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Chers tous !
J’ai une grrrrrrrrande annonce à vous faire !
(oui oui oui, avec autant de r que ça !)

J’ai finalement décidé de me sacrifier sur l’autel du GAFA, et vous pourrez donc trouver Hamlet ou l’exil sur Amazon ! 

Hamlet ou l’exil est également disponible en epub sur bookelis.com !

N’hésitez pas à acheter plusieurs exemplaires, à distribuer partout, à en parler sur tout les toits, bref, rendez-moi riche et célèbre ^^ 

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9. Saint-Ambroise

Je suis lasse et fatiguée. Bien sûr que je peux encore me battre et sortir la tête haute, cela n’a rien à voir. C’est la guerre, quoi qu’il arrive, et disparaître n’est pas une option. Ils ont beau croire me tenir en esclavage, le général sait bien que cela est faux. Je reste le danger, il le sait, il estime les guerriers compétents, j’en fais partie. Il n’était pas dupe, quand l’ordre est tombé de m’abattre, il s’y attendait. Il me laisse une heure à vivre, je réponds que c’est le temps qu’il me faut pour faire une bombe avec ce qu’ils ont pu laisser comme matériel sans surveillance. « Alors échappe-toi, échappe-toi avant que ce soit une femme qui t’accuse » me conseille-t-il.

C’est trop tard, elle sonne déjà à la porte. Blonde platine, si maquillée qu’on ne saurait pas reconnaître son visage nu. Elle crie au scandale, m’accuse de son meurtre. C’est absurde, je ne m’en prendrai jamais à un civil, dis-je en lui tendant une tasse de thé jaune avant de trier le courrier. Je ferai mieux de lire les adresses au lieu de me mêler de ça, d’après le général. Je connais ce nom, effectivement. Mais il y a si longtemps… Son père lui envoie donc toujours des magazines historiques, à une adresse qui n’est plus la sienne. Voudrait-elle les récupérer ? Je compose son numéro, une voix étouffée me répond, refuse de me parler, c’est bien trop dangereux, n’en a rien a faire du papier, tout cela n’est que du vent, de la haine envers tous… elle me promet tout de même de venir le chercher plus tard, dans quelques années. Je raccroche attristée, sa voix n’était pas la sienne mais celle de Quentin. Devrais-je y voir un mauvais présage ? 

Le lieu est vide. Tout cela était il y a si longtemps, les soldats ne sont plus que des os. Le général, très âgé, m’offre un bouquet de roses jaunes et m’ordonne de rentrer chez moi.

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1. Hôtel de Ville

Je commence à ne plus avoir foi en la fin de tout cela. Pourquoi, alors que tout est perdu, continuer à vouloir témoigner ? Pourquoi me demandes-tu encore de peindre sur ces photos en noir et blanc ? As-tu besoin de ce miracle, à chaque fois, qui transforme les squelettes en personnes de chair ? Moi non plus je ne sais pas comment ça fonctionne, et ça me… ça me prend à la gorge, je me demande si cela ne prend pas un peu de moi-même, à chaque fois. Tu comprends ce que je veux dire ? Ne me souris pas ainsi. J’ai perdu les racines de mes dents, je ne peux pas te rendre la pareille. Ne baisse pas la tête. Je t’en prie. Bien sûr qu’on va y arriver Lazare, bien sûr qu’on va réveiller les morts, ne désespère pas, la lumière n’est pas si bleue pour rien. Je ne voulais pas dire ce que j’ai dit… je me suis égarée devant l’immensité de la tâche, mais on ne doit pas perdre courage, jamais, n’est-ce pas ? Bien sûr que non. Tiens, un café. 

« Je t’aime, laisse-moi t’embrasser. » me dis-tu en m’attrapant par la taille.

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À la dixième heure

« Avec toi, c’est toujours une question de Foi et d’attente, mais au fond ce n’est que de la résignation. » Que répondre à ça ? Que répondre à ça quand c’est souvent ce qu’on se dit à soi-même, en silence, dans ce repli un peu sordide de notre âme, celui qui désespère en cachette ? Comment continuer à répondre que si Notre Dame brûle, que si la planète brûle, que si la haine, que… enfin vous voyez bien… Il y aura toujours un lendemain, et qu’un jour, à force d’y travailler, à utiliser les pierres que nous avons pour construire quelque chose au lieu de se les lancer au visage, les lendemains finiront par chanter. J’en reste persuadée. Même dans le repli acariâtre de ma conscience.

