2. Vendôme – Tours

14 janvier

Je suis arrivé à Vendôme à 13 h 04 précises, j’ai regardé ma montre en passant le panneau, et envoyé un SMS au père Germain.

Une ville mignonne. Je ne vois pas vraiment quoi dire d’autre. Une jolie ville au bord du Loir, où l’on imagine assez bien écouter Moustaki rêver des lendemains qui chantent au milieu de bâtisses médiévales et renaissances. J’apprends par la demoiselle de l’office de tourisme que la gare est à 43 minutes de Paris grâce au TGV. Je n’avais pas remarqué… Je lui confie que je suis venu à vélo et que je me dirige vers Compostelle.

— Oh pardon monsieur, je suis vraiment désolée, je ne pensais pas, enfin je veux dire que vous n’avez pas du tout l’air d’un pèlerin.

 

Elle me tend la carte de la ville, confuse, en m’indiquant la chapelle Saint-Jacques et l’abbaye, lieux que je dois vouloir visiter également.

 

— Vous savez, je ne suis pas vraiment un pèlerin, je vais juste à Compostelle, c’est davantage un reportage qu’un chemin de foi, je suis athée. Mais si vous me dites que les pèlerins visitent l’abbaye habituellement, j’irai !

— Un reportage ?

— Oui, je suis journaliste.

— Oh alors vous travaillez en fait. Vous savez où passer la nuit ?

— Non pas encore…

 

Elle saisit promptement son téléphone et me trouve en moins de dix minutes une chambre chez l’habitant, pour une somme modique.

Je remercie chaleureusement la jeune fille et prends congé.

 

Je n’ai aucune connaissance en histoire de l’art, mais je dirais que la chapelle qui est devant moi est gothique, au sens très lourd du terme. De petites sculptures par-ci, d’autres par-là, l’œil ne sait pas où se poser. À l’intérieur se trouve l’exposition d’un artiste local. Là encore ma méconnaissance de l’art m’interdit tous commentaires. En tout cas ce lieu ne m’invite pas au recueillement. Il ne m’invite à rien du tout. Les gens sont sympathiques mais bon… On ne fait rien avec des gens sympathiques, même pas des comédies. Je préfère continuer mon chemin vers l’abbaye.

Abbaye de Vendôme : un édifice hétéroclite. Ce n’est pas le meilleur des titres que j’aurais écrits, et de loin. Mais c’est une constatation. J’ai l’impression de connaître ce lieu, intimement, d’y être déjà venu, d’avoir déjà senti ces pierres sous mes doigts et ces pavés sous mes pieds. Étrange. Je commence à comprendre que je ne sortirai peut-être pas indemne de ce périple. L’émotion que je ressens dans ce lieu n’a rien de connu, rien de rationnel. Selon Germain ça ne va pas s’améliorer… Un groupe de touristes me dépasse. Ils font trop de bruit dans le cloître. Ils ont fait fuir les moineaux qui picoraient au milieu des gravillons.

 

Janus, tu viens vraiment de regarder des moineaux ? Et de l’écrire sur ton carnet ? Mon vieux, tu vas mal…

 

Je me ressaisis. Si on ne tire rien des gens sympathiques, on ne regarde pas voler les oiseaux. Sauf si on écrit pour National Geographic, bien sûr. Au moins, ce soir, je pourrai parler avec mes hôtes.

 

Je suis resté quatre heures dans cette abbaye. Je ne sais pas ce que j’y ai fait. J’ai maintenant juste le temps de chercher un bouquet de fleurs pour Madame Tailaut.

 

Madame Tailaut, Ingrid, aime beaucoup mes tulipes :

— Mes parents ont passé leur lune de miel en Hollande. C’est pour ça que je m’appelle Ingrid, leur guide s’appelait comme ça. Ils y sont retournés à chaque fois qu’ils ont eu des vacances. Les pauvres… Ils sont morts maintenant.

— Oh, je suis navré.

— C’était leur heure ! Ils ont bien vécu et maintenant ils sont auprès de Dieu.

— Vous êtes croyante ?

— Pas vous ? me demande-t-elle en écarquillant les yeux.

— Non, je suis simplement journaliste et je réalise un reportage…

— Vous pensez découvrir la « vérité vraie » sur la « France profonde » dit-elle en mimant les guillemets et avec un air de dégoût.

— Non, non, m’écriais-je pour me défendre. J’ai décidé de partir à la rencontre des gens sur le chemin de Compostelle. Rien de plus et rien de moins. N’importe quels gens : pèlerins, artisans, touristes, employés municipaux…

— Et vous allez dresser un portrait de nous ?

— Des portraits… ou des témoignages. Je ne sais pas encore. J’ai l’impression que les lieux vont avoir une importance particulière. Votre abbaye, par exemple…

— Elle est magnifique n’est-ce pas ?

