9. Pamplona y Puente la Reina

22 janvier

5 heures, je ne dors pas. Je tourne en rond dans ma tête, trop de choses se bousculent et se mélangent. Attendre les laudes. Aller à la messe. Voilà. Ne pas réfléchir aux questions sans réponses, peut-être qu’en se forçant la foi survient ?

Ce n’est pas une messe, c’est une succession de chants. Chacun prend le livret dans sa langue à l’entrée et chante. L’effet polyphonique est des plus étonnants. Les autres se confessent. Je n’ai pas envie, je veux appeler Germain. Un prêtre qui répond sur Viber, c’est quand même pratique.

 

– Allô ?

– Oui mon fils ! Comment vas-tu ?

– Mal.

 

Merde, qu’est-ce que je fais, on répond jamais ça. « Comment vas-tu ? Bien bien et toi ? » Voilà comment ça se passe quand on est bien élevé.

 

– C’est-à-dire, Janus ? Je t’écoute.

– J’ai eu ma mère hier, elle m’a annoncé tout de go que ses parents étaient des réfugiés espagnols. Je ne connais pas ma propre famille ! J’ai passé ma vie à m’intéresser aux histoires de famille de la terre entière, les plus éloignées possible, et je ne connais même pas la mienne ! Et je suis en train de me plaindre alors que je suis avec des gens qui ont bien plus souffert que moi, c’est quoi mon problème au juste ?

– Doucement, doucement. Que je comprenne bien, tu n’étais pas au courant ? Pour tes grands-parents ?

– Non non. Ils avaient francisé leur nom, pas vraiment d’accent à ce que je me souvienne, ils n’en parlaient jamais. Je ne sais pas pourquoi ça me désespère à ce point. J’ai l’impression que ça a brisé quelque chose en moi.

– C’est-à-dire ?

– Ça a plutôt achevé de casser quelque chose. Avant je croyais en ce que je faisais, avant je pensais que l’on était naturellement capable de comprendre et compatir avec n’importe qui pour peu qu’on soit au courant. C’est pour ça que je partais, pour comprendre et faire comprendre. Mais au fond on ne comprend jamais rien, on ne voit jamais rien, on sort jamais de ses propres schémas. On ne fera jamais un reportage sur des parents qui perdent leurs enfants de mort naturelle. Pourtant c’est affreux. J’ai plus la force, j’ai plus la foi.

– Ha ah ! Je croyais que tu n’avais pas la foi !

– C’est une expression ! Ou peut-être pas, j’en sais rien…

 

Je m’assois sur un muret de pierre avec une très grande lassitude.

 

– Je ne sais plus Germain. Je voulais changer le monde, j’avais des certitudes et des envies. Je suis vide.

– On n’est jamais vide mon fils, jamais. On a juste besoin de se reposer, de se recentrer. Ferme les yeux, respire un bon coup. Qu’est-ce que tu ressens ? Qu’est-ce qui te vient à l’esprit ? Fais cela maintenant et rappelle-moi après, d’accord ?

– Ok ok. Merci.

 

Je raccroche et suis son conseil. Je n’arrive pas à me concentrer. Je n’arrive pas à me couper des bruits environnants. J’entends une sonnette de vélo. Il faut que je reprenne la route, je ne vais pas rester là. Je veux bouger et parler et me saouler du verbe des autres.

Je récupère mon vélo et m’approche du groupe qui remplit ses gourdes.

 

– Euh, hello ?

 

Après les salutations d’usages, j’apprends que ces cinq jeunes gens sont allemands. Nous continuons donc dans un mélange d’anglais, d’allemand, que je me souviens avoir étudié au lycée, et de français, que Gretta parle très bien, étant professeure de français. Les paysages de montagnes défilent et disparaissent à mesure que nous approchons de Pamplona. Avoir de la compagnie me fait du bien. Ils sont ravis d’avoir quelqu’un avec qui parler. Ils ne savent pas où ils s’arrêteront, ils roulent environ six heures par jour et s’arrêtent quand ils n’en peuvent plus et dorment dans leurs tentes. Comment ont-ils tenu jusqu’ici à ce rythme ? C’est loin l’Allemagne ! Ils viennent de Nuremberg. « Hé oui il n’y a pas que des lois et des procès à Nuremberg, y a des gens aussi ! » Me lance Rupert.

