5. Bordeaux

Rouler, rouler encore… J’aurais dû serrer la main de cet homme, pour être sûr… Pour toucher. Non. M’arrêter, appeler Germain.

 

– Allô ?

– Janus ! Alors tu as rencontré Vercors ?

– Parsifal, je dirais. Mais je ne sais pas.

– Oh tel que je commence à te connaître tu aurais voulu plonger tes doigts dans ses plaies comme Saint Thomas.

– Avoir une preuve ! Je ne veux pas de foi, je ne veux pas croire, je veux admettre et comprendre. La foi c’est la destruction et l’obscurantisme, tu le sais bien.

– Non je ne le sais pas… Mais tu me fais sourire mon fils. Oui ils tuent pour la foi, mais ce n’est pas la foi. Ce n’est qu’un masque grossier, à tous les sens de l’expression. Je crois en Dieu, en sa miséricorde, en sa bienveillance. Ce ne sont que les hommes qui décident de tuer. Tu sais Semprun et Wiesel ont écrit un tout petit livre. Un dialogue. Se taire est impossible. Tu en as entendu parler ?

– Non.

– Ils y disent quelque chose d’admirable. Ils parlent de la transmission aux jeunes de leur expérience concentrationnaire, je cite : « Comment faire pour leur dire que, quand même, il est donné à l’homme d’avoir cette soif de l’absolu dans le Bien et pas seulement dans le Mal. Le Mal absolu, on peut le trouver. Le Bien est difficile à trouver ».

– Et pour toi le Bien c’est Dieu ?

– Pour moi le Bien est n’importe quel argument que l’homme trouve pour exercer charité, solidarité et compassion. Ce peut être le communisme ! Je pense sérieusement que certains communistes sont sincères et que sans les pulsions dictatoriales, morbides et paranoïaques de Staline, l’expérience communiste aurait pu être un monde meilleur.

– Je suis en train d’écouter un curé faire l’éloge du communisme…

– Tu veux une preuve physique ? Je peux t’envoyer une photo de moi avec un drapeau rouge. J’ai été militant communiste avant le séminaire, sais-tu ? J’ai grandi dans une famille communiste de banlieue rouge !

– Quand tu leur as annoncé que tu entrais au séminaire, ils auraient préféré que tu sois gay, non ?

– Ma mère oui, elle aurait préféré, simplement parce que j’aurais pu me débrouiller pour avoir un enfant, elle aurait pu être grand-mère. Et puis elle avait peur que je m’extraie de la vie. Mon père était finalement assez fier. Il m’a dit : « au fond c’est aussi un engagement pour l’homme et un monde meilleur, c’est aussi une inclinaison vers l’absolu, et puis l’Église ce n’est pas que les politiques et le secret, il y a aussi les bons curés de campagne qui ont été résistants ».

– Plutôt tolérants tes parents…

– Oui. Pas les tiens ?

– Oh que non ! J’avais le droit d’être journaliste ou professeur. Les avocats sont bien trop bourgeois ! Oui, journaliste ou universitaire. Et c’est ce que j’ai fait.

– Tu le regrettes ?

– Pas du tout. Seulement… L’impression d’être seul, irrémédiablement, absolument, intégralement seul dans l’univers. J’ai grandi avec cette seule phrase « on est toujours seul, on ne peut compter que sur soi-même ». Et au final c’est lourd, très lourd.

– Et faux ! Et là je ne parle pas forcément de Dieu. On a toujours une famille, des amis, des gens qui sont là pour nous soutenir, qui nous tendent la main si on est capable de la voir. Et on est toujours là pour quelqu’un !

– Oui. D’autant plus que mes parents me font bien sentir qu’il faut que je sois là pour eux ! Enfin… Je ne veux pas parler d’eux. Il faudrait que je les appelle d’ailleurs…

– Comme tu veux. Tu leur as dit que tu partais pour Compostelle ?

– Oui j’ai fait cette erreur ! Depuis, je ne les ai pas contactés. J’ai eu ma mère l’autre jour. Je suis la honte de la famille et de la nation, rien que ça… Comme si je ne pouvais pas aller en Syrie ou suivre des migrants, comme un vrai journaliste ! Non, au lieu de ça je préfère rencontrer des bigots médiévaux pour suivre un chemin qui ne fait pas partie de ma culture ! Enfin pas de ma culture… Ils ont quand même été baptisés, et les chemins de Compostelle ont façonné l’histoire du territoire européen. Mais ça, ils ne veulent pas l’entendre.