— Oui, elle dégage une sorte d’énergie particulière. Vous vous y rendez souvent ?

— Assez régulièrement, j’aime toucher ses pierres. Vous réalisez les siècles d’histoire qu’elles ont vus ? Et ce cloître, quelle paix !

— Oui, j’y suis resté plusieurs heures. Je ne reste jamais longtemps dans un endroit d’habitude.

— Ah, mais c’est que notre abbaye n’est pas un endroit comme un autre, lance Monsieur Tailaut en entrant.

— Bonsoir Monsieur, lui dis-je en serrant sa main.

— Notre abbaye est pleine de mystère, comme la route de Compostelle. Vous avez remarqué les différences de couleur des pierres ? Du gris le plus froid au jaune presque soufre ? me demande-t-il.

— Oui, les contrastes d’atmosphères n’en sont que plus saisissants.

— Eh bien cela vient des différentes époques de construction : du tout début du XIe siècle jusqu’aux années 1500. C’est impressionnant. À l’échelle d’une vie humaine, c’est considérable, c’est extraordinaire ! s’exclame-t-elle.

— On peut difficilement s’en rendre compte, maintenant on n’appréhende plus le temps long. dis-je.

— Et les fresques ? Vous avez remarqué la fraîcheur de ces fresques ? Cette naïveté et cette profondeur ? me presse-t-il avec un grand enthousiasme.

— Finalement, je trouve que les vitraux ne sont pas à la hauteur du bâtiment, glisse-t-elle.

— Mais les découpes des baies sont magnifiques, des ronces de pierres, ou alors des mouvements d’eau, des courants, remarqué-je.

— Oh, en effet jeune homme, il y a de l’eau là-dedans !

 

Sur ces mots, Jean-Louis Tailaut commence la narration d’une légende locale. Selon celle-ci une Larme-Du-Christ est conservée à Vendôme. Ces quelques gouttes d’eau salées seraient l’expression du chagrin de Jésus à la mort de Lazare. Cela avant qu’il ne le ressuscite, bien sûr, par les fameux mots « lève-toi et marche ». Je fais remarquer à mes hôtes qu’à ma connaissance, de semblables « larmes » sont conservées dans le Var et dans le Nord. Le couple me parle alors de ferveur. Bien sûr que cette larme n’est peut-être pas la vraie, peut-être qu’aucune de celle connue n’est vraie, peut-être que tout est faux et même, peut-être que le Christ n’a jamais vécu de la manière dont on le raconte. Ils n’ont rien contre ces doutes.

 

Je reste bouche bée : comment peut-on avoir la foi en acceptant le doute ? Je ne comprends pas, absolument pas. « Parce que nous avons la foi en quelque chose de supérieur, bien au-dessus de nous, qui nous a peut-être laissé des objets de dévotion, ou déposé dans l’âme de certains l’idée de fabriquer des faux qui soutiennent leur foi par des supports matériels. » Quand bien même tout cela ne serait que mensonge ? Oui, ils aimeraient toujours l’Église, son faste, son décor, son folklore, quand bien même tout ne serait que mensonge car derrière il y a la foi.

Quelle est cette posture philosophique ? Comment peut-on vivre avec la certitude du doute ? Comme Socrate, Platon et les autres. Moi je n’ai pas de doutes, je sais que Dieu n’existe pas, sauf pour les intégristes ! Les autres ne font que semblant pour tirer un quelconque pouvoir. Merde… Ce n’est pas vrai… Les Tailaut ne sont pas des intégristes et je n’ai toujours pas trouvé quel est le gain de Germain.

Je ne veux pas de doutes. On ne dort pas en paix avec des doutes.

 

15 janvier

Ce matin je pars un peu plus tard, vers 8 heures. Je ne suis pas particulièrement courbatu, je tiens un bon rythme et je vois du pays. Et puis je ne suis qu’au début de mon périple. Il paraît que les gens commencent à se demander pourquoi ils font ce pèlerinage vers Poitiers. Nous verrons bien. En attendant, je n’ai que trois heures de route, et… Tours !

 

La basilique est imposante. C’est le moins qu’on puisse dire. On dirait un Sacré-Cœur en plus byzantin, beaucoup plus byzantin. Elle est dédiée à Saint Martin, celui qui partagea son manteau… D’après le grand-père assis devant qui m’a raconté l’histoire du lieu et de son saint patron.

— Un sacré gaillard le Saint Martin de Tours vous savez, mon petit ? m’a-t-il lancé alors que je contemplais l’édifice.

— Ha bon ?

— Tout à fait ! Un grand dignitaire romain né dans une province d’Europe centrale.

— Il n’est pas de Tours alors ?

