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Apparemment je suis brésilienne

Ça ne se voit pas à ma ressemblance avec Cristina Cordula, loin de là. Je n’avoisine le mètre quatre-vingt qu’avec des talons de dix centimètres… Ça se voit à mes exubérances vestimentaires, ou à mes courbes. Aux regards furtifs des hommes, aux moues de dégoûts des femmes ? En tout cas c’est ambigu. Et pas évident à vivre. Non, vraiment pas. Quand on marche au son d’une samba imaginaire, avec délicatesse et langueur dans les rues de Paris, on s’en prend des remarques blessantes. Mais ce qu’il y a de plus, ce qui irradie, on pourrait dire, c’est l’invincibilité.
Certains peuvent prendre ça pour de la hauteur, mais ce n’est que la certitude que la vie est une fête ! Que la gravité est à reléguer ailleurs, je sais bien où, la misère je l’ai vue. Une misère qui ne s’imagine pas en terrain paradisiaque. Une misère que personne ne veut regarder. Une misère qui est la caricature de celles « moins pénibles au soleil ». Mais je viens d’un pays où l’industrie génère des sommes folles, où la démocratie marche aussi bien qu’ailleurs — avec de vraies élections sans trucages, je veux dire — mais où des enfants meurent de faim. C’est intolérable. C’est révoltant. Pour tout cela je veux réussir, je veux changer le monde. Et je suis invincible comme le soleil lui-même qui est ma seule vraie patrie. Je pourrais tout aussi bien être cubaine, pour ce qui concerne ces faits.Mais Cuba… Il y a quand même une autre charge politique. Le Brésil ce n’est que le rêve ! Enfin… on a eu notre dictature militaire nous aussi. On est tout de même un pays d’Amériques du Sud qui se respecte ! Vous voyez, je dédramatise… mais parce qu’au fond c’est derrière nous, et que je ne vis pas comme une offense votre ignorance. Moi je suis née en même temps que la démocratie alors… Personne ne se souvient du Brésil comme du Chili ou de l’Argentine. Nous nous avons le football : le roi Pelé ! Le Carnaval, et les mannequins. Je ne veux pas parler de chirurgie, ça me gonfle comme sujet pour être honnête. Vous avez des questions que je ne me pose pas. Et, en vrai, qu’est ce que ça peut vous faire que quelqu’un veuille changer de sexe ? Vous ne savez pas quoi répondre, c’est bien ce que je disais, on s’en fout. Et les mannequins ? Ça me gonfle aussi, mais pas pour la même raison. Oui, soyons honnêtes, c’est de la jalousie. Ça pourrait être une blague : une Brésilienne entre dans un bar… et là deux possibilités soit le bellâtre que vous aviez repéré vous sort une blague bien grasse et affligeante pour savoir si votre état civil correspond à votre apparence, soit il s’offusque qu’il y ait tromperie sur la marchandise, parce que… ben je ne ressemble pas vraiment à Gisele, Adriana, Alessandra et les autres… En fait, à Paris, être une Brésilienne normale, engagée dans des trucs pas fun comme le développement durable et solidaire, ben… c’est un peu nul pour draguer, malgré les apparences. On est peut-être un peuple que l’opinion générale, c’est à dire tout le monde et personne à la fois, ne peut pas prendre au sérieux. Je me le demande souvent. Moi-même je ne me prends pas au sérieux. Je ne peux pas le faire, c’est presque physique ! Pourtant une jolie fille, loin d’être cruche, si elle se prenait au sérieux et avait de l’ambition, elle irait très loin et très vite. Ben… comment dire ? Ça ne m’a simplement jamais traversé l’esprit ! Je vais à mon rythme, je ne cherche pas la route qui pourrait être la meilleure ou la plus impressionnante ou je ne sais quoi. Je trace la mienne. Oui, voilà. Je suis en Amazonie, par flemme et par foi je ne cherche même pas un chemin balisé, je suis mes envies qui sont une nuée d’oiseaux colorés et de singes facétieux à travers la végétation qui s’écarte à mon passage.
Dit comme ça, on voit bien le tableau non ? Si ! Celui du peintre naïf de chez vous ! Le Douanier Rousseau, voilà ! Vous voyez maintenant ?C’est comme ça que tu me vois marcher dans la rue, tous les matins, bien évidemment. Comment cela peut-il être évident ?