– Fais attention tu vas bientôt parler de racines chrétiennes de l’Europe…

– Ce ne sont pas les seules !

– Mais non, mais non… Appelle tes parents, si je peux me permettre de te donner un conseil. Il n’est quand même pas bon de rompre le dialogue.

– Mouais, t’as peut-être raison. Je te tiens au courant. Bonne journée !

– Toi aussi mon fils, bonne route.

 

Appeler mes parents ? Non. Je n’ai pas envie. Je range mon téléphone et remonte sur mon vélo. Rouler. Bordeaux, me voici !

J’aime beaucoup cette ville. Ma petite amie à Science Po était de Bordeaux. Une fille épatante. Mais gentille, trop gentille. Le genre de femme qui veut aider les autres avant elle-même, qui tombe amoureuse pour t’aider à vivre… Anastasia la douce, on l’appelait comme ça dans la bande. Elle venait d’une vieille famille de Russes blancs, qui parlaient grec ancien et anglais à la maison et lisaient Tolstoï ou Gontcharov en version originale après le souper. Au final on s’est séparé pour ça, elle voulait me sauver. Et puis son ton finalement condescendant envers tous les « pauvres » qu’il fallait aider… Ça m’a lassé.

C’est une ville pour rêver et faire la fête. Je n’imagine pas comment l’on peut y expérimenter une transcendance ou une atmosphère de méditation… C’est mon impression, mais peut-être est-elle faussée par le nombre de cuites que j’y ai prises. En tout cas il y a une basilique, et je vais y entrer pour la première fois.

 

–––––

 

Il est 16 heures. La Basilique Saint-Michel est en plein centre-ville, en bord de Gironde. Ce qu’on a pu faire sur ces rives… Le campanile n’en finit pas, il pointe le ciel de manière si arrogante dans un paysage si plat qu’on croirait l’Empire State Building, mais en pierre, et de style gothique. Du gothique flamboyant précisément, avec des sculptures dans tous les coins, des percées de lumière partout. L’œil se fatigue à parcourir les divers plans de bas reliefs, les enfilades de colonnes… Mon esprit revient à Anastasia. Pourquoi ? Cela fait plus de dix ans. Qu’est-elle devenue ? Ses parents sont-ils toujours ici ? Oui, certainement… Je me souviens des momies qu’ils m’avaient montrées en photo. À l’origine elles étaient dans la crypte. On les a déplacées depuis. Ses parents n’étaient pas sympathiques. Sa mère était d’une beauté à couper le souffle, superbe et sévère comme une représentation d’Athéna. Son père avait un regard dur et suspicieux. Je ne souhaite pas les revoir. Quelque chose me faisait penser, durant les quelques heures que j’ai pu passer en leur compagnie, à Vipères au poing. Je ne sais pas quoi, il n’y avait pas de violence explicite, pas de fourchette plantée dans les mains… Mon esprit avait dû faire un raccourci. Cela n’a rien à voir avec cette basilique, rien à voir avec moi aujourd’hui.

Saint-Michel. Je me souviens d’un parachutiste qui l’avait tatoué sur son bras gauche. L’archange se partage entre le christianisme, l’islam et le judaïsme. Michel se dit dans de nombreuses langues. Je connais plusieurs Jean-Michel, un Mikail turc qui est chauffeur de taxi à Istanbul, et un Mikhail russe qui travaille à l’ambassade de France, un Mihaïlo Mihaïlovitch, interprète en Bosnie ; un Mikkel au Danemark, militant gay, tout comme Miquel à Barcelone, curieuse coïncidence maintenant que j’y pense… un Michaël à Jérusalem, professeur de Droit, et un Mikaïl à Gaza.

Un frisson me parcourt. Je me sens seul. Absolument seul, définitivement seul. J’ai fait le vide autour de moi. Plus de femme, pas d’enfant, pas de véritables amis, et maintenant je romps les ponts avec mes parents par ce périple. Que suis-je en train de faire ? Est-ce vraiment grave ? Après tout, on est toujours tout seul… d’après eux. Mais ce n’est pas ce genre de solitude que je vis. Ce n’est pas une solitude humaine, pas une solitude qui pourrait être comblée par l’apparition soudaine d’un frère. Une solitude… philosophique. Mon esprit seul dans un désert. Je me mets à penser en parabole… Mais oui. Mon esprit est seul, il ne peut entrer en relation avec aucun autre, il ne peut penser qu’en son sein. Et ceci n’est pas possible. Un esprit ne peut pas être auto-généré et autoalimenté. « Je pense donc je suis » n’est pas réaliste. Il faut un apport extérieur, il faut de l’altérité et du dialogue. Pour le dialogue, il faut de la confiance.

