7. Saint-Jean-Pied-de-Port

J’ai une heure de route jusqu’à Dax, en descente et à travers champs. Plus d’arbres rectilignes et verticaux, plus que l’horizon. Et toujours personne sur la route. N’y a-t-il donc aucun pèlerin pour Saint-Jacques en janvier ? Mon reportage sur les pèlerins est mal parti… Un reportage sur la « France profonde » n’aurait aucun sens, je n’ai parlé ni politique ni société avec qui que ce soit… Seulement des considérations métaphysiques. Qui s’intéresse à ce genre de choses ? Comment ça se vend ce genre de choses ?

C’est insupportable, dès que je me retrouve devant un paysage sans aspérité, je me noie dans les doutes. Je ressens la solitude, presque avec un grand S, en gras italique. Celle dont on a l’impression de ne pas pouvoir s’extraire, celle qui nous happe et nous englue dans nos questionnements sans fin et sans raison.

Je devrais appeler Germain. Mais pourquoi ? Ou plutôt, comment ? Il faudrait que je m’excuse ou que je revienne sur mes paroles. Je n’en ai aucune envie. Oui, c’est de l’orgueil. Et alors ? C’est toujours plus facile à vivre que la honte de reconnaître ses torts ! Enfin… en ce qui me concerne. J’ai été élevé pour ne jamais avoir tort. J’imagine qu’il y a beaucoup de familles comme la mienne, où les valeurs transmises sont… disons douteuses, pour beaucoup de monde. Je ne dois rien demander à personne, ne jamais faire confiance, me débrouiller seul, ne jamais montrer doutes ou repentir. C’est fou, ça fait très aristocrate finissant. Pourtant je suis terriblement « classe moyenne ». Mon père est avocat, rien de grand, il défend surtout les belles causes et celles perdues d’avance, et ma mère était institutrice jusqu’à récemment. Pas d’aristocratie donc, mais des gens de droit. Au sens de rigidité, pas de droiture… En réalité, le schéma que j’applique au monde, à son prétendu manque de charité, c’est celui de ma famille…

 

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Sur ces considérations qui m’ont conduit jusqu’au panneau « Dax » en belles lettres noires encadrées de rouge, mon portable se met à sonner.

 

– Germain ? ! dis-je avec un mélange de joie et de stupéfaction.

– Oui mon fils ! Je t’épargne la douleur d’avoir à m’appeler toi-même !

– C’est fort charitable. J’étais justement en train de me perdre en tergiversations sur le modèle de vie offert par mon éducation et son inadéquation avec les gens que j’ai croisés depuis Paris.

– Alors tu as croisé de bons samaritains depuis l’autre jour ?

– Oui, trois… Et des vraiment très très sympathiques.

– Ça t’ennuie presque ?

– Ça remet en cause ma vision du monde. Ce n’est pas agréable.

– Évidemment mon fils que ce n’est pas agréable ! Ce n’est pas plus agréable d’avoir la foi tu sais, c’est plein de doutes, plein de commandements pas faciles à suivre : « aime ton prochain », tu penses que c’est facile ?

– Tu es un prêtre, bien sûr que c’est facile.

– Absolument pas, je n’ai rien contre mes paroissiens. À part quelques hypocrites notoires qui m’irritent un peu. Mais tu crois que j’ai une solution toute faite pour pardonner aux pédophiles, aux violeurs, aux terroristes ?

– Oui, c’est pas faux… Mais comment tu t’arranges avec toi-même alors ?

– Je ne m’arrange pas, je fais avec, je me dis que je suis bien loin de Dieu et terriblement proche des hommes. Et au fond de moi, je n’ai pas tellement envie de pardonner à ce genre de gens, je les remets à Dieu, Lui, Il fera ce qu’Il veut.

– Je vois…

– Alors où es-tu ?

– À Dax, je vais jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port aujourd’hui.

– Bien ! Tu as un gîte là-bas ? Parce que ceux pour pèlerins n’ouvrent qu’en mars !

– Non ! C’est pas vrai ? Merde… J’espère que je trouverai une petite auberge quand même ou une grange…

– J’espère que tu trouveras.

 

Nous parlons encore quelque temps de mes doutes et des gens que j’ai rencontrés jusque-là. Il ne comprend pas mon incapacité à voir la bonté. Jusqu’ici. Jusqu’ici. Car je n’ai aucune explication pour… rien. Cet homme et sa femme ont été bons envers moi. Ils ne sont peut-être pas bons dans l’absolu. Il n’y a jamais rien d’absolu, apparemment… Il faut que je m’y fasse. Ça fait rire Germain, lui est persuadé que hormis Dieu et l’éthique il n’y a rien d’absolu. Je le soupçonne même de faire un amalgame entre Dieu et l’éthique. À mesure de coups de pédales et de solitude, je sens comme une tristesse monter en moi. De quoi ? De n’avoir plus rien ni personne dans ma vie. Je me rends compte qu’aucun de mes amis ne m’aurait accueilli ni parlé comme ces inconnus l’ont fait. Moi-même je ne l’aurais pas fait. Je ne sais au fond pas grand-chose de mes amis, ils aiment ce que nous aimons tous : les séries à la mode, les livres polémiques… Je sais qu’ils viendront à mon enterrement, mais viendront-ils me voir à l’hôpital avant cela ? J’en doute.