 

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Publié dans Flou, Textes épars

Bruit blanc

Tu me regardes, les yeux un peu dans le vague. Tu vas parler, je le sais. Parler pour ne rien dire de vrai, comme d’habitude. Parler pour noyer le poisson, pour ne surtout pas répondre à mes questions ou te livrer. De quoi t’as peur à la fin ? Qu’est-ce que je pourrais faire contre toi de ce que tu me confierais ? Que puis-je faire de plus pour mériter ta confiance ? Rien. Je le sais. Pour une fois je sais que le problème ne vient pas de moi. Ça ne peut pas toujours être le cas, n’est-ce pas ?
« Je n’ai pas le courage. » C’est bref, simple, lapidaire. Tu dis ça avec mollesse, et pourtant je le reçois comme un coup de canif à l’estomac. Tu n’as pas le courage… Donc c’est à moi de le faire. Bien sûr. C’est toujours comme ça que ça se passe. Avec tout le monde. Personne n’a jamais le courage alors on me tend le bébé avec l’eau du bain, parce que moi je n’ai ni cœur ni conscience, je peux le jeter tranquillement.
J’ai la haine. Contre moi. Évidemment. Parce que moi, je ne me demande jamais si « j’ai le courage ». Je ne me le demande pas donc personne ne se le demande. Logique. Personne à part les quelques autres comme moi. Ceux qui ne se le demandent jamais non plus. Ceux qui font, car leur sens du devoir et de la droiture est bien plus haut que leur sentiment. Bien plus grand, montagne qui fait oublier la forêt. Oui on est quelques-uns. Maintenant je le sais. On se soutient. Pas besoin de longs discours. Juste un regard, une main sur l’épaule. On sait bien que les « ça va » sont dépassés, que bien sûr ça va : c’est autre chose. Peut-être un peu de lassitude, un peu de solitude, un peu de découragement.
Quelque chose d’autre nous pousse. Moi, c’est la foi, c’est le souvenir d’avoir fait le choix de la vie et de l’optimisme ; et d’y tenir avec une rigueur incroyable. Je suis un guerrier de la joie, j’ai de la mélancolie plein les mains, des cicatrices de nostalgie sur le visage pour chaque larme que je n’ai pas versée.
Et tu n’as pas le courage… je ne comprends pas le concept. Mais je sais maintenant que ça me blesse, venant de toi, ton silence qui m’en demande encore plus… je ne peux pas continuer. Ça me fait mal de te le dire, ça me déchire de le penser. Parce que je tiens à toi, parce que je me suis attachée, parce que… tu sais bien. Ou peut-être pas. Dans les deux cas, c’est que je me suis trompée sur toi.
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Photo by NordWood Themes on Unsplash
Publié dans Rendez-vous à la prochaine Lune

2. Ternes

Lundi soir, il entre dans la rame avec sa guitare acoustique et son fédora qui lui cache la moitié du visage. C’est maintenant que ça va se jouer, il le sait. « Sur la brèche. » Cette expression n’a jamais si bien résonné en lui. Il va se livrer à ces inconnus, mais au moins il aura parlé à quelqu’un de ce qui le travaille.
Il passe la sangle autour de son cou, ajuste ses doigts encore et encore sur son premier accord, mordille encore un peu son médiator, et c’est parti.

« Je voulais faire une chanson d’amour, même si je n’y ai jamais cru.
Pour toi, j’en aurais fait une, tout a changé quand je t’ai connue.
Tu parlais, comme si tu lisais en moi, mieux que tous,
Mon cœur a chaviré, je ne voulais pas qu’on vienne à ma rescousse…

Je voulais pas aimer avant que t’entres dans ma vie,
Tu m’as souri et j’ai plus rien compris,
Y avait plus que toi partout où je regardais,
Tes yeux, tes mains, ta bouche, tout ce que je cherchais…

Et puis tu n’as plus rien dit, tu t’es éloignée,
Je sais pas pourquoi, je savais que ça arriverait,
Je suis même pas triste, aucune envie de pleurer,
Comme si tout ça je n’avais fait que l’imaginer…

Est-ce qu’on grandit quand on guérit de ses rêves ?
Est-ce qu’on grandit quand meurent nos espoirs ?
Est-ce qu’on grandit ou est-ce que l’on crève
Quand la nuit on ne croit plus au grand soir ?

Est-ce qu’on grandit quand on choisit d’être triste ?
Est-ce qu’on grandit à voir s’enfuir nos amis, nos amours ?
Est-ce qu’on grandit en rangeant au grenier nos vies d’artistes ?
Ou est-ce qu’on oublie que la vie est faite de carrefours ?

Est-ce qu’on grandit à vider et assécher son cœur ?
Est-ce qu’on grandit à accepter de marcher droit ?
Est-ce qu’on grandit à encaisser tous les heurts ?
Est-ce qu’on grandit à suivre les autres plutôt que soi ?

Comment savoir si on perd espoir ou si on ouvre les yeux ?
Comment savoir si c’est vaillance ou renoncement ?
Où commencent la sagesse, l’erreur, les adieux ?
Comment savoir quelle partie de nous ressort gagnant ?

