8. Roncevaux/Roncesvalles

21 janvier

Je me réveille avec une certaine gueule de bois. Il faut vraiment que j’arrête de boire avec des universitaires, ils tiennent bien mieux l’alcool que moi, même à l’âge de Christian !

10 heures, c’est trop tard pour partir tôt… Le temps de changer les draps et me préparer à partir, il est 11 heures quand je rejoins le rez-de-chaussée.

 

– Alors mon petit, bien dormi ? On a un peu abusé hier soir, non ?

– Je crois oui… Je ne suis pas sûr que ce soit prévu dans l’hygiène de vie d’un pèlerin !

– D’un autre côté tu n’es pas un vrai pèlerin non plus, je parie que tu ne connais même pas le Notre Père en entier.

– Ce n’est pas faux…

– Allez mon garçon, il est temps de partir, tu vas voir la montagne ce n’est pas aussi facile qu’on le croit !

 

Il avait bien raison de me dire ça, même si je ne croyais absolument pas que ce serait simple, je ne croyais quand même pas que ce serait si abrupt. Après deux heures de combat contre l’asphalte, et histoire d’avoir un alibi pour m’arrêter, je décide d’appeler Germain.

 

– Janus ! Alors comment va ? Tu ne dois plus être loin de l’Espagne.

– Non en effet, mais les Pyrénées ce n’est pas une partie de plaisir, enfin, pour moi.

– Tu as trouvé où dormir finalement ?

– Oui chez un ancien professeur de philosophie qui a même refusé que je le paye parce que j’ai été d’une compagnie agréable !

– Oh, ça alors, quelqu’un de gentil et d’intelligent ! lance-t-il avec ironie.

– Germain, merci pour le sarcasme, j’y suis sensible, répondis-je en riant.

– Au fait, tu as appelé tes parents ?

– Non pourquoi l’aurais-je fait ?

– Euh… Parce que ce sont tes parents… ? Enfin, tu fais ce que tu veux… Mais ils ont un certain âge et maintenant le monde entier vit dans la psychose. Juste leur dire que tu vas bien… Cela dit, ils auraient pu t’appeler eux-mêmes.

– Mes parents ? Appeler ? Non… C’est aux jeunes de faire ça !

– Et ton frère ? Et ta sœur ? Pas de nouvelles ?

– Un texto en passant, tu sais, j’ai fait bien plus dangereux que Compostelle dans ma vie, ils s’inquiètent plus pour ma santé mentale que pour ma sécurité.

– Décidément tu es entouré de mécréants ! lance-t-il d’un ton goguenard.

– Je ne te le fais pas dire…

– Tu es encore loin de la frontière ?

– Non dans demi-heure, peut-être, je serai en Espagne et dans un peu plus de deux heures à Roncevaux.

– Au fait, tu n’as plus eu d’apparition ? Parce qu’à Roncevaux…

– Non, plus personne. Mais je me suis mis à écouter les gens, c’est un sacré changement. Bon, tu as peut-être raison, je vais appeler ma mère…

 

–––––

 

Après avoir raccroché, je tourne encore l’idée dans ma tête quelque temps. De quoi ai-je peur au final ? Est-ce qu’à quarante ans on cherche encore l’approbation de ses parents ? Bien sûr que oui, bien sûr que oui… J’ai fini ma gourde, je la remplis à nouveau, j’appuie sur le petit téléphone vert.

 

– Allô, maman ?

– Ha, mon fils qui vit sur la route et projette de devenir curé !

– Euh… Non, ce n’est pas prévu… Je suis presque en Espagne figure-toi !

– Du côté de la Navarre.

– Oui c’est ça, de Roncevaux, comme Roland en son temps !

– Du côté des franquistes surtout.

– Ha oui c’est vrai…

– Dire que tes grands-parents sont morts sans avoir revu ce pays.

– Ils aimaient l’Espagne ?

– Ils étaient espagnols, me dit-elle comme un détail.

– Quoi ? Espagnols ? Espagnols comment ? Je tombe des nues…

– Espagnols comme tout le monde, réfugiés politiques !

– Attends, tu es en train de me dire que Papi et Mamie étaient des républicains ? Qu’ils ont fui la guerre ? Et qu’on n’est pas au courant ? Je couve ma colère autant que je peux.

– Ben je te le dis maintenant, et puis ce sont de vieilles histoires, ça n’a pas grand intérêt.

