Le Petit Prince

Savez-vous que je collectionne les traductions du Petit Prince ? Voici un inventaire.

Je fais également la collection des 3 (ou 4 selon les traductions) premières phrases lues. Certains extraits sont à découvrir sur mon instagram, pour beaucoup je cherche encore des locuteurs, n’hésitez pas à vous manifester !

Lectures, mars 2020

Vous cherchez une BD drôle et belle ? La voici ! De rien de Geoffroy Monde chez Delcourt on passe un très bon moment dans son univers absurde et loufoque qui n’est pas si loin du nôtre… dépression 0 – livres 1

Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté. On retrouve toute la délicatesse et la vigueur de l’écriture d’Appelfeld dans ce roman qui nous entraine sur les chemins de la liberté. Juste après guerre, libéré de l’horreur concentrationnaire, le narrateur fouille la nécessité de se réinventer, se redécouvrir, redéfinir les valeurs humaines. Un récit d’une grande émotion (comme toujours) qui fait aussi pousser notre curiosité vers la musique de Bach et l’art monastique autrichien. Je n’en dis pas plus ! 😊🧡📚

Le livre des départs de Velibor Čolić. Il signe ici un récit d’errance intérieure. Il retranscrit ce flottement qui l’habite en tant qu’immigré cherchant à s’intégrer à la France, incertain de son identité première, de ses envies, de son avenir. Au fil des rencontres (notamment féminine) et de ses tentatives d’expliquer le monde et d’écrire un roman à succès, on découvre un humain touchant, un semblable. Je referme ce récit avec un sentiment plus sombre, plus amer, peut-être un peu plus désespéré que le précédent Manuel d’exil.

Léandre

C’est inoffensif, tu vas venir. C’est l’histoire du Samaritain en action. Tu sais ? Du collège cartésien de Cabaret, de tout le quartier de Cabaret d’ailleurs. Tout ce qu’on apprend dans cette vie, qui est un cadeau du Bon Dieu. Ou pas du tout. Non ce n’est absolument pas cette histoire que je vais te raconter. Dieu seul, Dieuseul sait ce que je vais te raconter… L’histoire pourrait s’appeler Shelove tout simplement, on est bien loin des grandes Histoires, celles des Goebbels ou des Himmler… Elle parle seule, Shelove, dans sa chambre aux murs gris et nus, en frappant son front sur le carreau orphelin d’un ciel mutique.

« Vercingétorix, Jevousaime, Beaubrun, Dieudemisaint de mes nuits sans sommeil, de mon corps sans repos. Le prestige se boit par ici. C’est tout ce qu’on peut en faire, c’est tout ce qu’il nous reste. Allez, viens contre moi, Jolicoeur.
Tu es tout pour moi, comme je ne représente rien pour toi… Moi terre assoiffée et toi torrent de montagne. Tu me transperces, me traverses, m’ignores… Je ne réclame que toi, tu ne me considères qu’à peine… une pierre parmi tant d’autres sur les pentes de Volvic.
Je t’espère, je me meurs de cette soif, qui pourrait être dans des contrées plus riches, celle de l’or. Un Louidor, je voudrais te tenir ainsi contre mon sein. Comme les belles d’antan, ces catins hors de prix dont les corsets regorgeaient des fortunes de leurs amants. Je te tiendrai ainsi, sans t’étouffer, simplement comme une présence solide et dure contre ma chair chaude et palpitante de toi.
Je te vois comme un empereur, un fier conquérant de cette terre, qui n’est rien, mais dont nous ne pouvons nous extraire. Royaume sans valeur ni triomphe, tu prends pourtant des airs de Roosevelt, et m’offres la liberté. Je ne peux rien, mais aucun interdit ne m’entrave. Je suis femme ne sachant nager, face à la mer, le rivage comme seule perspective et habitat. Les possibilités sont infinies et moi impuissante. »

N’y a-t-il point de salut sur cette île ? Y a-t-il seulement un salut dans ce monde ? On dira que la guérison vient de Raphaël de Jésus et peut-être n’est-ce pas complètement faux ? Nous ne saurons jamais. Autre chose : nous ne saurons jamais si l’espoir est mort. Comment ne savoir si l’on espère vraiment plus rien ? Il y a toujours une lettre qu’on attend, un lever de soleil, une douleur qui cesse. L’espoir dure autant que la respiration ou le battement du cœur. Inextinguible. Ici, quand Shelove ne s’accroche plus au souvenir de cet homme aux mille noms qui ne se souvient pas du sien, il lui reste les rumeurs d’un ailleurs. Les grands hommes de ce pays lointain qui avait conquis cette terre-ci. Le parallèle est troublant, mais la politique est une affaire d’hommes. Il faut la laisser à ces Giscard, Michelet, Nicolasarkozy… Mais au fond, comme c’est écrit sur ton bus, Dieu dispose, même les grands hommes ne font que proposer.