Est-ce qu’on grandit à s’accrocher à des citations ?
Elles disent tout et son contraire…
Est-ce qu’on grandit en se posant des questions ?
Est-ce qu’on grandit en étant ferme ou en se laissant faire ?

Est-ce qu’on grandit en se satisfaisant de ce qu’on a ?
Est-ce qu’on grandit en chassant toujours les étoiles ?
Est-ce qu’on grandit à l’effort de la foi ?
Est-ce qu’on grandit en baissant les voiles ?

Est-ce qu’on grandit quand on se dit qu’on tiendra la distance ?
Quand on sent que l’attente est longue, mais finira ?
Est-ce qu’on grandit à prendre des paris, à défier l’existence ?
À ne jamais baisser la garde de l’espoir, pas quitter le combat ? »

La sonnerie retentit, c’est là qu’il devait descendre, sans un mot supplémentaire il se glisse entre les portes. Je n’en saurai jamais plus, ses questions restent suspendues en l’air au-dessus des voyageurs qui n’ont rien écouté.

 

 

Photo by Jefferson Santos on Unsplash

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Apparemment je suis chilienne

Mais je n’ai pas d’accent en français. C’est parce que je suis née ici, en fait. Ce sont mes parents qui ont fui le pays. Cette satanée dictature. Ces disparitions, cette peur. Et puis ils étaient communistes, alors forcément, quand on vous laisse le choix entre la mort ou la fuite… Ils s’étaient réfugiés aussi vite que possible, le jour où on a assassiné Neruda, à l’ambassade de France. Mon père connaissait bien les diplomates, les soirées culturelles ont ça de bon. Et ma mère avait eu à faire plusieurs fois aux services consulaires en tant que juriste.Mes parents, paix à leurs âmes, appartenaient à l’intelligentsia naissante de notre nation hispanique. Il fallait les voir, sur les photos de l’époque, à la mode européenne. Ma mère avec une robe trapèze aux couleurs sûrement éblouissantes, et mon père en costume rayé, portant moustache et gomina. Une autre époque, où ils fumaient comme un pompier sans se douter que ça les tuerait…
Ils ont tout laissé derrière. Le reste de la famille a traversé la dictature sans encombre. Enfin, si l’on met de côté la terreur et l’inquiétude permanente. Car avoir un enfant à l’étranger, c’est toujours un peu suspect. Jamais de politique, jamais de social, dans les lettres qu’ils s’écrivaient. On pourrait dire que ces lettres sont vides. Mais non. Tout le contraire. Il y a l’essentiel : l’amour et la tendresse. Des pensées chaleureuses, du quotidien banal, mais qui conserve un lien incroyable.Quand je suis retournée pour la première fois au pays… enfin, quand j’y suis allée tout court… justement, cela semblait être un retour. Je connaissais mes cousins comme si j’avais grandi avec eux. C’était émouvant en deux sens : apaisant et déchirant.
Ce n’est pas normal de connaître aussi bien un pays, une culture, une famille, que l’on n’a jamais vue ! Il y a quelque chose dans votre esprit qui vous dit que cela n’est pas naturel. En fait c’est à ce moment-là qu’on ressent la déchirure. J’ai été violemment projetée dans la douleur de mes parents quittant ce pays pour n’y remettre les pieds que vingt ans plus tard, avec un enfant d’autant. Ils n’avaient passé que douze ans de plus au Chili…
Ils ont alors fait le choix de retourner vivre là-bas. De tirer un trait sur leurs années françaises. Ils voulaient reconstruire le pays. S’engager dans une mission supérieure à eux-mêmes. Et surtout laisser loin derrière une vie morne, grise, terne, d’une intégration qui ne s’est pas si bien passée que ça.

Se retrouver du jour au lendemain simple professeur d’espagnol dans un collège de banlieue poisseuse quand on était le plus grand spécialiste de littérature contemporaine francophone de tout le Chili, c’est douloureux. Même quand on sait que cela représente une chance inouïe, qu’il aurait pu comme tant d’autres, devenir chauffeur de taxi ou plongeur en restauration. Ma mère s’en était mieux tirée. Ça aussi, tout communistes et progressistes qu’ils étaient, ils ont eu du mal à l’encaisser.
Des juristes qui parlent un français impeccable et connaissent le droit sud-américain, ça ne courrait apparemment pas les rues, et les grandes entreprises commerciales en avaient cruellement besoin. Elle a mis de côté ses idéaux pour garantir le confort matériel de notre famille.

