19. Paris

Dimanche 1er février

L’angoisse. J’angoisse comme jamais. Qu’est-ce que j’ai foiré hier ? J’ai eu l’air d’un psychopathe à vouloir casser la gueule de ce type ? Je voulais juste avoir l’air d’un frère un peu protecteur. Je ne suis pas doué. Surtout que pour être honnête… ce n’est pas son frère que je voudrais être… Ça viendra, je prendrai la place qu’elle me donnera, je tiens à elle, je ne sais pas dire en quel sens, à quelle place. Je pense à Brel et à l’ombre du chien de sa dulcinée. J’en suis là. Pour un homme qui n’a jamais aimé personne et s’estime supérieur à tous les affects… Bravo, Janus, tu t’es bien planté. Tu t’es pris tout seul en plus, t’as joué avec le feu et tu t’es brûlé. Pour une fois dans ta vie, tu n’as pas maîtrisé les conséquences et tu t’es brûlé.

Quelle chose importante ne m’a-t-elle pas dite ? Qu’est-ce que j’aurais dû savoir ? Je tourne en boucle et des idées stupides me viennent, saugrenues, comiques.

Je finis par arriver à l’aéroport, je fais enregistrer mes bagages, prends mon billet.

 

Mon téléphone sonne.

— Germain ?

— Oui, je voulais te souhaiter un bon vol. Ne fais pas le compte-rendu d’hier, tu me le feras tout à l’heure.

— Oh oui…

— Ça s’est mal passé ?

— Je n’en sais rien. Je ne sais pas ce que j’ai raté, s’il y a un truc que je n’ai pas vu ou pas entendu, pas compris… Je ne sais pas, ça se passait bien et ça a foiré à un moment.

– « Ce que nul homme n’a jamais vu ni entendu, ce à quoi nul homme n’a jamais pensé, Dieu l’a préparé pour ceux qui l’aiment. »

— Euh… Ok… ?

— Lettre de Saint Paul aux Corinthiens, chapitre 2, verset 9. Je trouvais que ça allait bien.

— C’est homme avec une majuscule ? Parce que sans ça, ça me paraît assez dans le style « les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus ».

— Ahahah, tiens, je vais intégrer ça, juste pour voir la tête de mes paroissiens ! Faut que j’y aille, ils commencent à arriver, à tout à l’heure.

— À tout à l’heure, Germain.

 

Je sors mon billet de ma poche et le tends à l’hôtesse.

— Merci, Monsieur, siège 29C, c’est par là.

 

29C… Corinthiens 2 : 9. J’en ai marre du hasard. Si c’est pour jouer à ce genre de choses, il ne peut pas nous envoyer un mail, Dieu ? Et nous dire clairement le pourquoi des choses et quoi faire ?

Je m’endors dans l’avion puis dans le RER. J’arrive enfin chez moi, mets en route le lave-linge et la cafetière. Mon répondeur me regarde d’un air sévère avec son clignotant rouge. Non non, je ne vais pas l’écouter ! J’ai rendez-vous. Je prends une douche qui me paraît être la meilleure de toute mon existence. Je m’habille et hop, on est reparti.

 

Germain est heureux de me revoir. Sincèrement heureux.

— Alors Janus ? Comment va ?

— Physiquement cassé, c’est plus de mon âge tout ça ! Mentalement…

— Comme un type qui s’est fait arnaquer par un curé !

— Voilà ! dis-je en riant. Sérieusement. C’était impossible.

— Improbable, peut-être, mais clairement pas impossible. Mais raconte-moi tout !

 

Je lui retrace mon parcours. Les rencontres que j’ai faites. Je ne sais pas encore à quoi tout cela m’a mené, ce que j’en retire. Je ne sais pas quoi en écrire.

 

— Quoi en écrire, ça, je ne peux pas t’aider. Mais ce que tu en as appris, c’est peut-être simplement de ne jurer de rien ?

— Peut-être. Au fait c’est quelle heure la messe ?

— Tu vas vraiment venir ?

— Un pari est un pari ! Tu pensais que je ne le tiendrais pas ?

— J’aimerais savoir pourquoi tu vas le tenir. Ah, et il faut que tu me parles de tes grands-parents aussi, j’ai un paroissien qui peut t’aider.

— Je vais le tenir parce que je te dois bien ça, pour ton soutien. Et puis… peut-être qu’éventuellement, dans la possibilité où ce serait un miracle, j’imagine qu’il ne faut pas trahir la contrepartie promise.

— Don-récompense ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que l’amour inconditionnel vient de Dieu.

— Ah. Oui. Évidemment. Alors, Germain, par éthique personnelle à 100 %.

— Ça me fait plaisir de l’entendre !

— Alors ton paroissien ?

— Un vieux monsieur espagnol qui a passé sa vie à faire des recherches sur l’immigration espagnole en France. Il en a acquis une connaissance qui me semble encyclopédique. Et puis, il pourra témoigner aussi, ça peut vous aider ta sœur et toi, d’avoir un papi qui vous parle de sa vie de papi. Vous n’allez pas en parler à votre frère ?

