À propos de simplicité

Je voudrais écrire des textes à l’eau de rose. Pour aider les gens, en fin de journée, quand ils sont persuadés que la vie ne vaut plus rien. Alléger la pesanteur du monde. Être un opium, oui… Peut-être… Une duperie, un leurre, un divertissement. Peut-être. Ou alors, comme je préfère le voir : un autre chemin, une inspiration, un exemple de simplicité et de bonheur. Oui, le bonheur nous échappe peut-être, car nous ne savons pas être simples. Être francs. En un sens, je le crois absolument. 

Écrire des histoires où tout va bien. Imaginez : ils se rencontrèrent, il lui dit des mots doux et plaisants, elle le lui rendit bien, ils prirent un verre, se revirent, plusieurs fois, emménagèrent ensemble, se disputèrent plusieurs fois, car on ne peut pas être d’accord sur tout, se réconcilièrent à chaque fois, vécurent heureux. Fin de l’histoire. Je vous entends déjà. « C’est banal, ça n’a rien d’intéressant, ça peut arriver à tout le monde ». Vraiment ? Combien de personnes autour de vous ? Tandis que vos récits d’amour défait, de violence, d’angoisse… Sont devenus des scenarii si probables. Juste un peu plus ternes, parce que votre vie n’a pas de narrateur. Pensez-y. 

Pensez-y la prochaine fois que vous chercherez à lire entre les lignes d’une conversation, que vous chercherez un mensonge ou une vérité cachée. Pensez à ce qu’un auteur de roman de gare aurait écrit ! Pensez à la simplicité, à l’évidence ! Déconstruisez les schémas, les tactiques et les interdits dans lesquels on se perd ! Retrouvez la spontanéité enfantine, la joie ! 

J’aurais voulu écrire des romans à l’eau de rose, mais comme je n’y arrivais pas… J’ai pensé cette simplicité, et je me suis dit que même des écrits plus introspectifs, peu romantiques, pouvait émaner de la même source, approcher aussi à la volonté de toucher les gens, leur parler directement et, pourquoi pas, tendre à l’orgueil de vouloir changer leur vie. Je crois que c’est ce que je fais, en tout cas ce que je souhaite faire.

Je suis comme Tzara, je suis une punk des quartiers chics, je veux choquer le bourgeois en lui adressant un sourire franc. Lui expliquer que les procédures et la bien séance ne sont là que pour le protéger de sa terreur d’être libre. Que la simplicité est à portée de main, que la bienveillance est une maladie contagieuse. Pour autant, la confiance n’est pas aveugle, pour autant, je tiens à ma gravité, à mon profil de triste sire certains soirs d’allégresse. Parce qu’il ne s’agit pas d’oublier les comptes de la souffrance et des injustices. Il s’agit de ne pas succomber à la fatalité et l’attentisme. Se lever, sourire malgré tout, et tendre l’oreille et la main. Apporter sa pierre à l’édifice d’une vie meilleure, et ne pas ajouter à la tristesse du monde. S’oublier dans une lutte infiniment plus grande que soi : faire son possible pour bouleverser, enchanter, alléger, l’existence des gens que l’on croise.

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Là où on atterrira…

Tu sais, un jour je t’écrirai un roman.

Oui on vient juste de se rencontrer. Mais je sais déjà, je l’ai vu dans tes yeux, dans nos ressemblances, dans ton sourire et dans nos silences. Pas besoin de tellement de temps pour savoir que nous pouvons partager un silence, et donc parler librement. Alors un jour je t’écrirai un roman. Et ça ne changera rien.

Je t’écrirai un roman parce que je me brûlerai à ta flamme, et pas toi. Je sais comment ça se passe. C’est chaque fois plus fort et chaque fois plus déchirant, mais je t’écrirai un roman, pour ne pas en pleurer. Tu ne le liras pas, les autres ne les ont jamais lus. Sinon ils auraient su, ils auraient vu, que j’avais regardé à travers eux. Comme je regarde à présent à travers toi. Je vois les fissures, les blessures, ce qui fait le caractère. Pas les raisons, non, pas les raisons. Quoique je les déduise, parfois. Mais ce n’est pas la question. Je ne fais pas des biographies. Je ne trahis pas les secrets. Je montre seulement des hommes et ce que j’en ai compris. Je montre des gens qui pourraient être n’importe qui, et j’imagine des fins heureuses. J’écris que tout s’arrange, que tout se soigne et qu’on peut se relever de ses chutes. La vie n’est pas comme ça, je sais. Mais ce sont des romans.

D’ailleurs c’est pour ça que je t’écrirai un roman, parce que je n’oserai pas comprendre avant de l’avoir écrit l’attachement que j’ai pour toi, et la place que je voudrais avoir dans ta vie. Ce n’est pas facile de dire en face à quelqu’un qu’on l’aime, simplement, sans arrière-pensée… qu’on l’aime inconditionnellement, alors que le XXIe siècle tient ce mot pour insultant.

