6. Les Landes

19 janvier

Il est 10 heures, j’attends devant l’entrée de service du musée. Je ne savais pas qu’il existait un musée des douanes. Il est récent cela dit, 1984, mais c’est après que j’ai découvert Bordeaux. La visite durera une petite heure, d’après mon guide, « comme ça, tu ne te mets pas en retard pour ton périple ». Oui, je serai parti vers 11 heures, je m’arrêterai dans un patelin pour trouver de quoi manger vers 13 heures. Dans la région, ça devrait être facile.

Les collections du musée sont sympathiques. Elles ont un petit côté folklorique et désuet, du genre conservatoire du patrimoine de nos régions… C’est l’impression que j’en ai. Les frontières sont un concept étrange de nos jours. Hier lieu de passage, elles sont aujourd’hui un lieu de violence. Là où elles existent encore. Heureusement que depuis Schengen nous n’avons plus de frontières. Sinon peut-être serions-nous déjà repartis comme en 14. Je ne veux pas avoir l’air pessimiste ou sinistre, mais tout de même. Je ne suis pas euro-fédéraliste, ce n’est pas de bon ton d’être euro-fédéraliste. La France tend globalement vers l’euroscepticisme, on le sait tous. Alors on ne peut pas décemment être dans « l’excès inverse » — si je puis dire — quand on veut s’adresser à elle. Disons donc que je suis euro-convaincu, pour une Europe qui ressemble à une cousinade plus qu’à une fratrie. On commerce, on se visite, mais on ne va pas décemment vivre tous ensemble dans la même maison. Le même village à la rigueur… Je m’aperçois que cette image ne fonctionne qu’avec ma propre conception de la famille. Elle n’est pas transposable à tous. À peine est-elle valable partout en France, quoique j’aie quelques doutes concernant les régions les plus méridionales. Un village corse doit être plus uni que ma fratrie…

Bof. Je ne crois pas à la solidarité de toute façon. Pas désintéressée, pas par défaut. Il y a toujours un calcul. Sinon pourquoi faire un geste vers l’autre ? Par bonté ? Je me fais rire. À part Germain, je ne vois pas qui peut croire à ce genre de choses. C’est pourtant un homme intelligent. Je ne comprends pas…

La preuve que la solidarité n’existe pas : les grenouilles de bénitiers ne veulent aider que les chrétiens d’Orient et ne veulent accueillir personne chez eux !

Je sors mon téléphone pour questionner Germain sur ce point.

 

– Ha, Janus… Et les gens qui t’ont accueilli jusque-là ? Et les bénévoles de la jungle de Calais ? Et toi qui tiens la porte à une femme avec poussette ?

– Un mélange de politesse et de hasard, d’ennui peut-être. Parce qu’il faut bien s’occuper, parce qu’il faut avoir une bonne image de soi !

– Et la solidarité de communauté ?

– Un instinct grégaire de préservation.

– Selon toi les gens calculent toujours ?

– Évidemment.

– Alors je ne sais pas quoi te dire.

– Tu es à court d’arguments, parce que j’ai raison au fond !

– Je suis à court d’arguments parce que tu es de mauvaise foi et que tu n’es pas dans le dialogue.

 

Sur ce, il me raccroche au nez. Je me retrouve comme un idiot, consterné et regardant l’écran de mon téléphone, comme si la coupure pouvait provenir d’un problème technique. J’enfourche mon vélo et repars.

 

–––––

 

À 13 heures au Barp. J’ai presque failli renverser une vieille dame, je ne l’avais absolument pas vue sortir de la paroisse.

 

– Oh, mon petit ! Où tu vas si vite ?

– Nulle part Madame, je vais vers Compostelle, je ne vous avais pas vue, je suis désolé, je ne vous ai pas fait trop peur ?

– Mais non mon petit, mais non, ça va. À Compostelle ! Et tu as mangé ? Parce qu’il ne faut pas partir le ventre vide !

– Oui j’ai mangé ce matin, et je vais trouver un bistrot bientôt.

– Un bistrot ? ! Non non, j’ai bien un confit de canard à partager, viens à la maison !

– Euh… Je…

– Mais si, mais si, tu ne vas pas laisser une vieille veuve manger toute seule !

Bon, là je n’avais plus d’argument… Je me suis donc retrouvé dans une salle à manger en bois massif avec papier peint à grosses fleurs orange et napperons en dentelle. En deux trois allers-retours, la table était recouverte de victuailles : pâtés, terrines, confitures, biscuits…. le tout fait maison et présenté dans des bocaux en verre, ceux avec la petite rondelle de caoutchouc orangé. Ma grand-mère paternelle faisait de même. Je me souviens de ses cerises au sirop, des prunes aussi.