Je secoue violemment la tête pour en chasser ces pensées. Revenir à un sujet rationnel, tangible, utile. Michel, qui veut dire « semblable à Dieu ». Cela ne veut rien dire pour moi. Dieu est mort. Michel aussi ?

 

Il faut que je trouve un endroit où boire quelque chose de chaud. Ce bar ira très bien. On dirait un musée de bar-tabac : flipper, mobilier des années cinquante, papier peint des années soixante et publicités vintages. Ça ne ressemble à rien de connu, ou plutôt c’est exactement un mélange de tous les bars-tabacs connus. Je découvre qu’il existe encore de nombreuses marques de cigarettes. Le tabac n’est pas encore en crise au point où on le dit… Je commande un grand crème. « C’est une boisson de femme ça! » me lance le seul type au comptoir, entre le juke-box et la porte des toilettes.

Qu’est-ce que ça peut lui faire ce que je bois ? La serveuse me prie de l’excuser en posant ma tasse, il n’est pas méchant juste un peu spécial, et surtout ravagé par ce qu’il boit, mais au moins tant qu’il vient ici il ne fait pas de bêtise.

Je comprends. Après tout s’il a envie de parler… je peux bien l’écouter, lui, c’est une personne que tout le monde voit, une vraie personne !

 

– Alors ça ne vous plaît pas que je prenne un crème ?

Pfff vous faites bien ce que vous voulez… Tant que vous ne m’obligez pas à en boire!

– Ce n’est pas pour ça que vous êtes là !

Oui, me voici. Je suis si fatigué. Pas seulement par ma vie, non. Par le monde autour aussi. Par tout ce bruit, ce fourbi incessant. Surtout, surtout ce qui m’épuise le plus, c’est cette foutue histoire qui bégaye. Elle bégaye? Tu parles, le disque en est rayé, oui!

– Ha ouais ?

C’est toujours la même chose : la haine. Et la peur aussi. Toujours !  Ce ne sont que les ombres après lesquelles on en a qui changent. Et après? Plus rien… Vraiment rien d’autre… Le néant. C’est pour ça qu’on répète, par peur que tout s’arrête. Si on passe à autre chose; à quoi passe-t-on?

 

Il s’applique à parler, en faisant de grands gestes comme pour s’appuyer sur l’air qui l’entoure.

 

Juste un vide, une certaine haine de soi-même, parce qu’au fond il n’y a personne en face, c’est avec ça que je vis depuis… Des siècles!

– Des siècles, carrément ?

Parce qu’une partie de moi, de vous tous, de nous tous, juge et condamne.

– Condamne quoi ?

Qu’importe. Tout et rien à la fois. Nous-mêmes, les autres… Et l’autre partie de nous-mêmes? Elle suspecte la première de dédain et de mépris. Nous n’en sortirons pas. L’une et l’autre se haïssent et se répondent sans fin.

– C’est vrai ce que vous dites…

Mais ce n’est pas cela. Non. Ce n’est pas le cœur du problème. Ce n’est pas là le sens de la vie. Ce n’est pas l’épicentre.

– Ha bon ? Vous connaissez le sens de la vie ?

C’est l’incompréhension, le problème. Au sens littéral, véritablement. Comme l’incompréhension d’une langue étrangère. Mais avec, en plus, la certitude qu’on ne l’apprendra jamais, qu’on ne comprendra jamais, qu’on ne cherchera jamais vraiment à comprendre. Car voilà l’épicentre, on sait que ça ne va pas, qu’on ne comprend pas ou qu’on comprend mal, mais on s’en fout. Désespérément.

– Je ne saisis pas.

« Tu l’as vu comme moi », vous avez déjà entendu ça? Avez-vous déjà entendu quelque chose de plus faux que cela?

– Je…

 

Je commence à comprendre la profondeur de ce que me dit cet homme. Une profondeur insondable. Un métaphysicien en puissance s’adresse à moi en vidant son énième ballon de rouge.