Je dois avoir l’air choqué, car il se précipite pour ajouter « Désolé nous avons un humour un peu particulier, mais il faut bien tenir. On est cousins, et on a décidé de partir à la mort de notre grand-père. » Gretta poursuit « on a appris par son testament qu’il s’était caché toute sa vie, qu’il était un dignitaire nazi. De Compostelle on prendra un bateau jusqu’en Israël, pour aller à Yad Vashem. »

Je tombe presque de mon vélo. Ils s’arrêtent également. Il faut que j’explique quelque chose. Mais comment leur dire ma sombre petite ridicule histoire d’immigrés espagnols probablement du bon côté de l’histoire, à eux, qui en plus du silence et du mensonge doivent affronter la honte et le dégoût ?

 

– Je… C’est bizarre moi aussi j’ai appris un secret de famille hier, enfin ça n’a rien à voir… Mais du coup, j’imagine, vous avez dû être dévastés.

– On s’est assis autour d’une table et on a dit qu’il fallait marquer le coup, faire quelque chose. Et dans le café, les cendriers étaient des coquilles. Alors on a dit Compostelle, m’explique Niels.

– Au final on respire mieux. Tu sais avant on sentait qu’il y avait une gêne, des choses dont on parlait pas, continue Ilse.

– Après tout ce voyage, ça ira mieux. Et on s’épuise pour ne pas penser, et aussi parce qu’on ne pourra jamais autant souffrir que les victimes qu’il a fait souffrir, ajoute Rupert.

 

Je suis ébahi par la clarté de leur raisonnement, la simplicité de leur décision. Je voudrais hurler et pleurer de douleur pour eux. Ils ont l’air trop propres et trop résilients. Je ne veux pas croire qu’ils le vivent si bien.

Nous arrivons à Pamplona et nos chemins se séparent, je les embrasse chaleureusement et leur souhaite bon courage. J’aimerais les revoir, plus tard, j’aimerais être le nègre qui écrira leur histoire de famille.

 

J’ai de la peine pour eux. S’ils vont tellement bien, est-ce par déni, parce qu’ils ont tant souffert du silence avant ou parce qu’intimement, en un sens ils le savaient déjà ? Et leurs parents, étaient-ils au courant ? C’est sordide, c’est un scénario de film ou de roman, pas de reportage. Il y a trop d’empathie naturelle pour un reportage. C’est comme ça que je le conçois. J’ai toujours fait des reportages pour que les gens puissent concevoir l’étranger, ce qui diffère trop d’eux ou est trop loin, ce que les gens veulent dire et montrer aussi. Ou plus précisément ce que les gens considèrent comme étant trop éloigné et différent, mais qui l’est rarement. La seule distance est celle de l’ignorance, du silence, des œillères. Pourtant, on ne fait pas un reportage sur le silence. Et pourtant c’est ainsi que les hommes meurent. En silence, sans avoir jamais rien dit d’essentiel.

 

En arrivant devant la cathédrale, après avoir traversé une ville, une vraie grande ville… J’ai l’impression d’avoir perdu le contact avec ce type de civilisation… Une ville avec des zones industrielles et des zones pavillonnaires. Je me rends compte que j’ai complètement oublié de rappeler Germain. Il a dû s’inquiéter, merde…

 

– Allô, Germain ?

– Janus ! Comment vas ?

– Désolé, j’aurais dû t’appeler plus tôt, mais j’ai croisé un groupe de cyclistes, j’ai fait la route avec eux, je suis à Pamplona maintenant.

– Je suis content que tu n’aies pas roulé seul.

 

Je lui raconte ma matinée, il a l’air ému.

 

– C’est étonnant ce hasard qui t’a fait rencontrer ces gens.

– Germain, tu penses « hasard » avec des guillemets ?

– Bien évidemment, mais je n’allais pas le dire tu m’aurais encore traité de grenouille de bénitier ou de monomaniaque.

– Non non, ce n’est pas mon genre… Si peu… Cependant, c’est vrai que ce hasard est frappant. Et j’aurais voulu en savoir plus sur ces gens, prendre un peu de leur souffrance et de leur choc, qui doit être énorme. Et pourtant ils font face, ils agissent avec la certitude que cela ira mieux après. Comment ? Et ne me réponds pas la Foi.

– …

– Ok d’accord… Je tourne en rond c’est ça ?