Irlande, ce n’est qu’une amie de loin. Une sœur qui n’aurait pas la bénédiction du soleil. La magie, oui, la violence, oui, les légendes, oui. Mais leurs destins se sont séparés. À quoi ça s’est joué ? Appelez Démosthène, du haut de toute sa science il pourra peut-être commencer à balbutier une raison. Mais les pensées européennes comme la mienne ne pourront jamais rien comprendre.
Ce n’est pas une question de condescendance, ce n’est pas une question de renoncement. Simplement un constat, simplement une différence. Comme ton prénom, Myrthil, qui me met en échec conceptuel. Quel est l’écho, quelle est la voix millénaire à entendre dans ton prénom ? Je cherche le sens caché, car il y en a toujours un, car tout est à déchiffrer comme une œuvre de Pollock ! Au moins dans les associations d’idées qui me feront me connaître moi-même, car qui connaît-on, à défaut ? Et ton prénom ne m’évoque rien. Il n’y a que silence en mon cerveau et cela me terrifie. Je préfère tant ton voisin et les hurlements de survivants, d’immigrés improbables : Raul Pollak… tant de drames ! Entendez ça, répétez-le ! Raul Pollak. Raul Pollak. Raul Pollak. Raul Pollak. On ne peut que se sentir vivant, mitoyen, concerné, fraternel.

Éloignons-nous de Shelove, elle n’a pas décidé de se jeter dans le grand jeu de l’existence, elle s’est résignée à attendre. Sa sœur, Bouda, est une immensité de sagesse. Sage au sens enfant immobile, pas au sens philosophique. Ce n’est pas le Buddha, c’est une pierre ou une plante. Et encore, on prête plus de vivacité, on a plus d’empathie, pour une pierre ou une plante que pour ce genre de personnage légumineux. Elle va les yeux vides, vaque à ses occupations, travaille, sans jamais une expression, sans le moindre éclat dans le regard. Un véritable zombie, ou une droguée à la colle. Oui, j’ai vu dans les sous-sols de Barcelone, de Tallinn ou d’Amsterdam ce genre d’absence, de mouvement sans tonique. Ha, ce genre de gens ! La bonne conscience européenne voudrait me pousser à la compassion. Je n’y parviens pas, j’ai trop mauvais fond. Ce n’est pas le jugement qui m’en empêche, cela… je le pratique très peu. Mais une sorte de renoncement, chez moi, à aimer ce que je juge être une cause perdue. Je sais qu’il est trop simple de s’épuiser à s’attacher à ces immobiles. J’ai déjà, par le passé, tenté de sauver le boulet que j’avais au pied. J’ai failli me noyer avec lui. Je ne referai pas la même erreur. Je n’abuserai pas de la seconde chance que m’a offerte Altagracia. La toute puissante Reine du Ciel, salvatrice de toute l’Amérique latine.
Le rythme de la vie, lui-même, qui coule dans ses veines, qu’elle m’a transmises, par ses notes, ses accords, ses pieds frappants le sol. Altagracia la magnifique, la furie vivante, la foudre de joie, la mère des exilés et des espoirs. C’est Sysiphe regardant encore tomber son rocher pour la millième fois, et levant alors le poing vers un ciel qu’il sait lui être interdit, hostile, ou peut-être même vide, lance un « pourquoi ? » si faible qu’il est à peine audible.

Tout cela me porte à Laratte, car ce n’est pas facile de constater si jeune que sa vie peut être circonscrite et définie. On voudrait la croire infinie, mais il n’en est rien. Ce n’est pas un échec pour autant. Il ne faut pas le prendre comme ça… Facile à dire. Je ne sais plus où avancer mes pas dans ce paysage qui me reste hostile. Peut-être pas hostile, mais certainement pas accueillant. Il est clair que personne ne souhaite ici que j’arrête mes pas à l’une ou l’autre porte. Toute cette terre n’est qu’un seuil immense. Seule Shelove, finalement, emmurée dans sa souffrance et ne pensant qu’à elle, me laissait l’espace d’exister.