Je me sens comme un gamin chez cette grand-mère. Son fils vit à Lyon, il est policier, cela lui fait un peu peur « quand on voit tout ce qu’on voit » même si elle en est fière « tout de même de ce petit qui sert son pays ». Une femme seule, veuve depuis un an, bien entourée par ses voisins. Un petit village hors du temps, à l’ancienne, la France de Trenet et Ferrat.

 

Après cette pause merveilleuse, je reprends ma route. Je note dûment l’adresse de Mme Martinet. En arrivant à Saint-Jacques, je vais devoir acheter une cargaison de cartes postales ! Déjà six adresses sur cette page.

Pourquoi tous ces gens m’ont-ils aidé jusque-là ? Merde, Germain a peut-être raison, je suis obtus et de mauvaise foi…

Peut-être que je juge trop vite, peut-être que je ne sais pas regarder les gens, que je ne leur laisse aucun bénéfice du doute.

Aucune présomption d’innocence. Cela veut dire beaucoup sur moi également. Si je ne veux pas que les autres soient généreux, c’est parce que je ne le suis pas…

 

–––––

 

Les Landes se déroulent sans moi. Je suis tout à ma confusion mentale. J’ai l’impression d’être un gribouillis informe au milieu d’un défilé militaire de pin. Tout est rectiligne mais vibrant. C’est émouvant comme je ne saurais l’exprimer. Il fait de plus en plus froid. Il commence à bruiner. Temps de merde. Il manquait plus que ça. Je roule toujours. M’arrêter m’obligerait à penser vraiment. Et je commencerais à pleurer. Ça fait vingt ans que je vais de guerres en violences, pourquoi je pleurerais pour une mamie qui m’a nourri ? Non la gentillesse n’existe pas, c’est bien plus simple à penser.

 

Vers 19 heures, je passe devant une ferme, le propriétaire me demande où je vais. Il m’invite à dormir sur son canapé, si ça ne me dérange pas de me lever à 5 heures en même temps que lui, je ne vais quand même pas dormir dehors par ce froid !

Je remercie vivement et entre à l’abri du froid.

Je remarque alors une image de saint au-dessus du buffet, je suis encore tombé chez un dévot. Il remarque que je la regarde :

 

– Ouais ça, c’est ma femme, Saint Isidore le laboureur, le saint patron des agriculteurs. Pour moi c’est des conneries tout ça. Dieu, il n’existe pas.

– Oui c’est aussi mon avis, dis-je en souriant.

– Non mon p’tit. Ce n’est pas ton avis. Pas comme moi.

– Euh…

– Pour moi Dieu, il n’est pas mort dans les camps ou dans les livres de je sais pas qui comme ils disent à la radio. Non. Dieu, il a commencé à aller mal quand les boches ont passé la frontière de la zone libre. Il y avait des maquis par ici. C’était pas beau à voir les représailles. On crevait tous de peur. Pourtant j’avais quoi ? Pas dix ans… Mais on sentait qu’il fallait se taire, que nos mères elles priaient, mais elles pleuraient plus encore. Et Dieu, il est mort là-bas, dans le désert.

– Le désert ?

– Oui gamin, le désert. Mais ça, j’en parle pas. Personne n’en parle, n’est-ce pas. On était des milliers. Pas un mot. Ni pendant ni après. Tu sais ce que je crois ? C’est pas que c’était pire que tout le reste des guerres d’avant. Non. C’est juste que personne ne nous a donné les mots ou la place pour en parler. Parce que même ceux qui avaient des lettres, les instituteurs par exemple, ils ont rien dit. C’était un foutu trou noir. Comme s’il y avait jamais rien eu, qu’on était allé crever sur une autre planète ! Ce qui s’est passé là-bas j’en parle pas. Même ma femme elle sait pas. On s’est rencontré après. Même les mères des copains, ceux dont j’ai ramené les plaques, elles savent pas. J’ai inventé un truc qu’elles pouvaient entendre. T’imagines ? On avait survécu aux schleus et… Je sais pas pourquoi je te dis tout ça.

– Ça m’intéresse, vous savez. Je suis reporter, j’ai vu pas mal de guerres…

– Alors t’as donné des mots. Ou t’as fait ce que t’as pu. C’est bien. Parce que nous c’est une histoire dont personne veut entendre parler et dont personne veut parler. Maintenant c’est trop tard, même si on venait tous nous interroger personne dirait rien. Ça ferait trop de haine. On saurait pas par où commencer. Et moi je crois que ça serait pas compris. Ça ferait de la haine envers des gens qui y sont pour rien. J’en veux pas aux Allemands qui ont retapé la ferme d’en face ? Pourquoi j’en voudrais à un type qui a bossé honnêtement toute sa vie à l’usine ? Alors que personne ne le considère à sa place en France déjà. Ce que je dis c’est qu’il y a plein de trucs qui sont pas dans les livres d’Histoire. Des trucs graves. Qui permettraient de savoir vraiment qu’on est tous pareils et que vraiment la politique et la haine c’est que des conneries. Et que Dieu il existe pas, et c’est pour ça qu’il faut se tendre la main entre hommes. Parce que personne d’autre nous aidera. Tu vois ce que je veux dire petit ?