Je t’écrirai un roman, parce que c’est comme ça que je gère quand la vie me fait trembler, ou pleurer, je ne sais pas… je tremble et ne m’en rends pas compte, non, puisque cela trace des lettres sur le papier. Puisque ça me fait écrire, quand je commence à ne plus en rire. C’est une écriture sismographe, une écriture télégraphe.

J’écris les choses que je ne peux pas dire en face ou que je ne comprends pas moi-même. Alors comme ça, je rêve. Car tout est plus simple dans un roman. Dans ce roman que je t’écrirai, tout sera si simple. Nous pourrons parler et nous comprendre, nous n’aurons pas de rendez-vous manqués ou de retard de train, j’y veillerai. Seulement des coïncidences favorables, seulement des coïncidences favorables. Et des possibilités, infinies, que je n’aurais pas pu imaginer sans toi en face. Oui parce que tu seras à la fois la toile et la peinture, le noir et le blanc, la matière et le sujet. Tu ne le sais pas, tu ne le sauras jamais. Les autres ne l’ont jamais su. Ou alors, peut-être, un jour, je ne sais pas, j’en parlerai devant toi, ou tu liras, je ne sais pas, et tu sauras, et peut-être, je ne sais pas, peut-être que ça changera quelque chose.

Un jour je t’écrirai un roman, maintenant tu le sais.

Note sur moi-même

Mes amis me demandent souvent pourquoi et comment j’écris. Je ne sais jamais trop que répondre à ces questions, je sais que ma réponse sera étrange et risque d’être mal perçue. Mais je vais essayer ici de faire un point réponse.

Pour « quoi » et « comment »? Pour connaître la suite. Très sincèrement, que ce soit Hamlet ou l’exil ou Trafiquants d’âmes, ou d’autres, j’écris parce que je veux connaître la suite de l’idée, de l’histoire, ce qu’il arrive aux personnages. L’idée survient, au tournant d’un trajet en train ou en métro, quasi exclusivement, et ensuite je veux savoir la suite, je veux la lire, et pour cela il me faut l’écrire. Parfois j’ai des fragments qui ne s’insèrent pas, je les garde sous le coude le temps de continuer et trouver où ils s’intègrent dans le puzzle. Pas de plan, pas de finalité, ou vraiment très peu : des généralités. Je savais qu’Hamlet traiterait du deuil, et qu’il fallait arriver au bout, mais je ne savais pas comment. Trafiquants d’âmes arrivera à Compostelle, bien sûr. Mais c’est tout. Les personnages font le reste, au fil de mon clavier de téléphone. Oui, j’écris majoritairement sur mon téléphone, et dans les transports. Comme s’il me fallait du mouvement pour écrire. Pour les textes courts, je les dis plus que je ne les écris. J’écris pour essayer de comprendre, remettre les idées dans l’ordre, sortir l’amas de mots qui erre dans mon cœur pour pouvoir le lire à plat et le comprendre. 

Pour « qui »? Bonne question… Pour tous et personne à la fois. Pour les gens qui se reconnaitront, pour les gens que cela touchera. Je crois fermement au pouvoir thérapeutique de la littérature. Les livres m’ont ouvert la vie, m’ont soutenue souvent, alors j’espère pouvoir aider, à mon échelle, d’autres personnes. Mais non, je n’ai pas de cible marketing, je n’écris pas pour un lecteur idéal ou imaginaire. En fait j’écris pour moi, mais sans égoïsme, enfin je ne crois pas. J’écris juste comme ça, je poste juste comme ça, pour partager, pour dialoguer. 

Bref, je parle mal du mécanisme, et Tristan Tzara a bien mieux dit que moi quelque chose auquel je m’identifie parfaitement.

J’ai cru longtemps que j’écrivais pour trouver un refuge : de tout « point de vue » ; que n’ayant pas d’ambitions littéraires, je n’écrivais pas par métier. Je serais devenu aventurier de grande allure et aux gestes fins si j’avais eu la force physique et la résistance nerveuse de réaliser un seul exploit : ne pas m’ennuyer, – me disais-je en fermant les yeux à ma faiblesse. Je pensais aussi qu’il n’y avait pas assez d’hommes nouveaux, que j’écrivais par habitude, pour chercher des hommes et pour avoir une occupation. Se résigner et ne rien faire me paraissait une solution. Mais cela demandait un énorme privilège d’énergie. Et le besoin presque hygiénique de complications qui domine chacun de nous, s’accordait si bien avec ma nature instable, et m’empêchait d’adopter cette solution d’engourdissement.

(…)

En somme, je suis un opportuniste austère, cherchant des excuses aux inlassables conversations entre son sang et son cerveau.

Tristan Tzara,
La mémoire professionnelle,
VII. – Ce qui me décide à raconter quelques souvenirs.
Dans « Tristan Tzara : œuvres complètes. Tome 1, 1912-1924″,
Flammarion, pp. 261 et 262.
(Écoutez l’extrait entier ici).