Je ne veux pas de ce reliquat, de cette zone frontalière à sa douleur. Et je ne comprends rien de cette île. J’ai encore oublié le vocabulaire pour l’écouter. Des sons se bousculent dans ma tête, mais rien ne parvient à mon entendement… Dieucilhomme, comment ? Pourquoi ? Si quoi ? Que dois-je faire ? Quel acte poser pour sortir de mon étrangeté ? Ou l’accepter. Car au fond, je me fiche de l’issu de tout cela. Simplement, ne pas rester dans l’entre-deux qui me crucifie chaque instant. Et qu’arrive-t-il si Dieu… Enfin si l’Homme… Je bascule en une sorte de délire ? Ce n’est pas moi, c’est cette île ! Regardez ces montagnes, ces personnages, ces croyances. Tout est en place pour un tableau de… Ernst, Wilhelm Ernst, l’inconnu, l’oublié. Celui qui avait moins une belle gueule que Max, celui que l’aura magnétique de Max a tué.
Je ne m’y connais pas en histoire de l’art, ni en histoire tout court, mais je suis sûr que c’est ainsi que ça s’est passé. Max est arrivé drapé dans sa pelisse de plumes rouges, avec tout l’attirail de ce qui sera plus tard le glamrock et sortant je ne sais quelle forme de lance, il a transpercé les illusions de son frère Wilhelm Ernst et l’a effacé des souvenirs de chacun. Il s’est installé en empereur dans les cœurs des jeunes filles et des jeunes hommes. Vous savez bien ce que j’entends par cœur… Ses yeux foudroyants, sa beauté qui ne dit pas son nom, sa froideur. Même moi, qui suis plutôt attiré par les Shelove de ce monde, combien de temps suis-je resté médusé devant ses portraits à tenter de déchiffrer le mystère de l’attirance ?

Il n’y a aucun hasard. Dieu ne joue pas aux dés, il a même complètement arrêté de faire dans le subtil. Levaillant personnage que celui qui oserait comprendre tous les signes qu’il voit. Nous sommes tous à égalité, nous savons tous lire, nous parlons tous cet idiome particulier, mais personne n’ose lire les lettres de feu qui se tiennent devant nos yeux. Levaillant saurait, lui. Moi, je baisse les yeux, comme toujours. C’est ce que mon éducation m’a appris. Ne surtout pas se faire remarquer, ne surtout pas dépasser, ne surtout pas vouloir aller plus haut, plus à droite, plus à gauche, que qui que ce soit. On apprend si bien l’immobilité…

N’est-ce pas ? C’est quoi ton nom ? Jean-Euphèle. Enchanté. Ça vient d’où ? J’adorerai te le demander, mais mes propos serait déformé, on y verrait du malsain dans de la simple curiosité. Authentique curiosité. Sans jugement, intérêt sémantique, intérêt humain. De nos jours on aime tant prêter des idées et des travers… Ou alors, la plupart des gens sont-ils vraiment à ce point présomptueux de leur supériorité ? Sont-ils à ce point condescendant ? Ne se questionnent-ils réellement que pour se juger ? Je ne voudrais pas le croire. Mais je dois me rendre à l’évidence. Tiens, il n’y a pas de bled qui porte ce nom dans ce foutu pays ? Voilà qui me surprend prodigieusement.

C’est étonnant le mépris, ça court les rues le mépris… Là d’où je viens, si l’on diffère un peu des normes attendues on s’expose au jugement. Alors, imaginer s’appeler Dieulermesson, venir d’un pays lointain, porter sur sa peau la marque de la différence. On s’exposerait à tout. Cela me rend malade de ne le constater que maintenant… J’ai moi-même participé à ces grandes mascarades où l’homme blanc, confortablement installé dans son trône colonial, se gargarise de sa supériorité supposée. Du temps où j’allais à la messe, avant mes 15 ans, je me suis toujours demandé ce qu’il arriverait si Jésus revenait. Pour sûr, il ne ressemblerait pas à n’importe qui, il ne serait pas en costume gris dans le métro. Il ne reluquerait pas sans en avoir l’air les formes sous les Robes des jeunes filles. Il prêcherait l’écoute, il sourirait, il serrerait peut-être la main de l’agent d’entretien ! Vous savez, celui auquel il n’est quand même pas très bien séant d’adresser la parole… Je sais ce que vous vous dites. Ce n’est pas vraiment du mépris, c’est seulement qu’on n’a rien à voir avec ces gens ! Mais oui, bien sûr, rien du tout, nous ne sommes pas de la même espèce, ils ne sont pas constitués comme nous, ils n’ont pas de famille, pas d’amis, pas de rêve… Vous voyez où je veux en venir ?