– Un peu mon fils, un peu. Tu appréhendes trop bien la foi pour y être insensible, si tu veux mon avis.

– Ce n’est pas tant la confiance qui me fait défaut, il faut plus que de la confiance pour partir sans bagage et sans billet retour en Afghanistan. Non, c’est le silence le problème. Le silence c’est le secret qu’on ne veut même pas faire l’effort de cacher, ou qu’on ne peut pas cacher, je ne sais pas.

– Le silence ce n’est pas forcément se taire. Quand tu écoutes une musique, quand tu regardes un tableau, tu es en silence, tu ne te tais pas. Tu es silence pour accueillir l’image ou le son. Tu es silence, tu ne le fais pas.

– Mouais… Je ne suis pas sûr de comprendre la différence… Qui peut vouloir le silence ? C’est trop de facilité et d’oppression à la fois. Je ne me tais pas devant une image ou un son, je ne suis que parole à l’intérieur. Je ne fais pas silence, j’écris sans papier.

– En es-tu sûr mon fils ? Réfléchis-y… Il faut que je raccroche, j’ai une famille qui vient préparer un baptême.

– Ok ok, vas-y. À bientôt !

 

Je raccroche et entre dans la cathédrale. Grande surprise. La façade de style classique et assez ennuyeuse cache en réalité un édifice gothique ! La voûte de la nef me paraît immensément haute. Peut-être parce qu’elle est assez étroite. La voûte du chœur est peinte. C’est splendide. Le cloître est une débauche de dentelles de pierre, j’attendrais presque que le vent fasse trembler les piliers et les voûtes.

 

–––––

 

Après cette heure et demie de visite très agréable, je me sens revigoré, mes pensées ont repris leur cours normal entre étonnement et certitude. Plus de questionnement ni de doute. La paix.

Je me dirige vers la taverne la plus proche, juste en face, pour me restaurer. J’ai faim. Au fond de la salle un type est assis, seul, dos à moi, mais il a l’air de pleurer à en juger par les tremblements de son buste. Le lieu est vide. Cette image me pétrifie. Je ne sais ni que penser ni que dire : le silence complet en mon être, puis une sorte d’élan vers lui. Merde. Germain avait raison. C’est cela être en silence.

 

Dans mon espagnol approximatif, je lui demande s’il va bien. Il s’aperçoit tout de suite que je suis étranger et me répond en anglais. Non ça ne va pas.

 

– Enfin ça se voit non ? Un homme qui pleure dans un lieu public, une vraie loque.

– Vous avez perdu quelqu’un ?

– Oui mes parents, l’intégralité de ma famille en fait, par conséquent…

– Je… Je suis désolé…

– Non, non, ils ne sont pas morts ! Ne vous inquiétez pas. C’est moi qui suis mort pour eux. Je suis homosexuel, gay, une pédale…

– Ils l’ont mal pris ? Ils vont y réfléchir, il ne faut pas se fier à la première réaction, vous savez…

– Vous vous y connaissez en coming-out ? Vous connaissez mes parents ?

– J’ai plusieurs amis homosexuels, et non je ne connais pas vos parents…

– C’est brisé. Le lien entre eux et moi. Il y a des mots et des actes sur lesquels on ne peut pas revenir. Ce n’est pas une question de pardon. C’est une question de définition. Ce ne sont plus les gens qui m’ont élevé, c’est l’homme et la femme qui m’ont jeté dehors en déchirant la photo de moi qui était dans l’entrée et souhaité que je meure du sida, parce que Dieu me punira.

– Ha… En effet… C’est… dur… je n’ai jamais dit d’euphémisme aussi stupide, j’ai honte.

– Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Ils étaient dans un de leurs éternels discours haineux de réunion de famille, sur les étrangers, les athées, bref tous ceux qui ne suivent pas la sainte Église catholique et les préceptes de la Reconquista. Et j’ai balancé ça comme ça : « au fait vous feriez quoi si je vous disais que je couche avec un homme ? » Tout le monde s’est tu. Ma sœur a fait tomber sa fourchette. Son mari s’est levé et a quitté la pièce. Des frissons ont parcouru mon corps devant la tristesse et la pesanteur de ce silence. Comme s’il n’allait jamais finir ou plutôt qu’il aurait mieux valu qu’il ne finisse jamais. Un silence ni imposé, ni nécessaire. Seulement le résultat pathétique de l’impossibilité de la parole. Même pas le résultat d’un coup.

