18. Santiago

Samedi 31 janvier

Il est 16 heures, je tourne dans les rues, sans but. La vieille ville est très mignonne, mais entièrement tournée autour de la cathédrale. Même pas un petit musée d’histoire à se mettre sous la dent, il est en construction. J’avais pris une journée entière à Saint-Jacques en cas de retard dans mon périple, je le regrette un peu. Ma foi, ça me permet de me reposer un peu et d’oublier à l’hôtel ce foutu vélo que je ne peux plus voir en peinture !

J’écris à Germain, il a peut-être une adresse à me recommander pour manger. Non. Bon… ben je m’arrêterai là où je serai à 18 heures et je boirai un verre en entendant.

 

Petite auberge un peu sombre, en bois, bien terroir. Ça me va ! Je m’avance vers le comptoir pour prendre une carte, je me retourne pour choisir une table, une autre cliente et c’est tout. Je m’approche, peut-être en a-t-elle autant assez que moi de ne parler à personne depuis ce matin. Non de…

 

— I… Iris ? demandais-je avec incrédulité.

Elle lève la tête, c’est elle, c’est bien elle.

— Janus ! ? Janus à Compostelle ??? Mais quelle mouche t’a piqué ??? Tu sais que c’est un lieu de dévotion ? Tu es au courant ?

— Et toi, tu sais que c’est un pèlerinage catholique ?

— C’est un pèlerinage chrétien, j’en suis plus informée que toi ! Mais je… enfin c’est incroyable !

— Complètement… attends, il faut que j’envoie un message à un ami, je t’expliquerai après. On prend un café ?

— Évidemment, même un verre et un repas si tu veux, me dit-elle dans un sourire qui me renverse.

 

J’écris à Germain : On avait dit un mois de messe, hein ?

Il me répond immédiatement : Non, non, j’ai bien enregistré un an… je suis heureux pour toi mon ami :).

 

— Voilà. C’est un peu long comme histoire… dis-je.

— En tout cas, elle te fait sourire cette histoire.

— Ok… pour être honnête…

— Ça me paraît un bon principe de départ, ça l’honnêteté.

— Oui oui, ma sœur m’a dit ça aussi… je vais m’attacher à être brutalement honnête. Donc j’avais parié avec un ami que si tu étais à Compostelle, Dieu existait.

— Tu… Oh… Enfin je veux dire, tu as parlé de moi à un ami, tu en es venu à espérer que je sois à Compostelle, tu parles de Dieu et de son existence, et tu parles à ta sœur… Ça fait beaucoup d’infos d’un coup.

— Oui, et encore, je ne t’ai pas dit que l’ami en question est curé. Je crois que c’est ce qui arrive quand tu fais la route de Compostelle : « beaucoup d’infos d’un coup ». Mais toi qu’est-ce que tu fais ici ?

— J’avais besoin de me vider la tête, j’ai posé deux jours de congé et j’ai pris le premier avion qui partait de Roissy.

— Oh je vois. Donc le hasard ?

— Ou Dieu… dit-elle en riant.

 

Nous parlons un long moment, nous échangeons des souvenirs, anciens ou récents, mais nous ne parlons pas de nous. Comme s’il y avait un immense trou dans nos biographies à ce moment-là. Comme une éclipse.

 

— Janus, tu sais ce que j’aime l’hiver, à la campagne ? La cendre froide au petit matin, les restes de la veillée. C’est particulier, je sais…

— Non c’est touchant. Moi c’est l’odeur des mandarines en fin de repas de Noël.

— Ça, c’est vraiment l’enfance !

— Tu trouves ? Tu sais qu’on ne s’est jamais parlé de nos enfances ? On a parlé de nos parents, beaucoup, mais pas de nos souvenirs.

— Jamais, c’est vrai… C’est triste ! Je vais t’en trouver un, attends. Oh. Non ce n’est pas joyeux… Mais ça m’a marqué, énormément, tu comprendras pourquoi. La seule fois de ma vie où j’ai fait de l’escalade, je me suis rendu compte qu’il n’y avait que moi, la roche et une corde qui n’est ni fiable ni une personne. Tu as ta vie entre tes mains et le monde n’est plus là pour toi. C’est comme ça que je l’ai vécu. Ça devait être un jeu, ce n’était pas amusant et je ne suis jamais revenue de cette leçon.

— Oh… dis-je en posant ma main sur la sienne. Tu as toujours eu une conscience aiguë de la vie et de la mort.

— C’est un héritage… Allé, à toi, un souvenir.

— L’atelier de mon grand-père. Tout était gris mais c’était une infinité de gris différents ! Celui des murs de tôle qui étaient presque doux tant ils étaient lisses, les métaux des outils tous oxydés différemment, les tourterelles sur le toit qui faisaient un bruit énorme dans le matin brumeux. Tout était gris, mais c’était tendre et merveilleux. Je ne sais pas comment le dire.