Les Romains… Ils ne seraient pas fiers de nous. Cenatus, un fils d’un Tibère, par exemple, qui l’aurait nommé ainsi puisqu’il tétait si goulûment le sein de sa mère, riche propriétaire, tribun, bref un homme respectable de cette société qui l’était finalement si peu… Mais la nôtre l’est elle ? Respectable ? Sans vouloir tout brûler — pardon, Néron, mais cela n’est pas une solution — je voudrais bien tout remettre en perspective. Hé bien, Cenatus, que j’ai rencontré hier matin, vendeur ambulant de corossols, à la peau sombre et parcheminée par le soleil autant que par l’effort ingrat de toute une vie ; cet homme m’est tout aussi respectable — si ce n’est plus — que son lointain homonyme. Cet homme que je vois, que je touche, m’est plus frère que cet antique défunt, dont je ne connais ni les goûts ni les sourires. Ne vous en déplaise, j’abolis ici la proximité culturelle qui voudrait que je me sente latin avant de me sentir humain.

Shelove m’appelle encore… Son corps… Si vous voyiez son corps ! Je ne sais pas comment me défaire de ses sortilèges… Pourtant elle est avec Vanneur à cette heure. Non, ce jeune homme fort bien fait n’est ni faiseur de paniers ni faiseur de blagues. Ses parents professaient la vaine heure où il vint au monde… amour familial dites-vous ? Il n’y a aucun lien pur qui tienne les êtres entre eux… Philidor le sait bien, lui que tous ont renié, piétiné, moqué… Aucun fil d’or entre les êtres. Ici on ne me pourchasse pas avec la moralité de la piété filiale, ici on ne me trouve pas déviant de ne pas rendre gloire à mes aïeux ! Ici la vie est dure et c’est chacun pour soi. Voilà tout. Les seuls ancêtres dignes de dévotions…

Oui il faut bien que j’en parle de ce continent silencieux… Le Vaudou. Les croyances, les ferveurs, les symboles qu’on croise au détour d’une rue, d’une marque… Shelove s’en peint certains sur la peau, certains jours. Elle refuse de me dire ce qu’ils signifient, ce qu’ils font. Je suis blanc, je ne peux pas savoir. Je suis étranger, je ne dois pas savoir. Et si je voulais me hisser hors de ma condition ? Si moi aussi je voulais voir l’autre côté des miroirs ?
Jocelerme me fait signe de me taire. Je ne suis pas à ma place, ici, je ne suis qu’un spectateur muet, toléré plus qu’accueilli. On ne se hausse nulle part. Lui même s’est hissé, malgré ce que son prénom pourrait laisser entendre. Dans sa stature de géant, il est à mi-chemin entre Pégase et l’hydre de l’Herne. Je n’ose pas le regarder en face. Pourtant, j’ai un idéal, moi aussi, des rêves, des souhaits. Je n’ai jamais voulu être Roi, ni même Prince… Je n’ai pas d’Idalbert ce genre de pulsion qui me voudrait Prince de Monaco… Non, rien de tout ça, simplement avoir une vie tranquille, au soleil d’ici ou d’ailleurs, peut-être une femme et des enfants. C’est médiocre, peut-être, c’est commun en tous cas.