— Attends la fin de l’histoire mon garçon ! Une fois dans l’armée, il est muté, si on veut, du côté d’Amiens. Il fait extrêmement froid, un hiver, il partage son manteau avec un pauvre. Ça, tu le sais ?

— Oui, oui, c’est connu.

— Peu après ça, il refuse de se battre et se fait baptiser. Il arrive à Poitiers, rencontre l’évêque et le Diable.

— Les deux d’un coup ?

— Pas en même temps. Il devient ermite puis évêque. Il crée un ordre monastique dédié à la prière, la mortification et la pauvreté. Il convertit toute cette partie de la Gaule qui est encore païenne. Après sa mort, Tours devient un lieu de pèlerinage.

— Déjà à l’époque ?

— Oui, déjà. Et Clovis en fait le saint patron de sa lignée.

— Et la basilique a été construite pour accueillir les pèlerins de plus en plus nombreux.

— Tout à fait. Tu vois, gamin, l’important là-dedans, ce n’est pas l’idéal de pauvreté, de souffrance et tout le reste. Non, ça, c’est de l’ego. Enfin, je ne sais pas ce qu’en disent les prêtres, mais pour moi c’est le résultat d’un aristocrate qui vit mal d’être riche. C’est tout. Le vrai message de Saint Martin, c’est de tendre la main, comme il l’a fait en donnant son manteau, rien que la moitié d’ailleurs. Faire charité en gardant raison. Et accepter les événements comme ils viennent. Il ne voulait pas être évêque. La foule l’a proclamé. Qu’a-t-il fait ?

— Il a accepté

— Oui, et il a fait de son mieux. Il a fait ce qui lui semblait juste et bon. On peut critiquer tout le reste. Pas l’intention. Et je trouve que de nos jours on va bien vite à juger les intentions et on s’attarde très peu sur les réalisations. Enfin, je ne suis qu’un vieil homme, je ne comprends certainement plus grand-chose à ce monde.

 

Je pris congé du vieil homme après quelques mots supplémentaires. Il était un de ces grands-pères de campagne pleins de bonhomie, de respect, et d’une grande perplexité quant aux affaires du monde. Un de ceux qui n’aiment pas les journalistes parce qu’ils « s’intéressent qu’au mal et pas aux jolies choses ». Il m’a fait penser à la famille du Loir-et-Cher de la chanson, qui hausse les épaules d’incompréhension à l’idée qu’on puisse vivre loin de la nature.

 

L’architecture de la basilique est lourde. Au sens propre, une chape de plomb vient de me tomber dessus. Je m’installe dans une chapelle à l’entrée. La plus discrète. Je ne veux pas déranger, j’ai de plus en plus l’impression d’être un intrus dans ces lieux que mon éducation ne m’a pas appris à respecter : les églises. Et je ne veux pas être dérangé non plus. Je voudrais relire ma rencontre d’avant-hier. Chercher à comprendre.

 

Une jeune femme châtain, aux traits tirés mais altiers, presque dédaigneuse, luxueusement vêtue, entre sans me regarder. Elle s’assoit à côté de moi et commence à parler, toujours sans regard pour moi, et sans geste. Elle est semblable à ces statues babyloniennes hiératiques et intouchables.

 

« Je me suis lancée sans savoir. Non certes, pas sans savoir, mais sans comprendre. Il fallait bien qu’un nom existe pour un objet contenant tous les possibles. Curieux d’ailleurs que l’on ne retienne que la destruction lorsque l’on perd la maîtrise du monde. Faut-il être fou pour penser l’avoir… Passons, ce n’est pas de cela que je suis venue témoigner.

Souvent l’abstrait dit plus que le tout. Passer outre les langues des hommes pour toucher leur âme, si tant est qu’elle existe, voilà l’élan de la création.

Souvent l’abstrait part du singulier. Puisque l’on parle toujours de qui l’on est, de là d’où l’on naît. On pense se cacher en créant un masque ou un mensonge… Jamais l’on ne fut plus nu.

Souvent l’abstrait embrasse l’universel. Car la douleur cachée a tant de frères parmi les humains… C’est à croire que l’on se ressemble bien plus qu’il n’y paraît, que l’on se déchire parce que l’on se reconnaît trop dans le miroir de l’Autre.

Questionner sans fin le vide ou l’altérité complexe. Au fond cela est identique. Le vide n’est pas, il est déjà l’anticipation de la personne à venir ou le souvenir de celle qui disparaît.

Questionner sans fin pour trouver sa réponse. Parler seul est possible. Il suffit d’admettre que nous ne sommes que la mosaïque des gens qui nous ont fait, par la chair ou les pensées.

Questionner sans fin pour rester dans l’aporie. Le doute est le plus utile des conseillers et la certitude la plus perfide des amies. Nous ne cherchons jamais vraiment de réponses, nous ne sauterions jamais sur la première d’entre elles si c’était le cas.