 

Oh non je ne suis pas au-dessus de tout ça, contrairement à ce qu’on en dit, à ce qu’on en pense. Non… je suis à côté.

– Vraiment ?

Des larmes, avoir des larmes au bord des yeux qui ne couleront jamais. Qui resteront au bord du monde pour l’éternité, figées. Et le cœur dans le même état, tenu, broyé, arrêté. Mais ne pas abandonner le combat, ne pas concevoir l’idée même d’abandon. Par habitude, par distraction, par… Que sais-je? Pourtant, pourtant… On en a bavé. On en a vu du pays et des souffrances. On y a presque touché, à nos vérités. On est passé très proche de la ligne d’arrivée souvent, mais sans jamais la voir, sans jamais comprendre… Vraiment sans comprendre, comme impossible n’est pas français!

– Alors… ?

Ne pas cesser. Et reconstruire encore.

– Comme Sisyphe ?

Évidemment, pour qui me prenez-vous? !

 

–––––

 

Je suis resté quelque temps encore à bavarder. Sisyphe… Ce nom ne m’évoque rien d’autre qu’Albert Camus. Et du coup L’étranger. Rien d’autre que L’étranger. Je n’avais pas aimé ce livre quand je l’ai découvert. On n’aime pas les livres obligatoires au collège. On ne les comprend pas. On s’y refuse. L’étranger c’est moi. C’est n’importe qui. C’est le même homme que le narrateur de La chute, c’est celui qui a fui Oran, c’est celui qui a fermé les yeux en lançant la bombe. C’est l’homme démissionnaire de sa propre existence. C’est l’inverse de Sisyphe. Alors pourquoi ces deux figures ne font-elles qu’une dans mon esprit ? Pourquoi cet homme qui se fuit dans l’alcool m’a-t-il laissé parler de Sisyphe ? Pourquoi m’a-t-il à son tour parlé de Sisyphe ? Pourquoi m’a-t-il parlé de ses silences, plus importants que ses paroles ? Pourquoi voulait-il que je lui parle de mes vérités ? Pourquoi ai-je l’impression d’avoir lu les phrases qu’il m’a dites alors que je ne parviens pas à m’en souvenir ? Mon esprit reste en boucle « Aujourd’hui, maman est morte. »

Je me souviens. Quand grand-mère est décédée. Ma mère m’avait dit cela de la sorte « aujourd’hui, maman est morte ». Et pour moi cela ne voulait rien dire. J’avais six ans. En lisant plus tard, bien plus tard, le début de L’étranger j’avais eu l’impression de lire mes souvenirs de cette matinée. Mais cela n’a rien à voir avec Sisyphe. Non. Je ne pense pas avoir lu Le mythe de Sisyphe. Comme tout le monde, je me suis arrêté à l’idée que la seule question philosophique est le suicide. Bien sûr qu’elle l’est. Mais ce n’est pas la seule. L’important c’est de comprendre, comme l’a dit cet homme. L’important c’est de chercher à comprendre, de savoir que l’on se cache, de savoir ce que l’on cache.

Carmen m’a parlé de Sisyphe… elle refusait d’être comme lui. Refuser de recommencer ? Ou de recommencer à l’identique ? Peut-on recommencer la même erreur, sans en apprendre rien, sans rien changer ? Je ne sais pas… probablement.

 

Il se fait tard et je dois trouver la maison des amis d’Hugues. Ils ont la gentillesse de m’ouvrir leur chambre d’amis car les refuges de pèlerins sont fermés à cette période de l’année, et les chambres sur Bordeaux sont hors de prix. Il paraît que c’est depuis le classement Unesco. Pourquoi pas…

J’arrive vers 20 heures après avoir effectué un bon parcours touristique. Les éclairages publics donnent énormément de grâce et de prestige au centre-ville. J’ai un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats. J’ai failli prendre une bouteille de vin, mais offrir du vin à des Bordelais me paraît aussi périlleux que ridicule. Elle est journaliste à l’antenne locale de France TV et lui conservateur au Musée des douanes. Je passe une soirée agréable, normale, dans mon environnement habituel. Cela fait du bien, ces dernières semaines ont été plus éprouvantes que prévu.

Demain, il me faut faire « la grande traversée des Landes » pour aller jusqu’à la frontière. Je camperai entre les pins, je ne pense pas chercher un village où m’arrêter et je compte rester visiter Bordeaux demain. Je ne vais pas refuser une visite privée du Musée national des douanes.

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