Je n’ai aucun intérêt, ne me laissez pas parler de moi. Revenons au monde, à cette île que je ne comprends pas. Évidemment, le racisme n’existe pas et tout cela est dans ma tête. Bien sûr que nous sommes tous frères et agissons toujours en conséquence. Bien sûr qu’on ne juge personne sur sa couleur, ses convictions ou ses orientations. Je me fais du cinéma. Avillon me dit bien, entre deux bouteilles de son mauvais rhum, que si nous avions encore des préjugés, ça se saurait. On serait malheureux et il y aurait encore des guerres. C’est donc limpide, tout cela n’existe pas.
À quel moment peut-on croire à tout cela ? À mon avis, non, on s’en fout de mon avis. Ce n’est pas la question, ma voix n’a aucun sens, je ne suis expert en rien, je ne suis légitime à aucune heure. Je voudrais simplement crier. Mais Cléodort, c’est l’eau qui dort, aussi, mais se repose-t-elle vraiment ? Je ne lui ferais pas confiance, pas plus qu’aux humains, du reste. Regardez, voilà vingt jours que je suis au bout du monde, sur cette île que tous m’interdisaient de visiter pour cause de danger, je n’ai donné signe de vie à aucun de ces proches que l’on croit avoir. Croyez-vous que quiconque s’en soit inquiété ? Non. J’ai pris le risque de venir, je n’ai qu’à l’assumer seul. Les hommes se font-ils confiance ? Oui, bien sûr, certains le font. Mais pourquoi ? Dans quel but le font-ils, qu’est-ce qui les pousse ? Que gagne-t-il au change ? Je ne prône pas la haine. Loin de là. Je ne crois simplement pas en mes semblables, et cela m’a mené jusqu’ici, à boire les paroles de mes frères humains. À tenter de les comprendre, mais guère.
Mesguerre, cette silhouette qui se détache sur le mur ocre et décrépit de ce bar. Un homme long, noueux, un air félin ou l’aspect d’un cormoran. Vous voyez ce que je veux dire ? Il ne m’a jamais adressé la parole. Il s’assied à ma table, parle à mon interlocuteur comme si je n’étais jamais là. L’étranger, le blanc qui épie. Je suis une sorte d’épine dans le champ social, je finirai par disparaître un jour ou l’autre. Le mépris est la forme la plus élevée de violence que j’ai pu expérimenter. On m’a tabassé, oui, des dizaines de fois. Mais ce mépris là, à répétition, qui devient une habitude, me fait jusqu’à douter de ma propre existence, si j’ai trop de rhum dans les veines… Cela ne s’explique pas. J’aurais lu un récit de ce genre, je n’en aurai pas cru une miette, j’aurai crié au mensonge, à l’auteur oisif qui ne se serait jamais pris une gifle. Je ne souhaite pas que cela vous arrive, mais si c’est le cas, alors vous saurez. Ne pas parler, priver des oreilles humaines d’un contact verbal, est un supplice terrible.

Heureusement, ce soir, Almiracle, est là pour nous parler encore de Dieu. Il va de soi que je ne crois pas. Mais enfin, si cela peut leur permettre de rester en vie avec un peu plus de joie… Oui, c’est ignoble ce que je dis. Mais on m’a élevé dans la haine des religions, comprenez-moi, excusez-moi ! La foi, ce n’est quand même pas très loin de la folie ! C’est jamais qu’un ami imaginaire qui leur dicte leur conduite et juge à leur place leur comportement ! Il n’y a ni miracle ni amour. Tout cela je n’y crois pas, l’essentiel c’est le jugement. Ils délocalisent leur jugement dans un être invisible. Parce qu’on ne peut pas vivre sans jugement, soyons raisonnables. Je ne parierai pas un kopek, ni même une livre Sterling, oui, comme toi, sur une humanité sans jugement. Si on ne se sentait pas supérieur aux autres, à quoi bon vivre ? Moi, je ne le pourrais pas. Et je me fous de ce que disent les ecclésiastiques, ou même l’Ecclesiaste.

Vous me regardez drôlement, qu’est-ce que j’ai dit ? Vous me regardez avec défiance ? Mépris ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Ma belle, dis-moi, America Inès, je t’en prie, beauté statuaire et lumineuse, dis-moi. Tu me craches au visage ? Je n’ai rien compris et ne comprendrai jamais rien ? Mais de quoi à la fin ! Que dois-je comprendre ? Qu’avez-vous de plus que moi, n’êtes-vous pas pétri d’un désespoir semblable ? Si !

La simplicité… Ici ce n’est pas la terre des délices ou je ne sais quoi, que le blanc que tu es croit trouver sous les tropiques. C’est la terre de Délice, Limond, Capitolin, tous les autres, dont, au fond, tu te ries, à commencer par nos noms. C’est la simplicité qui te manque, et l’humilité.

 

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Cette nouvelle a été créée à partir de prénoms haïtiens, indiqués en gras.