Parlons-en de ce repli. Nous l’avons tous plus ou moins visible, plus ou moins bavard. Il est cynique, il est déprimé, il est pessimiste, il est de mauvaise foi, et surtout, surtout, il est en colère. Plus que tout, il nous accuse de tous les maux, nous traîne plus bas que terre. Précisément à cet endroit où nous n’aurions plus de colère, seulement un sentiment amorphe de résignation. Et le désespoir est un péché, Yasmina Khlat nous l’a déjà dit. Il nous pousse à cet extrême où la colère ne nous est plus utile, où elle ne parvient plus à nous faire nous redresser et bâtir quelque chose. La colère, comme la fierté peut-être, et bien d’autres sentiments ambivalents, est à explorer dans son aspect positif.

Pour ne parler que de moi, il y a de cela plusieurs années, c’est la fierté qui m’a poussée à être ce que je suis aujourd’hui. Puisqu’en France, comme le dit si justement Youssoupha : « on commence à t’encourager en te décourageant » et que j’ai mauvais caractère, je me suis lancé le défi de réussir pour donner tort à mes détracteurs. Mais combien n’ont pas ce courage, combien renoncent ? Combien en deviennent aigris ? Comme je le suis devenue sur d’autres sujets que ma carrière artistique et littéraire ? Nous avons tous des fragilités, nous avons tous des fêlures, des passés dont nous avons du mal à nous relever. Pour être humain il s’agirait d’être à l’écoute de cela, chez nous et chez les autres. Cesser les courses à qui a le plus souffert, cesser les critiques acerbes et tranchantes qui ne construisent rien, cesser les fausses complaisances qui n’aident en rien. On relève un homme à terre, on ne le cajole pas.

Revenons sur mon prétendu mauvais caractère, parce que je suis une femme, avoir du courage et de l’audace, ne pas se laisser marcher sur les pieds, c’est avoir mauvais caractère. Je n’en avais jamais pris conscience, je n’ai jamais souffert de sexisme et de préjugés pour une raison très simple. Jusqu’à très récemment, je n’avais aucune idée que j’étais une femme. Certes, cela implique beaucoup d’autres problèmes annexes, mais cela n’est pas le propos ici. Ce que je tiens à démontrer, c’est que ces actes et remarques sexistes (tant qu’ils n’entrent pas dans la catégorie des agressions, bien entendu, et j’ai la chance de ne jamais en avoir été victime, je ne me permettrais jamais de minimiser ou disserter sur ces expériences), ces remarques ou discriminations, donc, ne sont souvent des barrières que dans la mesure où nous les acceptons.

Combien de fois m’a-t-on dit : « ha tu l’as fait ? Mais c’est pas féminin… Enfin, on doit pas se comporter comme ça, tu aurais dû craindre que… » Peur de prendre la parole en public au pied levé sur un sujet que je ne maîtrisais pas à cent pour cent et faire comme si ? Les hommes peuvent le faire chaque jour, pas les femmes ? C’est ce qu’on m’a dit. Peur de ne pas être approuvé par sa famille en choisissant ceci ou cela ? Honnêtement, je n’y ai jamais réfléchi. Je réfléchis habituellement à la moralité de mes actes, pas aux sentiments de mes ancêtres. Honte de répondre à une perfidie, d’avoir un plan de riposte quand on magouille contre vous ? Honte d’être remarquée ? Honte d’agir sans modèle ? Etc. etc. J’ai été élevée comme un « enfant » sans genre, comme une « personne » ensuite. On m’a inculqué de la droiture, de l’honneur, de la logique et de l’intelligence. Celle du cerveau et celle du cœur. Mais aucune peur, et Dieu sait que cela est un miracle. Donc, aux vues de mon expérience, être une femme résiderait dans l’état de peur et de honte, la nécessité d’agir en suivant des règles pré-établies, d’avoir un modèle référent. Balivernes. Bien sûr qu’il y a des parcours inspirants, mais pourquoi les regarder par le prisme du genre ? Quand j’étais plus jeune, j’admirais Kofi Annan et le Dalaï-Lama, Nelson Mandela, Desmond Tutu, Sœur Emmanuelle, Simone Veil, Jean Moulin, Steve Jobs, toutes les figures de la campagne Apple « Here’s for the crazy ones », et mon panthéon de Marie(s) bien entendu : Marie Curie, Marie Marvingt (Maria Ljalková et Marie Meurdrac sont arrivées plus tard).