 

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Je finis par arriver à Saint-Jean-Pied-de-Port, je n’ai pas regardé le paysage. C’est dommage. Je commence à me sentir de plus en plus minable à me demander franchement ce que je fais sur cette route. Ce que je fais de ma vie, ce que je fais de ma pensée… Est-ce que je deviens un gentil ? Un tendre ? Un faible ? Un bisounours ? Est-ce que je vais me mettre à trouver des explications à tout ? À vouloir tout comprendre ? Et plus seulement juger ? Je me suis déjà surpris à penser que je rencontrerai encore de bonnes personnes.

Voilà, mon arrivée d’aujourd’hui. Un bourg relativement vide. Pas étonnant, il fait moins de 5 °C, moi aussi je ne traînerais pas dehors à leur place. Je remarque qu’une enseigne jaune qui se balance au vent indique une chambre à louer. Parfait, me dis-je ! Je frappe, une voix rocailleuse m’ordonne d’entrer. Derrière un bureau de bois sombre, dans une pièce peu éclairée et poussiéreuse, un petit monsieur aux lunettes rondes et métalliques lève les yeux sur moi.

 

– C’est pour la chambre jeune homme ?

– Bonjour, oui, pour cette nuit seulement si possible.

– Bien sûr bien sûr, ça me fera un peu de compagnie, c’est rare en cette saison ! dit-il avec un geste ample de la main droite, posant ses lunettes sur le bureau.

 

Il se lève un peu difficilement, je fais un pas en avant pour aller l’aider, il me fait signe de rester où je suis.

– C’est bon, c’est bon, c’est juste le démarrage. Mes articulations ne sont plus ce qu’elles étaient !

 

Ce petit homme sec s’avance vers moi d’un pas décidé, où l’on ne sent plus le poids de son âge. Il me montre une porte que je n’avais pas vue.

 

– Tenez, la chambre est en haut, vous pouvez poser vos affaires, on ira manger chez la Mama après.

– Merci !

 

La chambre est très grande, lumineuse une fois les volets ouverts, propre et encombrée de livres. Deux murs entiers de bibliothèques. Je m’égare à lire les dos : Nietzsche, Spinoza, Platon, Hegel… Philosophie classée par ordre chronologique. Intéressant. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me surprend un peu.

Je redescends. Il m’attend avec bonhomie, un fedora kaki sur la tête et un imperméable assorti à la main. Alors que nous marchons dans les rues désertes, je me permets de le questionner sur sa bibliothèque.

 

– Oui, j’étais professeur de philosophie française à Heidelberg, je suis à la retraite depuis deux ans, je me suis enfui du monde comme vous pouvez le voir.

– Et rien ne vous manque ?

– Oh que non, les amis savent comment me joindre, et le reste des intellectuels qui professent aujourd’hui tant de jugements sans connaissance préalable m’excèdent. Et vous, d’où venez-vous ? Pourquoi faire Compostelle en hiver ?

– Je suis reporter…

– Et vous ne vouliez pas partir vers l’Est !

– Tout à fait, vous êtes le premier à le comprendre depuis que je suis parti !

– Mais pourquoi Compostelle ? Qu’y cherchez-vous ?

– Je ne sais pas, je pensais rencontrer la « France des provinces » comme on dit, et rendre compte de leur colère, de leur haine, etc. Je n’ai rien trouvé de tout ça. Les gens que j’ai croisés étaient finalement très sages, tous à leur manière.

– Vous remarquez l’esprit néo-colonialiste et paternaliste avec lequel vous êtes partis ?

– Oui, je m’en suis fait la remarque. C’est un peu pathétique.

– Cependant, les préjugés ne sont pas infondés. Je pense notamment au manque de vie privée et à l’espionnage systématique de mes voisins à la campagne.

– Vous-même vous pratiquez ce sport ? dis-je avec un peu de sarcasme.

– Hahaha, oui parfois, j’imagine que c’est une maladie qui s’attrape !

 

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Pendant notre repas, je narre à Christian mon périple. Il n’est pas avare de questions et d’exclamations. Son âge et ses rides s’effacent de son front tant sa curiosité est piquée au vif. Notre dialogue a pris une tournure très amicale et je ne sais comment, nous arrivons à parler d’appartenance religieuse.