C’est toi ?

Tu l’entends, toi aussi, Lazare, que le vent tourne? À un moment, il faudra bien qu’on éclose. Qu’on sorte de ces derniers doutes, de ces justifications et ces excuses dans lesquelles on se perd. Littéralement, on se perd. Comme un brouillard. Alors que… On le sait maintenant, maintenant que c’est dit, qu’on est extraordinaire. Littéralement, là aussi. Et on va vivre avec ce fait. Je ne sais pas pour toi, mais pour moi c’est une révélation. J’ai toujours voulu être une licorne, j’apprends que j’en suis une. Tu comprends?

Il faudrait que tu te lances Lazare, toi aussi. Que tu attaques à la pioche ces derniers masques. Moi, je veux connaître celui qui est derrière. Je l’aime déjà.

Bien sûr que ce n’est pas simple, que j’ai encore la voix qui déraille pour me cacher, que j’ai encore toutes ces larmes que je ne sais pas pleurer, que j’ai encore ces satanées habitudes de me piétiner le cœur pour en faire le paillasson des autres. Oui, les autres. Tu me diras encore que tu ne me vois pas comme ça. Bien sûr. Avec toi… Je n’ai jamais porté de masque, je n’ai jamais eu peur d’être fragile, avec toi ça a toujours été une évidence, comme… se sentir chez soi. C’est indécent, et inconcevable, peut-être. Je le sais bien. J’en ai un peu honte. Et puis il y a toute cette possibilité de désastre qui en découlerait… Que faire de ce genre de sentiments? Comment les vivre? Éthiquement, qu’impliquent-ils s’ils ne sont pas réciproques? Émotionnellement, que faire s’ils le sont? Paradoxalement, c’est peut-être cela qui m’effraie le plus : que mes vœux se réalisent. Ça veut dire beaucoup, n’est-ce pas? Prier durant des siècles et se rendre compte que rien n’arrive car en réalité, on manque de courage.

Tu dis que j’en ai à revendre. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne le crois pas. Pas pour ce qui compte vraiment pour moi, en tous cas. Sinon, au lieu d’écrire à Lazare, à personne et à tout le monde, je te dirais tout cela en face. J’ai bien failli, plus d’une fois, mais à chaque fois… J’ai l’impression d’être trop intrusive, d’ajouter un poids supplémentaire sur tes épaules, de franchir une zone de pudeur. Pour le reste… Persévérer dans la création? Couper, même avec violence, sans discussion et sans retour en arrière les liens qui pourrissent? Je ne vois pas de courage là-dedans. Simplement… La foi. Je sais, on va encore dire que je parle trop de Dieu. Mais c’est ainsi. J’ai la foi dans ces grands sauts dans le vide que je fais, si souvent. Foi dans un avenir meilleur. Foi dans ce que je peux faire de mes mots. Ferveur et Acharnement. Cela pourrait être ma devise, peut-être plus que Confiance, Droiture, Respect. Je ne sais pas, faut-il qu’une devise nous colle à la peau, ou qu’elle montre ce vers quoi l’on tend? Tu sais, Lazare, j’ai grandi dans l’adversité. Toi aussi, mais différemment. On m’a appris très tôt deux choses, en plus de la foi : à ne compter que sur moi, d’une part, et que rien de ce que je pourrais faire ne serait assez bien, de l’autre. Crois-moi, ça vaccine. On ne cherche pas à plaire, on ne cherche pas à être aimé. On fait ce que l’on se sent de faire, on s’oublie à la tâche en s’attachant à une éthique… Oh que oui on s’oublie. Mais c’est uniquement pour être conforme à ce que l’on veut, pas pour être aimable. Tu me diras que ce n’est pas l’impression que je donne. Là encore, ce n’est pas l’impression que je te donne. Puisqu’avec toi, là encore, tout est différent. Toi, je voudrais te révéler et je voudrais que tu m’aimes.