Parfois les pourquoi n’existent pas. Il n’y a que des mouvements désordonnés pour faire quelque chose de soi, de sa vie, de ses espérances.

Parfois les pourquoi ne suffisent pas. Trouver une raison n’est pas assez. En trouver plusieurs n’est pas nécessaire. Non, ce qu’il faut avoir c’est la foi ou l’envie, appelez cet élan comme il vous siéra.

Parfois les pourquoi ne sont que des comment. Entendez par là qu’ils ne sont que des adaptations audibles par tous de ce qui au fond de soi pousse vers un but. C’est ainsi qu’on peut multiplier les raisons pour se faire entendre de chaque interlocuteur…

Partir de soi pour comprendre l’autre. Humain parmi les humains. Les effets ou les causes ne sont pas les mêmes, mais il y a l’empathie, toujours la possibilité de se mettre à la place.

Partir de soi pour se trouver sur la route. Vouloir se quitter soi-même ou se perdre. “On rencontre souvent sa destinée par les chemins que l’on prend pour l’éviter”.

Partir de soi pour y chercher Dieu. Si cela vous dérange, dites que Dieu est la liberté, ou le bonheur.

Souvent se taire pour regarder autrement. Pour simplement voir avant de réfléchir. Pour laisser l’image entrer en nous avant de vouloir en parler. Pour savoir quoi partager, quoi communiquer de cette image, avant de le faire.

Souvent se taire parce que l’on n’a plus de mots. Parce que l’émotion est trop grande, parce que les voiles qui couvrent la vérité nue se sont toutes fait la malle et que sa lumière ou sa cruauté blesse.

Souvent se taire pour respecter le mystère. Constater qu’aucun mot ou principe n’est à la hauteur de l’instant qui se crée.

Croire presque par défaut, puisqu’au fond il n’y a pas vraiment d’autre choix. Ni preuve ni doute suffisant. Le vide et le hasard semblent encore moins probables.

Croire pour espérer soi-même. Je reviendrais bien à la raison, je reviendrais bien quelque part… Et alors je saurais qui je suis et ce que j’ai fait.

Croire encore au courage du désespoir. Au moins ce dernier, au moins cet ultime recours à la force brutale, animale, le bête instinct de survie et de protection de l’espèce qui parfois fait la grandeur de l’homme.

Parfois les chemins de l’exil sont des voies de retour, le temps se perd si bien dans les espaces cartographiés. Et les routes et les mémoires s’oublient aisément en quelques tours d’horloge.

Parfois les chemins de l’exil sont un but en soi. Seulement se perdre ou marcher. Seulement fuir. Il y a tant de raisons de partir et jamais aucune d’arriver…

Parfois les chemins de l’exil ne sont qu’un rêve intermédiaire, une manière de croire à autre chose ou autrement. Un moyen de prendre du recul pour distinguer plus correctement les contours de son existence.

Prier par habitude et par coutume. Tant de dieux se combattent, meurent et renaissent depuis que je vis. J’ai changé tant de fois les mots de mes suppliques, j’ai cru au miracle bien souvent. Mais rien n’a fait pardonner aux hommes ma faute. J’ai appris à en être fière, voilà tout.

Prier pour savoir ce que l’on veut. Au fond, ce n’est pas le monde qui changera ou du moins pas l’autre, non. C’est la perception que l’on en a. La voie, le miracle tangible, est bien celle-ci : changer soi-même pour changer le monde. L’un et l’autre liés à jamais.

Prier pour parler quand même. Quand le silence se fait et paraît si cruel, injuste, absolument inhumain. Parler pour le parer des vêtements, fussent-ils des haillons, de l’humanité tout entière. Une voix pour apposer la marque de sa propre vie.

Souvent questionner, parfois partir. J’aurais tant voulu fuir. J’aurais mieux fait d’ouvrir à nouveau cette boîte! Souvent croire, parfois prier. Voyez. L’espérance y est toujours… Mais j’en suis venue à croire qu’elle y est restée, car les hommes ne veulent pas d’elle, et non pas qu’elle fût trop lente.

Qu’adviendrait-il ensuite? Si j’ouvrais sur-le-champ ce coffret? Si je le laissais ici, gésir pour la fin des temps?

Le jour! Un jour comme tant d’autres, un jour comme aucun autre. »

 

Elle reste un moment, toujours très droite, à respirer. Elle finit par se lever et pose une boîte d’allumettes devant moi, sur le dossier du banc du premier rang.

 

« Vous l’ouvririez? » me lance-t-elle, avant de sortir de la pièce.

 

Je reste une bonne minute à fixer la boîte. Bien sûr que je l’ouvre. Bien sûr… Je pousse le tiroir de carton, il coulisse. La boîte est vide, bien sûr qu’elle est vide. Je la referme et la glisse dans mon sac avec mon carnet.

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