4 : Saintes (7)

En sortant de Saintes, je croise un homme qui y entre, à pied, avec un bâton de pèlerin. Je l’interpelle, lui demande s’il revient de Compostelle. Il me répond avec un fort accent germanique. Germanique, bien sûr germanique… Mon cerveau n’écoute absolument pas le début de son discours tellement il est atterré par cette constatation. « Vous […]

4 : Saintes (6)

18 janvier La basilique Saint-Eutrope. Je la résumerai en un mot : immense. Une impression d’espace m’a saisi dès le seuil. Même la crypte n’est pas oppressante. Je profite d’être le seul visiteur pour m’asseoir un moment par terre. Je ne pense à rien. Voilà qui est curieux. Je sors un peu rapidement, les préparatifs […]

Madeleine était vierge

Hôpital Saint Antoine, Paris, samedi 19 août 2017, 18 h 47.

Ils s’agitent encore, ils tentent de me ranimer. Mais c’est fini. Ils ne le savent pas encore, ils ne veulent pas s’y résoudre. Mais moi je sais déjà, je ne reviendrai pas. Je suis partie pour de bon. Je m’en veux déjà, pour mes parents, pour mes valeurs. Je ne sais plus vraiment ce qui m’a poussé à aller jusque-là. C’est contraire à mes principes. Mais c’est trop tard pour revenir dessus. Maintenant c’est trop tard. Maintenant c’est fini, pour de bon. Bien sûr, je sais ce qui m’a poussé, sur le temps long, à en arriver là. Mais le déclic ? Je ne sais pas.
Ça a commencé il y a plus de dix ans. C’est long… J’avais quoi ? 14 ans ? Oui, par là. Ça a commencé par des insinuations, des sous-entendus : « Elle ne dit rien, elle est distante, c’est sûr elle l’a fait. » Alors chacun cherche. Ils cherchent, ils cherchent… Ils ne trouveront personne, parce qu’il n’y a eu personne… Mais chacun y va de sa proposition de nom, de sa question inconvenante. Ils ne trouveront rien. Il n’y a personne à trouver. Personne ne m’a touchée. Ni à cette époque ni maintenant. C’est con. Je suis morte vierge. Ça veut dire que je vais devoir me taper un djihadiste ? J’aurais dû y réfléchir avant… Trop tard… Bref, reprenons. Donc j’avais 14 ans et mes camarades cherchaient absolument à savoir avec qui j’avais couché. La totalité du collège y est passée. Bien sûr, les mecs savaient que ce n’était pas avec eux, et personne ne l’aurait souhaité, j’étais « un thon. » Ça aurait été « trop la honte » quand même. Bon un truc d’adolescent, la médisance et les ragots habituels. Ça s’estompe.
Sauf que ça ne s’est jamais estompé. Après, après il y a eu un homme. Dans mon cœur, pas dans mon corps. Je crois que j’ai peut-être été dans le sien, aussi, de cœur. Je n’en ai jamais rien su. Et maintenant c’est trop tard pour essayer de le retrouver et de lui demander. Il y a tant de choses auxquelles j’aurais dû penser avant de… Mais c’est trop tard. Maintenant c’est trop tard, tant pis. N’y pensons plus. Lui, donc. Il était gentil, il était beau, aussi… Surtout gentil. Il me regardait avec bienveillance. Et il me parlait. Rien qu’à moi. De qui nous étions, de ce que nous aimions. Il m’a fait découvrir tant de choses. Des choses que j’aime toujours aujourd’hui. Que j’aimais ? Je ne sais pas, dois-je parler de moi-même au passé ? Revenons à mon récit. Donc, une relation platonique et intellectuellement riche. Va expliquer ça à des ados aux hormones agitées. On parlait de ce qu’on ferait, de plans sur la comète en somme. Ou pas. Je ne sais pas à quel point nous sommes tombés dans les étoiles à viser la lune. Moi pas très loin… Pas très loin de la Terre. J’ai renoncé à tout, les ragots m’ont happée, détruite ? Oui, détruite, je suis bien obligée de le dire dans la situation où je suis. Il est parti, il est sorti de ma vie. C’est ce qui arrive à la fin du collège, les gens partent.
Au lycée, pas grand-chose à dire, j’ai joué les gothiques, un répulsif comme un autre, efficace. Plus aucun contact humain avec l’un ou l’autre élève. Le vide. La paix. Déjà la paix dans le vide, si on y pense… Trois ans sans contacts humains, et la réflexion de plus en plus sérieuse à rentrer dans les ordres. Paumée ? Peut-être, mais pas dans l’autodestruction. Je n’ai jamais touché à la drogue, j’ai touché à la foi. À l’époque…
À l’époque j’avais la foi. À quel moment ça s’est fini ? Je ne sais pas exactement. Ça vous intéresse vraiment ? Je ne peux pas vous répondre. Je ne veux pas vous répondre, pas maintenant, laissez-moi continuer dans l’ordre chronologique, je ne suis pas encore suffisamment évaporée pour vous livrer tous mes secrets, je suis encore un peu pudique, pas assez morte.