Bien sûr qu’avec le recul je regrette qu’il n’y ait pas plus de femmes, que l’histoire les oublie (parlons d’Artemisia Gentileschi!) ! Bien sûr que je salue (et achète) les ouvrages tels qu’Histoires du soir pour petites filles rebelles et In Praise Of Difficult Women. Mais simplement parce que leurs destins sont également inspirants, et qu’elles ouvrent encore plus le champ des possibles. Pas parce qu’il est impératif qu’une fille ait des modèles féminins et un homme des modèles masculins ! Là, les féministes sombrent dans le « genrisme », si je puis dire. Avoir des modèles et sensé aider à vivre pour le meilleur, à tendre vers la meilleure version de soi et générer de la force et de l’espoir. Pas de la résignation et de l’amertume.

Le but du jeu de la vie, si je peux m’exprimer ainsi, est de passer outre tous les aspects mortifères de nos pensées et émotions, les transcender en quelque chose de constructif pour la communauté et nous-mêmes. Ou nous-mêmes et la communauté, dans le sens qu’il vous siéra mais en oubliant aucun des deux. Passer outre, « pass-over » c’est Pessah en anglais, la Pâque juive, bien sûr, mais que fait le Christ en ressuscitant à part triompher de la mort ? Nous portons tous la mort en nous, puisque nous mourrons tous un jour, que la vie est compliquée et dangereuse, brève et trépidante. Nous l’aimons pour ça, pour ses surprises aussi, ses coups durs lui donnent sa valeur. Plonger dans l’éternité de l’instantané et du risque zéro, comme notre époque semble vouloir le faire, me semble une tragédie absurde.

Absurdité en tant de sens : le risque zéro n’existe pas et n’existera jamais, le risque zéro au temps des terrorismes et des haines, au temps du réchauffement climatique ? Quelle est cette chimère ? Quel est ce mouvement d’autruche ? L’éternité de l’instant, la course au paraître et à l’approbation du groupe ? Elles reposent sur des non-communications. Chacun se figurant pouvoir se mettre à la place de l’autre, savoir ce qui lui plaira, ce qui est bon pour tous, ce qui doit être fait, etc. Et personne ne se pose de questions, ni à soi ni aux autres. Société étrange où chacun veut faire ce qu’il pense que la majorité pense être le bien. Ma phrase vous paraît hallucinante ? Pensez-y. L’ère des communications nous fait glisser dans la non-communication, l’ère de la transparence nous fait tendre à une uniformité molle au lieu de la voir comme la magnifique possibilité d’une polyphonie apaisée, où les échanges seraient enrichissants. Oui, je suis une licorne-bisounours-guimauve, mais je vous em… Je crois à cela, comme je crois en d’autres choses, je crois en la Lumière qui habite l’humanité et se réveille peu à peu. Je crois au réveil des subtilités : les consciences qui se verraient enfin flous, comme elles le sont en réalité, et commenceraient à se jeter dans un débat philosophique pour grandir en s’appuyant les unes sur les autres.

Alors, parfois, prendre du recul, réfléchir, accepter le monde tel qu’il est et élaborer une manière de le rendre meilleur, prier et attendre la réponse de Dieu… Prendre ces temps-là peut ressembler à la résignation, ou simplement un temps trop long par rapport au monde. Mais qui en est juge ? À qui devons-nous des comptes, au fond ? Si ce n’est à notre propre conscience, être fidèle à notre propre temporalité, et avoir confiance et élan vers quelque chose de plus grand que nous, quoi qu’on mette derrière. Le temps n’est qu’une illusion de perception, je vous le rappelle, une convention sociale. Alors hormis les horaires de bureau et celles de divers rendez-vous, le reste n’est que l’impression qu’on en a. Les réponses à toutes les questions de la vie, voire au sens de la vie, est impérativement à trouver individuellement, au service du collectif et avec lui. En aucun cas nous ne devons donner notre adhésion à un collectif sans visage et sans réfléchir à cette adhésion. Nous savons trop où cela mène.

« La conscience claire » de Jean-Michel Alberola

3. Bourse

« La dure sécheresse de se porter absent* » à ceux qui ne nous ont jamais considérés ni compris. Ceux qui nous auraient laissés au bord du chemin si cela leur avait été commode, si nous n’avions pas été utiles.