– Non c’est vrai, ça n’a pas grand intérêt de savoir d’où l’on vient.

– Oh ça va, tu n’as pas été adopté non plus. Et puis je n’en sais pas grand-chose, juste que Maman avait 16 ans, qu’elle est la seule de sa famille à avoir fui. D’Andalousie. Et Papa était un Madrilène qui commençait des études de lettres. Ils se sont rencontrés dans le Jura où ils s’étaient retrouvés à la fin de la guerre après toutes les péripéties que tu connais.

– Oui, oui, ça, je le sais…

 

Nous continuons la conversation de manière assez surréaliste. Maman m’explique que vraiment ce ne sont que des détails et qu’il n’est pas si grave qu’elle ait oublié de nous en parler.

J’arrive à lui soutirer autant d’informations que possible. Finalement c’est pratique d’avoir une expertise en interview.

Je raccroche, complètement bouleversé. Comment a-t-elle pu « oublier de nous dire » ? Comment cette guerre à laquelle je n’ai jamais prêté une grande attention dans mon parcours estudiantin — contrairement à toutes les autres — pouvait en réalité être si proche ? Pourquoi alors que tous les autres réfugiés rêvaient de retourner en Espagne démocratique, mes grands-parents avaient-ils francisé leur nom, banni leur langue, imposé le silence ? Est-ce par honte, culpabilité, désespoir, résignation ?

 

–––––

 

Je n’ai aucune envie de répondre à ces questions, me dis-je en regardant la Vierge de Biakorri, si petite, si frêle et si douce sur ce caillou abrupt. Je suis émerveillé par cette « voie Napoléon » et son panorama. En un sens cela me renvoie aux Balkans. Cette toute-puissance terrestre, ce sentiment d’insignifiance de l’humain, ce paysage rude et le froid… On sent le poids de l’histoire, mais pas l’histoire humaine, celle de la roche.

 

Et pourtant j’imagine ces centaines de gens contraints à l’exil, marchant de nuit à travers cette montagne… Je n’ai pas d’image de cela. On a tous en mémoire la longue file de silhouettes presque arrivée à Argelès. Capa savait faire des images… Un claquement de son Leica, et un mythe naissait. C’était un magicien, tout bonnement.

Je vais entrer en Navarre, chez l’ennemi en quelque sorte… Je ferai une enquête, en rentrant, sur ces Soufflés, de leur vrai nom Sopladores, qui ne viennent pas du Jura… J’avais lu un jour qu’on n’héritait pas de la guerre d’Espagne et encore moins de la Retirada. On hérite du silence. Dans mon cas, c’est très vrai.

 

Une question quand même, pourquoi mes grands-parents nous ont-ils tant parlé de leur parcours dans la Résistance, mais pas de l’Espagne. Ce n’est donc pas une volonté de ne pas parler « des horreurs » aux enfants. Non. Une volonté de n’être que Français ? Peut-être… Ils avaient banni leur langue, je ne me souviens pas vraiment qu’ils aient eu un accent… Étrange.

S’étaient-ils résignés avant tout à ne jamais revoir leur terre ? N’avaient-ils laissé que des morts derrière eux ? Comment ont-ils pu s’identifier à la France après l’accueil, ou plutôt le non-accueil, qui leur a été fait ? Le rêve de France était plus grand, plus fort…

 

Mes pensées me déchirent le cœur. Je me sens mal à l’aise, insignifiant, trahi. J’ai le vertige de toute une identité que je n’ai pas vécue. Moi qui ai toujours adopté la posture de l’intellectuel qui, bien sûr, par défaut, sans y réfléchir et parce qu’il est de gauche, soutient les migrants et les mélanges culturels qui font la France. Moi qui prêchais une hybridation plutôt qu’une acculturation, je suis le fruit d’une acculturation. Me laisser emporter par la route, ne plus penser, ne pas pleurer.

 

–––––

 

Voilà la Frontière. Avec un F majuscule, puisque la route s’arrête aussi. Comme une fin du monde. Plus de départementale, qui entre nous n’était déjà pas bien grande. Le col de Bentarte. Une forêt. Pas de neige. J’aurais voulu que quelque chose change radicalement. Mais ce n’est pas le cas, ou plus le cas… Je serai même incapable de trouver un douanier par ici. Un chemin seul, au milieu de nulle part. Je pourrais être n’importe où. Une montagne n’a pas de patrie. Une montagne n’est pas typiquement ceci ou cela. Une montagne est typiquement montagnarde. Ça pourrait bien être l’Oural. Je pourrais être en Asie centrale. Ou au Canada s’il faisait plus froid.