Après, la fac. Et là ça a commencé à partir en vrille, très sérieusement. Parce que là, les gens ne se parlent pas, les assemblées sont plus grandes et plus fragmentées, c’est facile de parler et de dire que quelqu’un a vu quelque chose. Pourquoi moi ? Est-ce que c’est pareil avec tout le monde et je faisais juste des films de Calimero ? Peut-être… En tout cas je l’ai vécu très mal. Toujours la réputation de traînée. Les profs, les meilleures amies, tout le monde serait passé dans mon lit. Mais qu’est-ce que ça pouvait leur foutre ? C’est vraiment si honteux de n’être attirée par personne ? C’est vraiment une obligation sociale de dire avec qui l’on couche ? Je ne le saurai jamais… Je crois que c’est là que la foi a commencé à s’essouffler. Parce que c’était trop. On ne peut même pas avoir d’ami(e)s sans coucher avec dans ce monde ? Le « fun » passe obligatoirement par le sexe ? Ça me dépasse. Oui, au présent, même maintenant je ne comprends pas. Moi j’étais attirée par personne. Ça tombe bien, je n’attirais personne non plus…
Alors oui, pour être parfaitement honnête, il y a eu un homme avec lequel je me sentais bien, en confiance, tout ça. Il a été un guide, un mentor. Sans plus. Non pas « sans plus », parce qu’au contraire, c’est plus que toutes ces histoires. Au final je ne croyais pas en l’amour. En l’amour physique, j’entends. Les hommes ne sont pas si bêtes, ils devaient bien s’en apercevoir, pour ne pas m’approcher. Ou alors, j’étais vraiment laide. C’est possible aussi. Pas du genre laide obèse et tout, ça, je sais que je ne l’étais pas. Mais laide comme dans les contes, laide de l’intérieur. Quand même, alors que 100 % des femmes déclarent avoir déjà été approchées ou harcelées dans la rue et les transports en commun, moi je ne me suis même jamais fait siffler. Faut le faire. Alors oui, une laideur particulière. Ou alors, une frayeur particulière. Ça, c’est possible. Parce que ceux qui me prêtaient tant d’aventures, le faisaient parce que j’avais « l’air » d’une traînée, d’une de ces sorcières qui fait tomber qui elle veut par intérêt et seulement par intérêt. Alors je transpire peut-être la sorcellerie. Les yeux qui voient la mort et les revenants, qui lisent les lignes de la main ou les prophéties. Ou alors… Ou alors ils ont peut-être toujours eu raison, et c’est seulement que je n’ai jamais vu aucun intérêt à faire tomber qui que ce soit. Peut-être que j’ai vraiment ce pouvoir qu’on me prête, mais que je n’ai jamais trouvé la gâchette. Possible. Maintenant on ne le saura plus jamais.
D’autres quasi-attirances, j’en ai eu. Des amis qui vont me pleurer. Merde. Qu’est-ce que j’ai fait… Je ne voulais pas faire souffrir, non ! Toute ma vie j’ai refusé de faire souffrir. Oui, c’est aussi pour ça, je le pense maintenant, que je me suis toujours refusée à être attirée par quelqu’un. L’amour c’est égoïste au final, on souffre ou on fait souffrir. Souffrir, au fond je m’en fiche, j’en ai l’habitude. Mais faire souffrir. Non, je refuse. Impossible. Je me sacrifierais plutôt que de faire souffrir. Oui, enfin… J’ai fait l’inverse. Je me déteste.
Je ne peux pas revenir en arrière, même les internes ont arrêté d’essayer. Alors ils vont pleurer. À cause de moi. Quel échec…
Mais à quel moment ai-je complètement perdu la foi ? Au moment où on se dit que les rumeurs ne finiront jamais, parce qu’on a déjà trente ans et que ça continue… Au moment où même les gens fiables m’ont fait sentir que j’étais anormale, que j’avais une tare. Quand même un psy vous dit que c’est un problème surhumain d’être vierge passé 25 ans, quand cela n’est pas le produit d’un vœu de chasteté… Ben c’est que le monde est parti en couille. À tous les sens de l’expression si vous me permettez d’être vulgaire. Je ne dis pas que c’est de la faute du monde, je crois que vous avez compris que je prends ma part de responsabilité. Mea culpa, mea maxima culpa. Facile. J’adhère. Pourvu que cela ne fasse souffrir personne. L’autoflagellation c’est un truc de lâche, vous savez ? Oui, de lâche. Parce que quand on se fait mal soi-même et qu’on se « sacrifie » — les guillemets c’est pour marquer la volonté parce que personne ne m’a jamais demandé de me sacrifier et je l’ai toujours fait avec entrain et sans peine — quand on se sacrifie, donc, pour les autres, quand on se tourne résolument et toujours vers le platonique et l’inconditionnel quand il s’agit d’amour, c’est par lâcheté. Ni plus, ni moins. Lâcheté de se rendre compte que c’est un attachement à la maîtrise de soi. Tant qu’on aime de cette manière — pas aimer tout le monde, je vous rassure, seulement ceux qu’on fait proches, les autres ma foi… du désintérêt surtout, voilà ce qu’ils m’inspiraient — tant qu’on aime de cette manière, on reste maître du jeu. On ne sombre pas dans la passion. Et surtout, surtout, on reste détaché de son corps.
Sur ce dernier point, je ne sais pas si c’était volontaire de ma part. Je ne pense pas. Je n’ai jamais été en lien avec mon corps. C’est tout. Je ne me suis jamais maquillée, jamais vraiment lookée, encore moins… enfin vous voyez… En fait, au fond, j’aurais vraiment dû devenir nonne. Tout aurait été si simple. Je n’en serais pas là.