– Oui je comprends. Des choses importantes comme… ?

– Je sais pas, les tirailleurs, les zouaves, tous ces gars qui ont fait la guerre pour le pays, mais que le pays leur a pas dit merci. Salut, à plus tard, et surtout restez chez vous. C’est pas poli. C’est même pas que c’est pas humain, c’est déjà pas poli. Mais tout ça… Bientôt on emportera nos souvenirs dans la tombe. Et personne aura parlé. On aura pas rajouté à notre tristesse et à celle du monde, on aura pas dit des mots qui ne seraient pas compris, ou je ne sais pas… Et bientôt tu sais, ce sera comme les braises, les souvenirs et les rancœurs elles s’éteindront tout doucement. C’est pour ça que moi je parle pas. À part à mes plantes des fois, quand ça va pas, et à toi, là maintenant. Je sais pas pourquoi. T’as une bonne tête. Une tête de type qui a pas besoin qu’on lui donne des détails et des images. Tu vas pas me poser des questions sur plein de détails qui vont faire mal.

– Non, je ne pose plus de questions. Je regarde.

– C’est ce que tu fais quand tu es là-bas ? T’es allé où d’ailleurs ?

– J’ai commencé au Kosovo, en 1998, ma première mission après l’école. Je n’étais pas prêt. Mais on ne l’est jamais, pas vrai ? Je ne comprenais rien à ce qu’il se passait, rien à ce que les gens disaient. Après j’ai fait Jérusalem, Beyrouth, l’Afghanistan… Je comprends ce que vous dites. Dans ces coins, ceux qui parlent tout de suite ne racontent pas des choses pour se réconcilier, pour faire la paix. C’est rare. Certains le font. Dans ce cas, c’est beau à pleurer. Mais ce ne sont jamais les gens auxquels on pose des questions. Les questions agacent. Alors je reste toujours là, avec mon gilet presse bien visible, et ceux qui veulent me parler viennent.

– C’est comment Beyrouth ?

– Dévasté. Mais attachant. Tellement attachant. On dirait une tragédie de théâtre, il y a la haine et la peur, la compassion aussi.

– Et les gens qui parlent de bien, ils sont comment ? Comme ce Mandela, là ?

– Pas toujours, certains oui, mais souvent ce sont des mères. Très souvent. Une mère est une mère, elle comprend toujours la douleur de la mère du camp adverse. Parfois il y a des hommes d’Église, enfin d’églises, ou de mosquées ou de synagogues, vous voyez ce que je veux dire, ou des médecins. Mais eux leurs discours sont plus construits, plus…

– Ils font moins vrai ?

– Oui voilà, ils font moins vrai. Bien sûr ils sont sincères, mais souvent ils cherchent un coupable extérieur, ils ne constatent pas la situation, ils ne disent pas simplement qu’ils souffrent et qu’il faut en finir. Ils cherchent les causes et les conséquences. Les mères… Elles tendent juste la main et partagent un mouchoir et un morceau de pain.

 

À ce moment-là, la femme de Rémi entre. Je la salue, elle est très souriante et emplie d’une bonhomie rare. Nous passons la soirée à parler de la vie de la ferme, des difficultés agricoles qui les épargnent car ils cultivent surtout un peu de tout pour se nourrir. Mais ils se désolent pour les jeunes qui ne peuvent plus en vivre, et qui font n’importe quoi, avec trop de machines et trop de produits. Sans rien de tout ça ils arrivent à produire plus sur moins de terrains. Effectivement, comme ils me le disent, ça pose des questions…

 

20 janvier, à 5 heures

Je suis réveillé par le coq.

 

– Il ne chante pas parce qu’il fait jour, il chante parce qu’il a faim ! C’est l’heure où je lui donne parce que je passe devant le poulailler pour aller traire la vache. Tu veux venir avec moi ?

 

C’est comme ça que je me retrouve pour la première fois de ma vie à donner du grain à quatre poules et un coq. Il paraît que je me débrouille « pas trop mal pour un gamin de la ville ». La traite en revanche fut un désastre qui les fit bien rire. J’ai laissé Huguette s’en charger.

Nous retournons à la cuisine où Rémi a préparé le « petit » déjeuner, qui n’a absolument rien de petit…

 

– Faut que tu manges, t’as de la route !

 

Je les remercie chaleureusement et les embrasse en partant. Je leur promets de revenir bientôt, en vacances, pour changer un peu de l’air de la ville.

J’enverrai une image de Saint-Jacques à Huguette, je glisserai une feuille ou des graines pour son mari. Ce seront des compagnons de silence.

>>> suite

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