— Pas dans l’immédiat, non. Tu sais ce que j’ai envie de faire ? De faire un grand reportage sur eux et qu’ils l’apprennent tous par voie de presse. Tous, je veux dire ma mère et mon frère. Ça leur ferait les pieds. Je pense que Vesta serait pour.

— Ce serait amusant oui. Même moi je vote pour. Très théâtral. Un beau reportage à la Albert Londres. Et même tu gagnerais un prix pour ça ! Je ne sais pas lequel, mais un prix.

— Ahahah, ne t’emballe pas, Germain.

— Je m’emballe si je veux, la dernière fois ça t’a porté chance, je crois, non ? Tu vas me parler d’elle ou tu veux continuer à tourner autour du pot ?

— Je te trouve très curieux pour un prêtre !

— Allé, au moins une photo quoi !

— Bon d’accord. Tiens. Bon, ben, je suis tombé sur elle par hasard, je lui propose un café, elle me répond « oui même un verre et un repas ».

— Ah bien ! Elle est jolie en effet.

— Jolie ??? Elle est solaire, elle est…

— Ok ok, elle est tout ça, dit-il en éclatant de rire.

— Donc on a parlé, je ne sais pas, quatre heures si ce n’est plus. De nos souvenirs d’enfance, de nos parcours, du monde. Enfin de tout et de rien. Comme si nous avions toujours été amis, comme si rien ne s’était passé.

— Alors c’est très bien ! En quoi ça s’est mal passé ?

— Elle est partie précipitamment.

— Tu as eu un geste… disons… entreprenant ?

— Non absolument pas. J’ai proposé de casser la gueule au type qui l’a fait souffrir et à qui elle est toujours attachée. Son dernier mec quoi.

— Oui… Je comprends.

— Tu comprends quoi ? C’est flippant ? Je disais ça au sens humoristique. Ce n’est pas une vraie histoire, au mieux ça a dû durer quoi, on est séparé depuis moins d’un an, alors…

— Et elle est partie d’un coup après ?

— Oui elle m’a dit « je dois y aller » et elle est partie. Elle m’a juste remercié d’être celui que je suis maintenant et dit qu’on se reverrait.

 

Germain éclate de rire.

 

— Quoi ?

— Rien, Janus, rien… Et dire que c’est moi qui vis hors du monde !

— Pourquoi tu dis ça ?

— Ce n’est pas à moi de te le dire. Quand est-ce qu’elle rentre ?

— Demain, même heure que moi, mais pourquoi ?

— Alors tu vas me faire le plaisir d’aller la chercher à l’aéroport. Et de lui redemander, à elle, à qui tu dois casser la gueule.

 

Nous reparlons encore longtemps de foi et des personnages que j’ai croisés sur la route. Je perds énormément d’énergie à me persuader que je n’ai pas la foi. Trop pour être honnête… C’est perturbant tout de même. J’insiste mais Germain ne lâche rien, il ne me dira pas ce que je n’ai pas compris et qu’il a apparemment vu clairement…

J’irai la chercher demain, j’y avais pensé, mais je me disais que c’était bizarre. Enfin… si j’ai la bénédiction de Germain !

 

 

 

Lundi 2 février, 11 h 40, Roissy, terminal 3

J’essaie de ne pas penser, j’ai l’impression d’être en train de jouer ma vie à pile ou face, de faire une immense connerie. Non, j’attends juste une femme dans un aéroport. Ce n’est pas la fin du monde.

Midi, je la vois, elle pianote sur son téléphone, je lui bloque le passage.

 

— Euh, vous pouvez vous enlever du milieu ? me lance-t-elle avec un air bien désagréable.

— Et vous, vous ne pouvez pas regarder où vous allez ?

— Janus ? dit-elle interloquée en levant la tête.

— Décommande ton taxi, je te ramène.

— Euh oui, enfin, je n’avais pas lancé la demande. Mais, qu’est-ce que tu fais là ?

— Ben… Je suis venu te chercher…

 

Elle se jette à mon cou. Je n’avais pas prévu ça, si tant est que j’aie prévu quoi que ce soit…

 

— Merci.

— Mais, euh, de rien. C’est juste que je me disais que, tu sais, on se dit qu’on va se revoir, et au final le temps passe et on ose plus rappeler, tout ça.

— Et ton curé t’a dit de venir me chercher.

— Oui, aussi, oui. Surtout en fait… je lui ai raconté la manière dont tu étais partie et…

— Oui je suis désolée, ce n’était pas très poli ni élégant mais…

— Non, mais je faisais de l’humour, c’était pas forcément drôle.

— Et donc… Germain, c’est ça ?

— Oui, Germain. Il a ri et il m’a dit de venir te chercher.

— Ihihih, et c’est lui qui vit hors du monde.

— Il a dit pareil. J’ai raté quoi là ? Qu’est-ce que je ne comprends pas, vous vous êtes mis d’accord dans mon dos ou quoi ?

— Janus, tu sais à quoi tu me fais penser ?

— Non, j’ai le droit d’avoir peur ?