À la place j’ai écouté mes amies, et ma psy, et je me suis mise sur un de ces sites de rencontres à la con, et je me suis persuadée de me laisser séduire. Ça n’a pas été évident… Même sur ce genre de trucs — si on enlève les profils de daleux qui commencent par une variante mal orthographiée de « t’habites où qu’on baise ? » parce que j’avais quand même encore un peu d’estime pour moi — je n’ai pas eu un succès fou. Même pas de succès du tout. Je ne dois pas savoir y faire. Déjà le côté manque d’alchimie visuelle, le côté course en ligne… Ça ne me branche déjà pas pour les livres, alors pour un mec… Comprenez : la sensualité d’un écran, c’est quand même fort limité. Enfin, c’est mon point de vue. Moi, j’ai besoin de ressentir, de croiser un regard, de constater des mimiques. Et ça, ce n’est pas des textos ou des images photoshopées qui le permettent. Donc, je n’ai pas plu, aucun ne m’a plu, l’expérience ne m’a pas plu, et on en était toujours au même point.
Oui, je n’ai toujours pas répondu à la question, JE SAIS, on y vient. Mais ce n’est vraiment pas facile de parler de ça. C’est intime à la fin ! Oui, plus que le reste. Parce que ce sont des sentiments, pas une constatation physique. Ce qui est arrivé ? Lui. Un type qui n’a rien demandé, qui m’a offert une amitié, comme tous les autres. Sauf que moi, là, je ne voulais pas lui donner ça. Pour la première fois de ma vie, je n’étais pas capable de donner ça, « que ça », parce que ses mains me faisaient rêver, parce que sa bouche m’appelait. Et j’ai souffert. Oh, pas longtemps. Et non, je vous vois venir. Ce n’est pas à cause de lui que j’ai fait ça. C’est à cause des conclusions que j’ai tirées de son refus de moi, plus d’un an après, que j’en suis arrivée là.
Mea culpa, mea maxima culpa. Pour le coup… C’est vrai, et je ne vois pas d’autre explication. Le problème, c’est que j’ai refusé de le voir comme une entrée en matière, un coup raté, une simple perte au jeu. Je l’ai vu comme l’amour physique qui se refusait à moi. Au sens conceptuel du terme. Et mes ami(e)s qui chacun allaient de leur commentaire pour déprécier ce type, pour me dire que je méritais mieux ou que franchement je m’attachais à pas grand-chose… Ça ne m’a pas aidé. On est libre de ce à quoi nos sens s’attachent ? Depuis quand ? Sérieusement, même la Bible nous dit qu’on n’y peut rien, à part y résister ! Arrêtez de déconner avec votre siècle de baise et de contrôle des sentiments, c’est de la foutaise. Donc, revenons à nos moutons. Voilà le parcours : 1. les relations sentimentales ne m’intéressent pas, c’est pas pour moi, je suis dans un autre registre, 2. qu’est-ce que j’ai envie de lui, mais ce n’est pas réciproque, 3. ok donc ce n’est pas que je suis dans un autre registre par choix, c’est que je n’ai pas le choix parce que je ne suis pas apte à jouer ce jeu. Et quand on en arrive à ce constat-là, avec des gens qui vous disent que vous êtes un ange ou une sainte, que vous transcendez l’existence et méritez tellement d’être adoré plutôt qu’aimé, et qu’il est clair que vous n’avez besoin de personne… Ben vous voulez leur exploser la gueule. Tout bêtement. Parce que vous n’y êtes pour rien d’être enfermée dans une figure asexuée, et que vous en avez ras-la-claque, mais que vous ne voyez pas la porte de sortie, parce que vous n’y êtes pas rentrée par volonté.
Alors oui, il y a la peur d’en sortir, en un sens… Parce que des filles qui sautent sur le premier daleux de site de rencontre pour se débarrasser de leur hymen, ça existe. Alors j’ai enchaîné les questions : « Pourquoi pas moi ? Qu’est-ce que j’ai de si répulsif ? Ma réputation de traînée qui me colle toujours à la peau ? Traînée manipulatrice, parce que les filles faciles, ça attire non ? Je n’en sais rien au fond… Est-ce qu’on me prend vraiment pour une femme fatale ? Ou une perverse qui fait semblant d’être gentille ? Qu’est-ce qui, moi, me retient absolument de le faire ? Est-ce de la lâcheté ? Est-ce une trop haute estime de moi ? Je me prends vraiment pour une princesse au fond ? Alors que je ne suis rien… Et quoi ? Finir ma vie seule ? Ce n’est pas un problème. Ça, ce n’est pas un problème. Mais assumer le reste seule… Être seule pour parler de l’avenir, être seule pour enterrer ses parents, être seule quand le corps vous lâche, quand la vieillesse vous gagne… Il faudra mettre fin à ses jours avant la déchéance, parce que je ne peux pas compter sur mes ami(e)s pour me soutenir, ils auront le même âge que moi, s’ils ne sont pas morts avant, et ils auront leur propre vie. Alors, autant ne pas attendre… Maintenant ou dans 60 ans, qu’est-ce que ça change ? »
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4 : Saintes (5)