C’est dit. C’est écrit, plutôt. J’en tremble. Crois-moi, j’en tremble, j’ai les larmes au bord des cils. On touche ici à quelque chose de vrai. J’ai ton image devant les yeux, et je viens d’écrire ces mots. Pour poster ceci, il m’en faudra du courage, du vrai. Car je n’arrive pas être certaine que le meilleur s’en vient. Tu sais, comme dit Cat Power « What comes is better that what came before ». Quand on parle de vie sociale ou professionnelle, je n’y ajoute aucun bémol. Quand on parle du cœur… Se lancer dans l’inconnu n’est pas facile, n’est-ce pas? C’est troublant, mais je veux croire, aujourd’hui je veux croire qu’on peut-être bleu de joie, qu’on peut-être troublé comme la surface d’une mer dans laquelle on se sent pourtant si bien. Je veux croire qu’on peut se laisser emplir de plus de vérité, se laisser révéler.

 


 

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Lectures, février 2020

Mensonges de Valérie Zenatti. Qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que la fiction ? Qu’est-ce qu’une autobiographie ? Ces questions ont tant de réponses… et au fond, l’important n’est-il pas plutôt de décrire la vie de laquelle on se sent proche, une autobiographie des sentiments, au-delà du factuel ? Qui irait chercher une vérité supérieure, expliquerai ainsi les milles frères et sœurs qu’on peut se trouver en chemin, ceux de l’âme plus que du sang ? Encore un ouvrage très juste de Valérie Zenatti que l’on ne referme qu’en l’ayant terminé. 😊 🧡

Ha, Christian Bobin ! Une de mes grandes passions dans la vie… dans l’homme-joie, le poète nous emporte dans la contemplation de tout ce qui fait pressentir l’espoir dans le désarroi. S’éloigner de quelques millimètres du monde pour voir le temps suspendu, l’éternité, exprimée par un cheval dans un champ. Les couleurs sont extrêmement présentes dans cet ouvrage méditatif, proche du quotidien et plus encore de nos souvenirs. Le carnet bleu, enfin, qu’il retient en son centre, est une merveilleuse ode à l’amour que j’aimerais (en tant qu’autrice) pouvoir un jour copier à quelqu’un.

Comment la musique peut sauver l’humanité, l’espérance et la dignité ? Il n’est pas vraiment question de sauver sa vie dans Le requiem de Terezin de Josef Bor, mais de continuer jusqu’au bout a être humain, envers et contre tous, grâce à une œuvre musicale qui prend une dimension mythologique. Un récit plein d’émotions et d’un certain suspens que je recommande.

Je ne suis qu’une parcelle

Ce n’est pas vrai : les écrits ne restent pas. Si j’écris, si ce que je ressens entre ainsi dans le réel, ce sera définitif s’il en ressort. Comprends bien, si j’ai fait l’effort, prodigieux, de faire entrer quelque chose dans le réel, de le révéler, de le façonner, de l’avouer; s’il devient ainsi tangible, alors on peut me l’enlever. Soudain, on j’ai quelque chose à perdre. Comprends que je sois piégée, alors, entre le désir de comprendre ce que j’ai au fond de mes entrailles en le voyant noir sur blanc, et la terreur profonde de voir le papier déchiré, et mon cœur avec.

Quand j’ai cherché si longtemps à comprendre ce qu’il y avait au fond de moi. Plus que ça même, oui, plus qu’à le comprendre, à le faire entrer dans des mots pour pouvoir le partager. Car, ma foi, tu comprends cela : ce qu’on ne partage pas est vain.

Ce que je ne peux pas te dire, c’est la terreur abyssale qui s’empare de moi en même temps qu’une très grande joie : et si tout allait bien? Si je pouvais desserrer les dents et embrasser? Décrisper mes muscles pour me reposer? Si finalement, j’avais enfin trouvé la carte vers la terre promise? Si j’étais déjà sur le bon chemin? Tu ne comprends pas? Hé bien… Je ne sais pas que te dire. On pourrait me reprendre tout cela. Me dire que ce n’était qu’une farce, ou que je ne suis pas à la hauteur de ce bonheur. Est-on jamais à la hauteur de ses espérances?

C’est une question de dignité, plus que de compétences. Parce qu’au fond, tout au fond, je sais très bien que les épreuves je les passerai. La question c’est la prime, le surplus, la taille des lauriers. La dignité, donc. Pour avoir le sauf conduit vers la joie. L’autorisation suprême d’être heureuse malgré tout, d’avoir droit moi aussi à mon havre de paix.