— Tu es mignon. Tu l’aimais n’est-ce pas, ton grand-père ?

— Oui… Infiniment. Il m’a tant appris. Et je n’ai pas tout appliqué.

— Comme ? Qu’est-ce que tu n’as pas appliqué ?

— Ahahah. Non, je ne vais pas te le dire… Comme… Savoir garder une femme auprès de soi, dis-je en me redressant sur mon siège et me reculant de la table.

— Oh, je vois. Oh, tu parlais de Noël. Moi je me souviens que j’aimais quand papa conduisait la nuit pour rentrer de la messe de minuit. Il trouvait toujours quelque chose à redire sur la célébration, il se disputaillait avec maman, et nous deux à l’arrière nous regardions le noir si particulier de la nuit, percé des lumières des maisons au loin et finalement la lumière des lampadaires qui devient aveuglante quand on la regarde trop. Oh oui, il y avait ça aussi. On avait un trèfle à cinq feuilles. Cinq ! Tu te rends compte ? Et on se demandait si ça portait plus chance qu’un trèfle à quatre feuilles ou moins. À ton avis ?

— Je dirais plus. Enfin je ne sais pas, la chance et la foi ce n’était pas mon truc…

— Ça l’est maintenant ?

— Pas autant que toi, je ne pourrais pas avoir foi en moi, en la vie, en un Dieu et deux traditions comme toi, mais oui, peut-être en quelque chose. Tu sais, à force de regarder les ors, les nacres, les ivoires, les pierres et les vitraux de ces lieux de culte, et même le bois, j’ai trouvé une sorte de rayonnement. Ça peut paraître fou, mais, comme si…

— Comme si la ferveur des gens donnait une âme aux objets et qu’ils irradiaient quelque chose ?

— Oui, voilà ! Tu vois ?

— Oui je vois. Quand je lis la Torah, j’ai l’impression que c’est l’encre qui irradie comme ça. Dans les églises arméniennes, tout est tellement lourd et plein d’encens que je ne parviens pas à ressentir un appel aussi simple, aussi clair.

— Du coup, tu te sens plus juive que chrétienne ?

— Je ne sais pas… Je ne veux pas choisir. Et puis… Je crois que plus qu’une religion, c’est une mémoire et une tradition, de part et d’autre. Et je refuse de croire que Dieu catégorise les gens là-haut. T’imagines sinon ? Genre je pourrais plus parler à Maryam quand on sera mortes toutes les deux, parce qu’elle sera côté musulman ? Non, c’est pas crédible !

— Tu me fais rire.

— Parce que tu ne trouves rien crédible, je sais. Au fait, je n’ai pas osé te demander, tu as perdu des gens pendant les attentats ?

— Pas de très proches, non. Mais, oui ça a été un coup. Un vrai coup. J’ai marché à travers Paris pendant des heures, je suis resté devant ma télé en ayant éteint la box. Ça fait de la neige. On peut encore voir de la neige à la télé comme quand on était petit. Ça m’a infiniment rassuré de le savoir.

— Que certaines choses ne changent pas tout à fait ? Je comprends. Je crois que c’est un écho du big bang, la neige.

— Ah ouais ?

— J’ai lu ça, je sais plus où…

— Même si c’est faux, c’est une belle idée. Mais tu es en noir, tu portes le deuil ?

— Oui, j’en ai ressenti le besoin. Après je suis pas en grand noir. C’est plutôt par touches. Comme pour mieux révéler la lumière autour. Et puis… Tu vas te dire que je suis folle, mais tant pis : dans le noir on perçoit mieux certaines choses.

— Comme des fantômes ?

— Oui, ça y est tu te dis que je suis cinglée.

— Non, pas du tout. Il faudra qu’on en parle… J’ai vu des choses sur la route. J’ai vu mon grand-père.

— Ah oui, quand même.

— Oui et des personnages étranges qui m’ont livré des discours… je dirais important. Je les ai compilés ici, dis-je en lui tendant mon carnet.

— C’est extrêmement touchant que tu m’en parles, Janus. Je suis émue.

— Je pense que tu es la seule qui puisse comprendre.

— Le Golem ? Tu as rencontré LE GOLEM ? s’écrit-elle.

— Oui Iris, le Golem.

— Mais c’est génial ! J’ai toujours été sûre de son existence, qu’il était un peu l’ange gardien de tous les juifs. Invisible mais présent, perdu dans des temps impossibles. Qu’il était plutôt un symbole de… non pas de foi, mais d’espoir. Oui de l’espoir et de la liberté intérieure. Ce que personne ne peut te prendre si tu n’y renonces pas toi-même, ton libre arbitre, ton âme finalement, ton for intérieur.

Elle continue à feuilleter et je me rends compte qu’il y a des passages entiers à propos d’elle qu’elle ne devrait pas lire, je lui reprends le carnet des mains.

 

— C’est de la censure Janus ? Il y a des choses que je ne dois pas lire ? dit-elle en riant.