Les gens qui m’hébergent sont adorables. Monsieur et Madame Gendron ont plus de quatre-vingts ans, mais bon pied bon œil comme on dit. Chez eux tout ressemble à un musée. Une de ces maisons musées témoins du milieu du XXe siècle. Les meubles en bois massif, sombres et bien cirés qui contrastent violemment avec les […]

9. Voltaire

Nice, je devais travailler. J’y étais pour travailler, mais je savais bien que ça n’allait pas se passer de la sorte. J’étais trop proche du souvenir. Lequel ? Je ne le sais pas, il y a toujours un voile un peu trop opaque pour que je comprenne.
J’avais tellement à faire et si peu de temps… Et voilà que toute ma famille apparait. C’est sur, maintenant, je n’ai plus assez de temps. Il fallait rendre visite à un artisan. Il avait fait la guerre avec l’aïeul. Il vendait des poissons en chocolat. J’en achète un, on me dit que c’est permis. L’aïeul dit : « je suis heureux que vous soyez venu, il le fallait, maintenant tout est différent. » Mais il s’éloigne, il ne veut pas entendre que je réponds, que j’ai à parler aussi.
Je vais dormir, au réveil ma chambre d’hôtel est un lieu de passage en bord de mer. Une oie blanche me suit partout, le personnel rie et petit déjeune dans ma salle de bain.
Je sors et monte la rue, pour prendre un raccourci. J’ai rejoint un collègue et sa femme. Nous nous arrêtons prendre un petit déjeuner dans un café. Je m’exclame « mais c’est l’appartement de Gregory, ce café ! ». Effectivement, ça l’est, il a installé un bar dans son appartement. Mais lui-même n’est plus lui-même. Il me demande qui est ce Gregory dont je parle.
Il nous sert des vodkas. Un couple de touristes vient s’attabler avec nous et demande à être servi. La femme est mariée à une autre femme, enceinte, elle est ici en vacances avec son amant. Elle demande à l’épouse de mon collègue si elle est une louve, une chasseresse. Celle-ci lui répond « oui beaucoup, mais la maternité ne me tente pas ».
Il est 9 h 33, je suis en retard. Je repars seule et en courant. Je lance mon dernier verre de vodka à Gregory. Il me demande si j’ai aimé. Je lui réponds qu’elle n’était pas polonaise, mais que ça allait.
Je cours retrouver Aston, je suis terriblement en retard.
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Photo by Martin Adams on Unsplash

4 : Saintes (4)

Je suis à l’Abbaye aux Dames. J’appelle Germain, tranquillement installé dans le jardin à la française. – Qu’est-ce qui t’amène Janus ? – Je suis à l’Abbaye aux Dames, à Saintes. – Ha… J’y ai de bons souvenirs, de très bons souvenirs. Tu connais leur festival de musique ? Épatant ! – Non, je n’y suis jamais venu… […]

4 : Saintes (3)

Saintes ! Ville en vue ! Je me réjouis comme un naufragé. Je pense à Vercors qui s’est réfugié ici au début de la Guerre, la deuxième. Peut-être que je croiserai un officier allemand, ce serait ironique. J’aimerais rester longtemps, il y a tant à voir ! Pour cela il faudrait que je trouve un hébergement. À l’office […]