Mais ce n’est pas simple. Bien sûr que non. Parce qu’au fond, agir et bâtir pour les autres… c’est notre addiction. Laisser les autres douter et errer, prendre le temps de la panique, tandis que nous mettons en œuvre les solutions que la grâce nous fait entrevoir sur l’instant. Même pour ceux qui nous dénigrent, même pour ceux qui nous mésestiment, même pour ceux qui ne nous ne remercieront jamais et exigeront même qu’on s’excuse de ne pas avoir mieux fait lorsqu’eux-mêmes ne voyaient pas qu’il y avait à faire. Même cela.

Au fond, il n’y a que la trahison que nous ne tolérons pas. Le poignard dans le dos de nos principes. Le prétendu ami qui manœuvre à vous faire chuter, vous trouve gênant. La triste trahison par ambition, portée par une intime lâcheté : ne pas vouloir se donner les moyens, préférer la ruse et le mensonge.

Oh, non pas que nous soyons étrangers à la ruse, nous sommes si loin d’être des saints… Nous y sommes peut-être même passés maîtres, mais ne sortons nos armes qu’en légitime défense. Nous avons des tactiques, pas de coups bas ou de vengeance. Quand la charrette déjà bien pleine de gifles et de crachats — Dieu ce que le monde peut-être violent sans y paraître — nous nous retournons en montrant les crocs. Oh il faudrait se calmer, notre rage ne blesse que nous et nous empêche de « fêter ce qui est bien ». Car c’est cela la maxime qui dirige nos vies : « Recoudre ce qui est décousu, raccommoder ce qui est déchiré, laver ce qui est sale, remplacer ce qui est détruit et fêter ce qui est bien.** »

Même si… raccommoder n’est pas notre fort. Nous préférons de bien loin laisser les liens défaits en l’état. Nous ne désirons pas la souffrance de ces relations : cheval de somme harassé du fouet d’un groupe amorphe qu’il traine tant que possible, sans honnêteté.

Lassitude. Fatigue. Se porter absent. Mais comment ? Car la vie est faite de nuances et de détails, je ne vous apprends rien. Se porter absent serait blesser, aussi, ceux qui nous aiment. Ceux qui nous ont reconnus dans leur vie, qui savent avoir mis leur empreinte dans la nôtre, aussi. La plupart sont pudiques, leurs mots sont doux et légers comme des caresses. Ils ne sont pas indulgents envers eux-mêmes, ils nous ont pour cela, et réciproquement. Ils ont un attachement à la dignité, et aucune crainte du silence. N’ont aucune crainte d’appeler frère, de tendre la main qui a déjà été mordue cent fois. Mais ils ont encore la foi, ou l’élan. En somme, ils ont nos travers et cela nous réconforte de nous sentir moins seuls.

Ceux qui refusent de partager un silence avec nous, pourquoi le refusent-ils ? Quelle terreur leur rend cela insupportable ? Qu’ont-ils besoin de noyer sous des mots qu’ils vident de leurs sens, ne prenant pas le temps de les penser ? Qu’est-ce qui les pousse à n’approuver aucun de nos goûts, à ne se réjouir d’aucune de nos victoires ? À recouvrir de verbiage et de jugements ? Je n’ai pas de réponse.

Alors, la dure sécheresse de se porter absent qui a l’amertume de la haine de soi. Il doit y avoir un fond de martyrologie, se dire que ce n’est pas si grave et sûrement souffrent-ils beaucoup, nous devrions être là, comprendre, pardonner.

Bien sûr le pardon, bien sûr ne pas tenir rancœur, mais est-ce une raison pour continuer de souffrir à leurs côtés ? Pour ne pas accepter qu’ils soient ainsi et recommencent encore et encore ? Pour ne pas se prendre pour un saint pouvant tout endurer ?

Accepter sa faiblesse de ne pas vouloir souffrir encore, peut-être ne pas comprendre ce qui fait si mal, peut-être refuser une leçon de vie. Il y a déjà tant de douleurs imposées, déjà tant que l’on prend par droiture morale, pour pouvoir continuer à se regarder en face.

Se porter absent, pour une fois, et que se dénoue ce qui le doit.