 

J’imagine les contrebandiers, les pèlerins médiévaux, les armées napoléoniennes. Rien n’a changé n’est-ce pas ? Rien n’a changé depuis lors. Et même si ce n’est pas le cas, ne me le dites pas. Je veux croire que certains endroits perdus, et pourtant connus, traversés… mais respectés pieusement, ne changent jamais au fil du temps. Je veux croire que la Terre ne se soucie pas de nous. Non pas qu’elle vivrait mieux sans nous, c’est probable, mais la question n’a aucun sens. Je veux juste être sûr qu’il lui arrive de nous ignorer. De nous remettre à notre place d’animal parmi tant d’autres. Vertige encore, et cette route qui redescend, qui bascule vers l’Espagne.

 

Il ne doit plus me rester grand-chose. 5 km tout au plus. Je sillonne avec la route, je m’étourdis des virages. Ne pas penser, être la roue sur la route, tourner, tourner.

Trop tard. Sopladores, jeune étudiant en Lettres. Madrid, la Guerre. Se décider à mourir pour des idées. Ou à tuer. Comment ? Non, ça, je sais, j’ai entendu cette histoire des milliers de fois, dans des dizaines de langues. Mais a-t-il été pris par les événements ou est-il allé au-devant d’eux ? A-t-il pris les armes dans Madrid déjà assiégé, ou savait-il déjà, quand Franco grondait encore au Maroc, qu’il tuerait contre cet homme ? Je ne le saurai jamais. Avait-il de la famille ? De quel côté ? Je ne le saurai pas avant d’avoir effectué des recherches.

Et Mamie ? Une républicaine en Andalousie ? Ils étaient peu… Si elle a été la seule à fuir, était-ce parce qu’elle était la seule survivante ? Ou la seule rouge ? Parce qu’elle était rouge, ça, je m’en souviens. De ceux déçus par Staline, mais rouges au fond de leur cœur comme un mineur gallois. Peut-être avec désespoir aussi, comme ceux qui ont tout perdu pour quelque chose et ne peuvent pas y renoncer. Elle était la dernière de sa famille, ce serait logique. Je ne connais même pas son nom de jeune fille…

 

16 h 38

Roncevaux, Roncevaux enfin. Petite ville repliée sur elle-même. Une bulle médiévale, comme un couvent autonome. Un vent terrible souffle depuis des heures d’après le jeune homme moustachu de l’Office de tourisme. Je ne m’en étais pas rendu compte. Je suis éreinté, je veux dormir, simplement dormir. J’ai froid tout à coup.

Je me présente à la porte du refuge que m’a indiqué l’employé. Ici les abris sont ouverts toute l’année. Et effectivement, dans la chambre je ne suis pas seul. D’où viennent ces gens ? Pourquoi ne les ai-je pas rencontrés plus tôt ? Ils parlent diverses langues, beaucoup parlent français tout de même. Après une douche chaude, luxe de réassurance et de réconfort, je me présente à des Belges, des Bretons, des Toulousains. Ils sont partis bien avant moi, ils vont à pied, donc plus lentement. Le gîte n’est pas plein, nous sommes tout de même en hiver, il faut avoir une bonne raison pour braver la route en cette saison. Mes compagnons de cette fin d’après-midi recherchent tous une grande réponse ou remercient d’un miracle important. Des histoires qui me crèvent le cœur.

Je pense aux histoires, aux reportages qu’on ne fera jamais, sur des misères ou des bravoures quotidiennes qui ne font pas vendre. Ce couple a enfin eu un enfant après huit ans d’essais, de traitements, alors puisque les grands-parents pouvaient garder leur fils ce mois-ci et qu’il n’est plus au sein, ils sont partis. Leur histoire fait fondre en larmes cette femme qui vient de perdre son enfant et va chercher un sens à sa disparition au bout de la côte galicienne. C’est donc cela la foi. Marcher jusqu’au bout du monde par gratitude ou pour ne pas désespérer, parce qu’on se sent appelé à le faire.

Je comprends cela. C’est ce que j’ai fait toute ma vie. Je suis toujours, et maintenant encore, parti au bout du monde quand et où il me semblait juste d’aller. J’avais la foi en quelque chose. L’ai-je encore ? Et en quoi ?

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