau brille, normal pour de l’argent, il porte les symboles habituels : chrisme, des figures de saints. Je ne sais pas à quoi je m’attendais mais je suis un peu déçu. Enfin, je savais que la terre n’allait pas s’ouvrir sous mes pieds ni que Dieu me paraîtrait dans les nuages pour me montrer le Graal, comme dans le film des Monty Pythons. Mais quand même, je reste sur ma faim. L’étoile au-dessus du cercueil est sublime. Touchante, au moins. L’éclairage présent à l’intérieur, ou derrière, irradie sur les murs. On pourrait croire qu’elle est vraie, si l’on avait besoin de preuve matérielle de l’existence de Dieu. Si l’on était crédule comme un homme médiéval en somme. Ce n’est pas mon cas.

J’ai juste parié avec un curé sur l’existence de Dieu. Ça n’a rien à voir. Ma mauvaise foi est à toute épreuve. Cela dit, vu mon parcours jusqu’ici, je ne vois pas pourquoi Saint-Jacques ne sort pas de sa boîte pour me parler ! Peut-être qu’il n’est pas là. Il est peut-être vraiment enterré dans le Sinaï. Je m’égare.

En remontant à la surface, je m’interroge. Le « stelle » de Compostelle vient-il de stèle de cimetière ? La ville entière est-elle vouée au culte de la mort ? Ce ne serait pas impossible.

Je ressors par le « Porche de la Gloire ». Une sortie en beauté de toute cette histoire.

 

Un violent orage se prépare. Pas étonnant, Jacques était appelé « fils du tonnerre » avec son frère Jean. Si mes souvenirs de la leçon de Germain sont justes. Je finis cette route par la gloire et sous la foudre. Je ne sais pas comment le lire.

 

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