 

– Moi je dis toujours que je suis bouddhiste. Pourquoi je mens ? Parce que si je dis que je suis catholique, alors je ne suis plus dans l’amour de mon prochain et la spiritualité, je suis du côté des homophobes et des pédophiles. Ce n’est pas facile d’être chrétien aujourd’hui. Ah bien sûr, ici, on ne nous discrimine pas, on ne nous massacre pas. J’en suis conscient et infiniment reconnaissant. Mais on nous condamne au silence et à l’ombre. Combien de fois ai-je entendu : « celles qui portent le voile, elles en ont le droit c’est leur culture, c’est un héritage, pareil pour la kippa. Toi tu portes une croix pour quoi ? Tu te sens proche de l’inquisition ? Tu fais ça pour agresser les autres ! Tu refuses la diversité culturelle ! » Donc oui, je dis que je suis bouddhiste. Et puis comme ça quand je dis que j’aime le son de l’oud, je ne passe pas pour un néo-colonialiste adepte des clubs de vacances en pays du Maghreb, je suis un mec « hyper ouvert aux cultures du monde ». On a un problème non ? T’en penses quoi Janus ?

– Peut-être, je ne sais pas. C’est vrai que j’n’ai pas rencontré de catho, ou même de chrétiens très normaux… Enfin, jusqu’à mon voyage…

– T’es arrivé comment jusqu’ici ?

– J’ai dormi chez des gens charmants, mais c’est à la campagne c’est pas pareil…

– C’est terroir c’est ça ? C’est plus des traditions millénaires qu’une philosophie ? Pfff et ton curé que t’appelles tous les jours ?

– Ouais t’as pas tort, Christian, c’est con. On a un problème. Je fais Compostelle et je refuse de voir le point central du truc : la foi et l’humain.

– Tu sais ce que tu refuses de voir ? Comme tout le monde d’ailleurs, la fraternité ! Tu sais, ce principe d’altérité proche, de différence pour laquelle on a bienveillance, écoute et entraide. Parce qu’un frère c’est pas un jumeau. C’est un type qui te ressemble, qui est humain, avec qui tu partages du patrimoine génétique, culturel, financier, mais qu’il t’est pas forcément facile d’aimer. Parfois c’est un grand frère et tu l’écoutes, parfois c’est un petit frère et tu l’aides. C’est ça la fraternité.

– Tous les hommes sont frères…

– Oui, Janus, ben ça nos jacobins ils l’ont copié dans la Bible d’ailleurs… Tous les hommes faits de même sang, fils d’un même Dieu, etc.

– Et nous devons veiller sur nos frères ! C’est ça aussi la Nation.

– Et c’est Lévinas qui l’a théorisé. Comme athée on a fait mieux que Lévinas…

– Tu te moques là. C’est bouddhiste de se moquer ?

– Non et c’n’est pas chrétien non plus !

 

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Dans l’après-midi nous continuons à débattre alors qu’il m’explique la difficulté du chemin qui m’attend, la montagne, le froid… Nous revenons sur l’histoire de la Retirada. Cette grande retraite des républicains espagnols, cette fuite vers un état français qui les plaint, mais les aide peu. J’ai toujours eu du mal à comprendre la douleur de l’exil. Bien sûr, tout laisser derrière soi est une horrible déchirure, mais c’est un choix poussé par la nécessité, la guerre, la faim… Et une fois installé ailleurs, je ne comprends pas l’envie du retour. Je ne comprends pas que la plupart de ces immigrés espagnols n’aient jamais réclamé la nationalité française, et toujours tenu au rêve de retour, après Franco. Comment pouvait-on penser un après Franco ? Avec le recul cela paraît impensable… Christian dit que l’important n’est pas là. L’intérêt est de constater à quel point l’espoir peut aller au-delà de tout, quand bien même eurent-ils été conscients qu’ils leur étaient impossible de revenir en Espagne, l’espoir n’aurait pas cessé pour autant d’exister.

 

– Comment peut-on espérer l’impossible ?

– Tu es d’une époque d’immédiateté, tu satisfais tes désirs dans la minute, et rien ne t’en a jamais vraiment empêché, n’est-ce pas ?

– C’est vrai… Et je dois avoir un caractère propice à la résignation.

– C’est-à-dire ?

– Quand ma femme est partie, je n’ai pratiquement rien fait pour la retenir, le minimum syndical on va dire, et comme il était clair qu’elle ne reviendrait pas, je n’ai pas espéré son retour.

– Comment ça ? Mais…tu aimais ta femme ?

– J’imagine… Je ne sais pas… Ce qui m’a fait souffrir ce n’est pas de l’avoir perdue, c’est l’échec que ça représentait pour moi, la dépossession que ça m’imposait. Oui, pas besoin de me le dire, j’étais un gros con, et je le suis peut-être encore.

– Effectivement, petit, effectivement ! Tu es toujours en contact avec elle ?

– Je suis allé m’excuser l’année dernière, du mal que je lui avais fait. Mais c’est tout. Elle est mariée maintenant et a deux enfants magnifiques, elle est heureuse, elle en a vraiment l’air.

– Alors tout est au mieux !

– Dans le meilleur des mondes ? Si Voltaire entendait ça ! dis-je en riant.

– Tu veux que je te dise, je n’ai jamais aimé ce type ! surenchérit-il.

 

Nous finîmes la journée sur sa terrasse, à contempler la masse montagneuse qui commençait à me terrifier. Comment vais-je gravir cela ?

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