– L’impensable ? La destruction d’un contrat.

– La disparition de toutes affinités, l’abolition de la logique, du passé. Et d’un coup dans ma tête, j’ai vu la scène arriver avant qu’elle se passe. Comme une partie d’échecs où les coups sont connus d’avance et les pions manquants. Et c’est parti. Mon père qui inspire bruyamment en se pinçant les lèvres, ma mère se signe. Très calmement mon père me demande si je me trouve drôle ou s’il n’a vraiment plus de fils. Je veux répondre. Il me dit de partir. Ma mère pleure déjà mon âme vouée à l’enfer en égrenant les noms de tous les ancêtres que je déshonore si je ne poursuis pas la lignée. Mon père se lève, me redemande de quitter la maison et de ne plus jamais y remettre les pieds. Ma mère lance la litanie des synonymes d’homosexuel qu’elle connaît. Je me lève. Et là les phrases assassines, celles qui ne s’oublient pas. Tu n’es pas notre fils, tu es le produit pervers de ce siècle où plus aucun sens moral n’existe, où tout le monde peut penser ce qu’il veut et personne ne doit rien dire, où on doit se laisser envahir tranquillement par tous ces Marocains, ces Allemands, où tout doit se mélanger et se tolérer ! Ce n’est pas ça la grandeur, Isabelle doit se retourner dans sa tombe. On ne peut même plus tuer personne…

– Isabelle la catholique ?

– Oui la joyeuse massacreuse de Maures, de Juifs et d’impies.

 

Je suis à nouveau envahi par le silence, une certaine terreur en m’apercevant de l’effective banalité du mal. Comment des parents peuvent-ils faire cela à leur enfant ?

 

– En les regardant, j’ai été frappé par cet air de haine. Comme si leur nature profonde avait changé. Comme s’ils s’étaient fondus en haine. Leur terrible facilité d’admirer la violence comme solution.

– Si ma carrière de reporter m’a appris quelque chose, c’est que souvent ceux qui se proclament au-dessus du monde se sentent plus bas que terre…

– Peut-être sont-ils simplement nostalgiques ou mortellement imprégnés de l’atmosphère de leur enfance ? Peut-être qu’il y a dans ce pays des centaines de fantômes du franquisme. Peut-être faut-il une force incroyable pour être résilient et avancer avec son temps, ou simplement aimer les différences ?

– Peut-être… L’Église…

– Non, l’Église n’y est pour rien, il n’y a pas d’humanité dans leur foi. C’est tout. Les religions prônent toutes l’amour, ce n’est pas à cause d’une foi ou d’une idée qu’on hait. On hait parce qu’on le veut. Parce qu’on a peur. Je n’en sais rien. Mais pas parce qu’on vous dit de le faire. Rejeter le péché, pas le pêcheur. C’est ça non ?

– Je pense, je ne suis pas sûr.

– Vous ne faites pas Compostelle ?

– Si, mais je ne suis pas croyant, c’est compliqué.

– Vous êtes bizarre vous les « incroyants » …

– C’est-à-dire ? Vous êtes croyant vous-même ?

– Oui, j’ai la foi en une entité supérieure. Je suis peut-être protestant ? Ou alors je vais me convertir au judaïsme. Je crois à la parole, au dialogue, à l’exégèse sans fin. J’aime écouter les rabbins disputer.

– Et ça vous arrive souvent ?

– Mon conjoint est juif. Franco-marocain. Médecin à la Croix-Rouge. Vous voyez c’est ça qui me fait le plus mal, sentir la brûlure de ne pas convaincre, je ne pourrais probablement jamais rien dire qui les fera changer d’avis.

– On ne gagne pas toutes les batailles, mais certaines défaites bouleversent tant. Je détesterais qu’on me dise cela, mais votre homme vous soutient n’est-ce pas ? Vous vivez ensemble ?

– Oui oui. On va partir à Calais, je suis journaliste, je pense monter un blog sur les conditions de vie des migrants.

– Mais, tu es journaliste ? Moi aussi !