— Non c’est pas méchant ! À un fennec. Tu as de grandes oreilles, tu écoutes tout, mais tu te caches et tu as un tout petit nez. Tu entends tout mais tu n’es vraiment pas perspicace.

— C’est pas méchant ?

— Bah, ce n’est pas faux…

— Ben, de quoi ne suis-je pas perspicace ?

— Je t’aime.

— … Tu… enfin tu dis ça au sens de…

— Oh tais-toi, imbécile, dit-elle en m’embrassant.

— Je t’aime Iris, je t’aime.

— Je sais et moi je n’arrive pas à t’oublier.

— Ahhhhh ! Alors c’est à moi qu’il faut que je casse la gueule ?

— Oui, je ne sais pas comment tu vas te débrouiller. Mais il va falloir, dit-elle dans un sourire narquois.

— Et tu me diras, ces choses que j’aurais dû savoir ?

— Oui, je le ferai. Et toi tu me feras lire ton carnet ?

— Hum, je, euh. Oui bien sûr !

— C’est moche de mentir…

— Ahahahah, non, promis. On le lira même ensemble, il faut que j’en fasse des chroniques de toute façon.

— Et tu as vraiment besoin d’un regard extérieur pour trouver un angle d’attaque ?

— Oui, mais pourquoi « vraiment » ? J’ai besoin de l’avis d’un lecteur test.

— J’ai toujours cru que tu avais surtout besoin d’une femme nue dans ton lit qui lit tes brouillons et te dit qu’ils sont sensationnels.

— Oui aussi, mais… tu vas un peu vite là, tu pourras garder tes vêtements si tu veux, dis-je avec un rire gêné.

 

Je m’arrête pour la regarder. Elle a raison. Elle sait que je suis un abruti et elle m’aime quand même. Je ne la comprends pas.

 

— J’avais besoin qu’on m’admire, d’avoir la sensation que les autres étaient à ma merci, que j’avais du pouvoir sur eux.

— C’est plus le cas ?

— Non, simplement ta présence… savoir que tu fais le choix conscient d’être là, Iris.

— C’est toujours ce que tu cherchais. Simplement, tu avais besoin d’y mettre un sous-texte viril et machiste. Tu me l’as fera pas, je suis un concentré de tares méditerranéennes.

— Et ?

— Et je sais que les hommes sont de grands enfants à qui le monde fait très peur mais qui ont besoin de jouer les trompe-la-mort pour outrepasser cette peur.

— Tu n’as jamais peur, toi, n’est-ce pas.

— J’ai été élevée dans la peur. Je refuse de l’écouter maintenant, c’est tout. Sinon, je ne vivrais pas. La peur, c’est bien pour t’enseigner la prudence, la vigilance et le courage. Il faut surtout passer au courage.

— Comme le courage de faire confiance ?

— T’as tout compris mon chou ! Faire confiance, je crois que c’est ce qu’il manque dans notre monde. On est dans l’aire de la méfiance, du coup on est sur les nerfs et tout peut dégénérer. C’est pas bon. Il faut regarder l’autre comme un être humain, comme un frère, à quoi bon chercher la haine ? L’autre n’est qu’un autre nous-mêmes ! Bien sûr, on a encore des passions et des réactions, on peut s’agacer et détester mais jamais haïr. Jamais. Ni mépriser. Notre éthique devrait être de se détourner absolument de ce genre d’émotions. Pourquoi tu souris niaisement comme ça ?

— Parce que tu viens de résumer tout ce que m’ont dit les fantômes que j’ai croisés sur la route. J’ai fait des kilomètres pour trouver la sagesse qui était à côté de moi.

— Les réponses à nos questions sont toujours en nous. Et tu ne m’aurais pas écoutée si tu n’avais pas fait la route.

— Que penses-tu de ce monde, de ce qui nous attend, Iris, nous et le monde ?

— Franchise brutale ?

— Oui, franchise brutale.

— Je veux retenter l’aventure avec toi, pour ne rien regretter, on est à l’heure de vivre sans regret. Je pense qu’il y aura d’autres attaques, d’autres morts. Il faudra trouver les mots pour pleurer. Et je ne veux pas regretter des gens à qui je n’aurais pas dit je t’aime. Crois-moi, c’est une douleur insoutenable, d’avoir retenu des mots si simples et de ne plus pouvoir les dire.

— Finalement la franchise brutale pour tout ?

— Oui, franchise brutale et respect. C’est un peu la même chose, il me semble. Et toi ?

— J’ai des doutes sur mon métier et ce que nous, les journalistes, allons faire des mois qui viennent. De la haine et de la peur. Et nous… je ne voudrais pas brûler les étapes, mais je ne savais pas si je voulais repartir de zéro ou faire comme si rien ne s’était passé.

— Et ? Je ne veux pas repartir de zéro, je ne veux pas repasser par le temps des sous-entendus. On est adultes, on peut se dire les choses en face.

— Moi non plus. Et je ne veux rien te promettre, à part ma sincérité.

— Venant de toi c’est énorme, c’est plus qu’une demande en mariage !

Et son rire encore… Comme un défi au malheur, l’arrogance de la foi.

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