— J’avais oublié le son de ton rire. Oui, pas pour le moment du moins… Eh oui, des choses à propos de toi. Je veux te demander pardon, Iris, pour tout ce que j’ai fait et que je n’ai pas fait. Je n’attends pas que tu me pardonnes, bien sûr, je n’attends rien, je veux seulement que tu sois heureuse.

— Tu sais, un jour ma sœur m’avait parlé d’une amie à elle que son mec avait larguée quand elle avait perdu ses parents. Elle m’a dit « tu vois c’est impardonnable ». J’avais dit oui, à l’époque j’ai dit oui pour moi c’était impardonnable, un homme devait protéger et rassurer. Mais en fait non. Bien sûr que non. Enfin si, peut-être, mais ça marche quand on a confiance. Et cette confiance je ne te l’ai jamais accordée. Je ne t’ai jamais accordé cette confiance, je ne t’ai jamais laissé les rênes, jamais laissé l’espace pour décider à ma place ni même donner ton avis. Après, ça ne fait pas de toi un innocent. Mais ça me fait dire que oui, bien sûr qu’on peut pardonner à un homme qui nous a abandonnées au pire des moments, parce que parfois, on n’a juste pas laissé l’espace pour se faire aider. Ou il était bien mieux qu’on soit seule. Oui il était mieux que je sois seule, je me sentais obligée de garder la face devant à toi, c’était stupide. C’était tout sauf de l’amour et de la confiance. Alors oui, il valait mieux que tu partes, ça a été un déclencheur en quelque sorte, j’ai lâché. Dans la solitude, j’arrive à cesser de me mépriser et à pleurer simplement. Il faut que j’apprenne à avoir cette même sincérité avec quelqu’un.

— Tu n’es pas sincère avec moi ?

— Non, je suis désolée, mais non, je n’y arrive pas. Il y a toujours une partie de moi qui ne veut pas partager ses malheurs, pour ne pas encombrer. Tu vois ce que je veux dire ? Et puis, je me suis toujours débrouillée seule, avec Louise parfois, mais tu sais j’étais l’aînée. Souvent elle me demandait pourquoi j’avais choisi d’être malheureuse en amour. C’est amusant non ? C’est le genre de question que posent les enfants…

— C’est vrai qu’on ne peut pas dire que tu sois tombée sur des types à ta hauteur.

— La question n’est pas là Janus. Ça ne peut pas toujours être la faute des autres. J’ai toujours eu la certitude que… comment dire… c’est seule que je devais assumer ma vie, faire face seule à tout parce que moi Dieu ou je ne sais quoi, m’avait donné la force de le faire.

— C’est absurde Iris. Il y a des tas de choses qu’on peut faire seul, qu’on peut très bien faire seul, mais qu’on préfère faire à plusieurs. Il n’y a pas que la possibilité, il y a aussi la volonté. Et ça n’enlève en rien la force ou le courage, enfin ! On peut aller à un concert seul, mais c’est un peu nul… Tu vois ce que je veux dire ? La comparaison n’est pas la meilleure qui soit, mais tu vois… Il faut que tu sortes de ça. Il faut que tu trouves quelqu’un de bien ! Un type droit, honnête, je te connais, tu dois récupérer au moins trois numéros de portable par jour. T’es irrésistible c’est comme ça.

— Ihihihih, arrête, tu sais que c’est faux. Tu sais qu’on n’ose pas m’approcher.

— C’est vrai… On a peur que tu mordes ou que tu restes dans ton silence. Maintenant c’est étrange, tu as une attitude de veuve un peu. Comme si tu étais accrochée au souvenir d’un autre homme.

— Ce n’est pas entièrement faux.

— C’est vrai ? Qui ?

— Un qui m’a fait souffrir, beaucoup, mais que je n’arrive pas à oublier, parce que… je me suis fortement attachée à lui.

— C’est quoi son nom que je lui casse la gueule ?

 

Elle rit, de son rire d’eau vive qui éclabousse les bords du ruisseau. Pourquoi suis-je parti ? Pourquoi l’ai-je laissée tomber ? Je peux que m’en mordre les doigts…

 

— Je vais y aller, me dit-elle subitement.

— Ah, oh, euh, d’accord… J’ai dit quelque chose de déplacé ?

— Non, pas du tout. C’est juste que… Tu sais Janus, il y a des tas de choses que je ne t’ai pas dites, que je ne t’ai jamais dites.

— Oui ? On ne peut pas toujours tout dire…

— Des choses que tu aurais dû savoir, vraiment, un jour je te dirai.

— Alors on va se revoir ?

— Évidemment ! Tu repars quand pour Paris ?

— Demain, et toi ?

— Lundi.

 

Elle me fait signe de la main et s’éloigne avant de revenir sur ses pas :

— Janus ? Merci pour tout, surtout pour être enfin toi, maintenant.

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