 

Je lui parle alors de ma rédaction et de l’intérêt qu’elle pourrait avoir pour un tel blog. Nous projeter dans l’avenir nous fait du bien. J’oublie mes questionnements et lui ses déceptions. Je retrouve cette ferveur de l’information. Du partage de l’information. D’aller voir plus loin, plus près, au-delà des frontières — physiques ou mentales, comme le dit le slogan de la chaîne américaine. Nous étions simplement frères potentiels en humanité en entrant dans ce bistrot, nous y déjeunons à présent en quasi-frères d’armes. Il est orienté social là où je suis attiré par le feu et la mitraille.

 

– J’imagine que je me suis passionné par les causes sociales perdues parce que j’en suis un peu une… Et toi pourquoi les guerres ?

– Je n’en sais rien… Mes grands-parents étaient résistants contre le nazisme, ils nous racontaient leurs faits d’armes. D’ailleurs c’est amusant, enfin si on veut, j’ai appris y a pas deux jours qu’ils étaient Espagnols !

– Républicains ?

– Probablement, je n’en sais rien en réalité…

– Comment ça, tu n’en sais rien ?

– Ils n’en ont jamais parlé, ils sont décédés…

– Alors comment es-tu au courant ?

– Eh bien ma mère savait un peu… Elle m’a dit ça l’autre jour. Je ne sais pas si elle ne sait vraiment rien ou si elle ne veut simplement pas se souvenir, ou si elle n’en a vraiment rien à faire.

– C’est effarant ! dit-il en tapant du poing sur la table.

– À qui le dis-tu… On n’a vraiment pas des parents simples !

– Oh non… On a des parents pour grandir cependant.

– Comment ?

– Eh bien, d’un point de vue spirituel je pense, pour apprendre à se détacher du jugement de l’autre, à s’approuver soi-même, etc. Tu vois, pour l’instant j’ai encore de la colère, mais au fond, je sais que je n’ai aucun regret de la relation avec ma famille. Ou de l’absence de relation. C’est un état de fait avec lequel vivre. Je n’ai pas envie de faire encore un effort pour les comprendre ou m’adapter. Ils sont ainsi. Ils changeront, peut-être, ou pas. Ce n’est plus mon problème. Je ne suis plus de leur monde. Très bien. Je n’y ai jamais été très accueilli ou très à l’aise. Prendre la voie la plus improbable. C’est ce que j’ai fait selon eux. Pour moi j’ai pris la plus naturelle. On ne peut pas revenir sur ce genre de mésentente. On peut vivre en bon voisinage à la rigueur. Mais guère plus. Je ne cherche plus à être compris, j’agis par instinct, voilà tout. Certains actes n’ont d’autres raisons qu’eux-mêmes. Certaines causes peuvent produire tant d’effets divergents !

– Ce n’est pas faux, et puis s’ils trouvent tout mal…

– Si tout est mal, qu’en est-il d’eux ? Ne font-ils pas partie du tout ?

– Tu quittes le ring par lassitude.

– Pourquoi montrer son cœur à quelqu’un qui ne comprend déjà pas ton visage ?

 

16 heures, nous avons vraiment discuté longtemps, échangé nos contacts, il m’a donné le nom d’un restaurant sensationnel à Compostelle, paraît-il, pour me requinquer avant l’avion. Comme il fait presque nuit, Caïn refuse de me laisser repartir à vélo. Après un tour de ville, vue de la forteresse type Vauban, de quelques bâtisses remarquables, nous allons jusqu’à sa voiture. Il charge mon vélo dans le coffre et nous prenons la route vers Puente la Reina. La route, pas l’autoroute. Par délicatesse envers l’itinéraire que j’aurais dû faire, nous suivons le même. Effectivement, à vélo je me serais tué vingt fois, et j’aurais mis deux heures là où il ne nous a fallu qu’une vingtaine de minutes.

Puente la Reina est une ville médiévale. Pierre sèche, tuiles, montagnes. Tout est roche et régionalisme. Ce ne serait pas une étape de Compostelle, ce serait un village parfait pour des vacances bo-bo « proches de la terre, du monde rural désuet et authentique ».

 

–––––

 

Il est 18 heures, je suis dans le gîte pour pèlerins, seul dans ma chambre, un groupe occupe l’intégralité de l’autre. Caïn est reparti. Caïn… Quels parents appellent leur enfant de la sorte ? Parce que son jumeau est mort-né… L’horreur…

Je vais à la messe, ce soir, dans l’église de Santiago y San Pedro.

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