Se lancer dans le mouvement, j’ai trop cru l’avoir fait. Oh oui, je ne suis jamais restée tranquille, je n’ai jamais cédé à la facilité, au confort, je n’ai jamais refusé un combat. Mais le grand saut vers l’inconnu : la confiance et la joie… Celui-là je ne l’ai jamais vraiment fait. Puisque le vrai traitre, dans l’histoire, le seul dont j’ai peur, le monstre sous le lit, c’est moi. Avoir peur de la chute des masques, que tous découvrent, non que je sois incapable (car ça, je pourrai toujours apprendre et m’améliorer), mais que je sois un monstre. Parce que je suis une artiste, et c’est bien connu, tous sont des égoïstes et des tyrans, encore plus s’ils sont comme je le redoute, un peu raté. Parce que je suis terrifiée de moi-même, et que je n’ai pas la réponse. La seule réponse que je cherche depuis des lustres et que je n’ai pas. Suis-je égoïste? Suis-je cruelle? Est-ce cela que je cache depuis toujours, même à moi-même? Quand je me demandais si j’avais fait un pacte avec le Diable, ce n’était pas tellement une métaphore mais un véritable et somptueux doute. Si j’ai à ce point construit une armure, est-ce vraiment pour me protéger du monde, ou pour protéger le monde de moi? En somme, suis-je une mer dotée de digue, ou une rose pourvue d’épines?

Bien sûr, la réponse… Je voudrais que quelqu’un me la murmure à l’oreille et me dise que tout ira bien. Je voudrais que quelqu’un me dise qu’il a la même foi que moi, celle que je n’ose avouer : tout ira bien. Plus que ça encore : « je ne sais absolument pas comment ça va se passer, j’ai autant d’inquiétudes que toi, mais ensemble, on a moins peur. » Oui, je voudrais ceci. Parce qu’au fond, le mensonge ou la prophétie sur l’avenir, je m’en fiche, on verra bien. Mais oui, justement, on.

On, Lazare. Puisque toi, tu le sais depuis longtemps que ce que je cherche, ce n’est pas un homme-portefeuille ou un homme-bouclier. Non, je cherche un homme-épaule, un homme-bras, un homme-parole. Et ça ne te fait pas peur, à toi. Moi, paradoxalement, ça m’a toujours un peu terrifié, que contrairement aux autres ça ne te fasse pas fuir. Pire que ça, c’est un peu grâce à toi que je le sais, puisque tu l’as fait naturellement. Mais tu ne vas pas jusqu’au bout. Parce qu’on n’a pas fini de creuser, n’est-ce pas? Je le crois, en mon sein je le crois. Que toi comme moi, nous n’avons pas encore assez creusé dans la boue de nos têtes. Parce qu’on veut faire une place toute propre, limpide, dans un beau cadre, pour y placer l’autre. Je crois que c’est ça qui m’anime un peu au fond. Aller mieux pour moi-même, bien sûr, pour les autres auxquels je tiens, évidemment, et si je me regarde en face, il me faut bien l’avouer : aller mieux pour te faire ce cadeau.

 

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La Lune 2

J’ai tourné le dos à tout cela. On ne sortira jamais du Domaine, même si on en comprend tous les rouages maintenant. Les rouages, les structures oui, mais le sens? Le sens nous échappe encore et toujours, comme je m’enfuis moi-même, sans plus rien.

C’est Urbino là-bas? C’est ce qu’il me semblait. Non, vraiment, je ne sais pas comment je suis arrivée ici. Je devais aller à Zadar. Quelque part je veux toujours retourner à Zadar. Où sont mes vêtements? Je ne sais plus. Oh, merci, ça fera l’affaire, c’est toujours mieux que là-bas, ces chiffons noirs…

C’est charmant, chez toi. Ces couleurs, cette clarté. Ça me ressource. Ça me rassure. Ne me regarde pas trop comme ça, je pourrais espérer des choses…

Pourquoi tout ressemble encore au Domaine du Labyrinthe? Les chiens sont toujours en cage, attendant d’être bouffés par une sorte de furet monstrueux… Je ne peux pas laisser faire ça. Tu me dis de ne pas regarder. Tu vas chercher une pince pour libérer ces animaux. En attendant combien auront disparu? Alors qu’il suffit que je lève la main, comme ça, que je la tourne et… plus de monstre.

Les autres me verront à mon tour comme un monstre, mais les autres je m’en fous. Quel est ton avis à toi? Que je suis là plus belle des sorcières que tu aies vues… Tu me montres une maison là-bas, elle est pour nous dis-tu.