*Tristan Tzara, in Sans coup férir

**Saint Césaire d’Arles

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1. Louvre – Rivoli

Je n’aime pas les photos des gens que j’aime. Je sais que cela paraît étrange, mais ils ne sont simplement pas eux-mêmes sur des souvenirs imprimés. Ils ne se ressemblent pas sur papier, quand ils ne parlent pas, rient pas, ne sont pas fous ou trop gentils. Ils ne sont pas eux-mêmes quand ils ne bougent pas, puisque cela n’arrive jamais.
Je sais, ça blesse certains que je n’aie pas leur image sur mon frigo, mes murs, ou autre. Mais c’est par amour que je le fais. Sur les photos, ils ne sont pas les gens que j’aime. Ils sont des silhouettes, des formes, des êtres humains. Peut-être est-ce à cause d’une déformation professionnelle. Une image, pour moi, est un document ou une œuvre d’art (même mauvaise). Je ne parviens pas (et Dieu sait que j’ai essayé) à créer une troisième catégorie.
Vous en conviendrez, garder des « documents » de gens qu’on aime est assez étrange, à moins que vous ne soyez archiviste, ce qui n’est pas mon cas. Je ne garde pas de traces ou de registres de gens en vie. En revanche, bien entendu, j’aime avoir une ou deux images, de beaux, justes, véridiques portraits des disparus. Vous savez, comme ces vieilles photos en noir et blanc, pleine de dignité et d’un certain reflet dans le regard qui trahit une personnalité. J’imagine qu’à ce moment-là l’image tombe un peu dans la seconde catégorie : œuvre d’art (qu’il faut comprendre dans une acception très large, pas seulement une œuvre digne de musées, mais une image créée, pensée pour être belle ou pleine de sens, ou les deux.) Alors, les sentiments sont partout, ils se dressent en mon âme face à ce genre de photos.
Je ne garde pas de trace photographique de mes souvenirs. Je n’aime pas cela non plus. Les couleurs ne sont jamais aussi vives que dans ma mémoire, la photo est toujours prise à un moment où untel faisait une tête étrange, l’image n’a pas d’odeur, pas de son. Quand je vois ce genre de moment figé, mon entendement se crispe, je ne parviens plus à retrouver les sons, les odeurs, l’atmosphère. Étonnant, n’est-ce pas ? Je sais. Une odeur, un son, une sensation peuvent me ramener tout un souvenir. Une image ne le peut pas. Une image me tient en dehors de ma propre mémoire. Et cela est douloureux.
Voilà, donc, pourquoi je n’affiche pas d’images de vous partout. Voilà pourquoi je ne garde qu’environ une image sur le million que nous échangeons (nous en envoyons tant dans l’ère des téléphones connectés). Je ne garde que celles qui me semblent bien prises, justes, bien construites. Pardon si vous n’aimez pas celle-ci, si vous ne pensez pas qu’il s’agit de la « bonne » ou la « plus rigolote », pas du « moment dont il faut se souvenir ». Pardon si elle ne correspond pas à la manière dont votre mémoire se créés, dont vous souhaitez vous souvenir de tel ou tel événement. Ce n’est pas un manque d’amour de ma part, loin de là. Je refuse d’être triste, exilée, exclue de mes propres souvenirs par des images qui ne me rappellent rien de vrai. Je ne veux pas que ces images remplacent celles que je garde si précieusement en mon âme, mon esprit, mon cœur… Quel que soit le mot que vous souhaitez employer. Voilà pourquoi je continue à accrocher sur mes murs des images qui me font penser aux gens que j’aime, aux moments merveilleux avec eux : des endroits où nous sommes allés, des rires partagés, l’art que nous avons contemplé… Mais pas de photos d’eux.
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6. Corvisart

La patience paie, disent-ils. Mais qu’ont-ils attendu, eux, durant des siècles? Quel manque a déchiré leurs entrailles toutes ces nuits où nous, nous n’avons pas fermé l’œil? Où étaient-ils quand nous n’attendions qu’une main, une seule, un signe même, rien qu’un signe? Bien sûr, ces réquisitoires n’ont aucun sens, bien entendu. Et eux ne sont que nous à un autre moment de l’histoire, comme le dit si bien Abd Al Malik.

Évidemment qu’on sait tout cela, qu’on l’a même fort bien intégré. Il n’empêche qu’on a des coups de sang, puisque le désespoir n’est pas vraiment notre fort, puisqu’à la question « tuer ou se tuer », il y a bien longtemps que l’on se sait répondre « tuer ». Heureusement qu’on sait depuis toujours que le crime ne paie pas. Vers 1 h, les nuits sans sommeil ni compagnie… Quand le goût de lire ne nous vient plus, quand on doute de nos prières alors qu’elles sont peut-être en train de se matérialiser, quand on voudrait hurler contre ceux qui se posent encore et toujours comme obstacle de nos énergies. Qui? Ceux qui se font un point d’honneur à plonger dans la noirceur. Les pessimistes et cyniques, pas comme nous… Bien sûr que nous le sommes aussi, mais comme un rempart alors que l’on tente encore de redresser le monde, alors qu’on épuise nos forces à sourire, rire, placer des fleurs à tous les coins de rue et des mots doux au fond des cœurs. Les besogneux, toujours nous. Et à cela on leur dit d’attendre? C’est facile à dire.

Alors attendre, Godot, ou un être de chair. Attendre un regard, attendre un frôlement, un mot. Attendre que son temps vienne, et que les nœuds se défassent, attendre que la justice immanente se fasse d’elle-même, parfois, ou que la justice des hommes soit rendue, attendre que nos vœux soient exaucés et nos efforts récompensés. Nous ne demandons ni honneur ni merci. Simplement le mérite, l’autorisation à être fier de nous même, et à faire comme il nous semble juste, puisque nous sommes seuls à la tâche, ne nous forcez pas au dégout de celle-ci, de grâce. Mais la dignité, ce n’est pas réellement votre fort, vous êtes plutôt dorures et grands discours.

Le temps n’est probablement qu’une chimère, mais qu’il est dur de s’en détacher quand tout semble immobile ! Le temps est une question de confiance, et bien sûr que nous savons que le miracle adviendra à force d’engagement, quand nous aurons enfin compris que la plus grande bataille se livre aussi en nous. Au fond de nos âmes, il reste toujours une part à convaincre, à changer, qui ne croît pas tout à fait, qui rechigne encore, qui… Qui est peut-être du côté de ces « eux » d’aujourd’hui. Quand celle-ci rend les armes, alors là, le temps des réponses advient.

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3. Parmentier

J’aurais dû me détendre, mais ce n’était pas si simple. Je ne tenais pas en place, je voulais traverser cette pièce m’éloigner de la foule. Cette moquette verte : mon existence se joue et quelqu’un d’autre tient les dés ?
La solitude n’est pas possible, il y a toujours quelqu’un à soulager, quelqu’un dont la blessure est plus mortelle que la mienne. Aider. Aider cet enfant qui ne respire déjà plus. C’est pour les vivants qu’on continue, les défunts sont en paix, eux. Tous les rites, mascarades pour soigner les survivants.
Alors porter la foule. Je reconnais Keira et d’autres. Nous avançons vers chez Manfred. Les murs sont couverts de salpêtre et de petits papiers adhésifs blancs portant mon nom. Bonjour, bonjour la famille, bonjour. Mon nom, encore mon nom, avait-il peur de l’oublier ? Assemblés ainsi autour du miroir où je me regarde, je pers le sens de ces mots, je ne me reconnais plus dans ces lettres. Je sais que nous devons prendre un train, c’est écrit. Beaucoup sont heureux d’avoir gagné un billet. Moi, comme toujours dirait-il, j’ai une appréhension sourde au fond des tripes. Nous sommes bien trop nombreux pour qu’il existe un billet retour. Les ombres de l’histoire ne me lâchent jamais, Lazare trouve cela précieux, lui.
Où est-il d’ailleurs ? À l’abri, il a écouté mes mises en garde et me laisse jusqu’au bout l’oublier et tenter de sauver les autres. C’est une habitude et un accord tacite, il me tirera d’affaire, après.
La grande place, les convois. Je commence à comprendre que je n’avais pas tort. Keira et Manfred se forcent à rire, pour ne pas se rendre à l’évidence. L’architecture est étrange, du plafond au sol, on tient cinq hommes assis les uns sur les autres, et le système de quinconce permet de stocker un grand nombre de gens. Je suis en dessous de Manfred, numéro 33. Nous pensons à la blague que Congo aurait faite. Mais il n’est plus là, il ne rira plus et nous n’aurions jamais dû prendre place. Nous ne reviendrons pas. Je le sais alors que retentis un grossier pastiche du Gloria.

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