Les deux premières années ont été les plus dures. L’éloignement et l’exil, bien sûr, surtout quand deux mois après leur arrivée ma mère me donna naissance. Malgré toute l’aide et la gentillesse déployée par les réseaux d’amitiés et de diplomatie, la douleur de devenir mère sans sa mère à ses côtés était terrible.
Après, une vie sans histoire. Vraiment rien n’a dire sur moi en tant que personne. Bel exemple d’intégration réussie. Scolarité exemplaire. Devenue journaliste parce que j’ai la question politique et le débat dans le sang. Et je vis maintenant entre Santiago et Paris, façon oiseau migrateur, sans avoir fondé de famille parce que je refuse d’en déchirer une nouvelle entre deux lieux si distants.

C’est pour ça que tu me croises au théâtre, ce soir, bien évidemment. Comment cela peut-il être évident ?

Photo : Casa Central de la Universidad de Chile

Publié dans Rendez-vous à la prochaine Lune

2. Menilmontant

Tu sens que ça gonfle, que ça gronde, que ça grimpe. Tu ne sais pas ce que c’est. Ça fait deux ans, tu n’as toujours pas pleuré. Tu ne te trouves toujours pas légitime, c’est toujours plus important de tenir pour les autres. Mais ça t’étrangle de plus en plus, c’est un murmure aquatique de plus en plus proche de tes cils. Un jour faudra que ça sorte. Mais ça ne sortira pas, pas encore, et puis ce n’est pas le moment, il y a la vie. Cette vie que tu aimes passionnément, ces éclats de rire, ces défis à relever, ces promesses à tenir ! Et tu as un peu peur du moment où ça viendra. Car plus ça va… Plus le temps passe… Plus ce sera prodigieusement dur à vivre, à expliquer. Et est-ce que tu trouveras quelqu’un à ce moment-là, pour t’écouter ? Quand ce ne sera plus le moment du deuil de personne. Tu n’y avais jamais pensé de la sorte… Tu trouveras bien, Dieu, pour ne pas le nommer, t’apporteras quelqu’un à ce moment-là.Il l’a fait déjà. Au moment même où ce fut si dur, à la première seconde où tu t’es presque effondrée, mais où il fallait faire… Il fallait trouver des mots qui ne venaient pas. Pour une fois les mots ne venaient pas. Traitres, déserteurs ! Et lui, il t’a dit une phrase toute bête. Le genre de phrase qu’on regrette de dire parce qu’elle est idiote et plate. Mais… C’est exactement celle qu’il fallait. « C’est tellement triste, n’est-ce pas ? » Un jour il faudra que tu aies le courage de lui dire à quel point cette phrase t’a soutenue. Un jour…

Putain deux ans… Il s’en est passé… À la fois tant de chose, et à la fois rien du tout. Tu es coincé dans une double perception de vitesse et de stagnation. Comme si tu regarder le monde courir si vite autour de toi, et toi, immobile, tu commences à avoir la nausée. Mais ce soir, tu te sens danser au bord du gouffre, ou plutôt la fin d’une époque. Comme si tout allait se défaire sans prévenir… Bien sûr il y a les changements à venir que tu connais déjà. Trop. Trop d’un coup, trop a encaissé, trop compliqué. Tu ne vas pas pleurer pour ça non plus, surtout parce que ce n’est pas triste. Le bonheur des autres, c’est aussi ta joie. Se focaliser là-dessus. Le meilleur, toujours. Être un proton : toujours positif.

Il faut que tu écrives. Tu ne sais pas quoi. Tu sais que ce poids dans ta poitrine, ce que les autres appellent peut-être du chagrin, toi, tu l’écris. Certaines images reviennent, et des prises de conscience. Tu ne sais pas ce que tu as compris de ces jalons : amis qui s’en vont, amis qui murissent, et toi dans ta glace qui prend des cheveux blancs avec sourire et espérance.
Tu as compris. Tu ne sais pas vraiment quoi, et tu sais encore moins qu’en faire. Mais tu as compris quelque chose. Les pièces tombent à leurs places dans le puzzle, maintenant. Tout est parfaitement logique et imbriqué, maintenant.Mais les mots ne viennent pas. C’est confus et limpide à la fois. Singulier, bien singulier… Et là tu penses encore qu’on s’inquiètera à tort pour toi. Parce que toi, tu vas bien. Tu es heureux, car confiant. C’est dur à comprendre, car tu es heureux… un peu comme un boxeur dans les cordes : encaisser les coups encore un moment, et soudain, lancer le crochet du droit à la mâchoire de l’adversaire, et finir vainqueur. Voilà ce que tu ressens au fond de tes tripes. Voilà où tu en es vraiment. Tu restes ouvert à toutes les possibilités, sans rien attendre de précis, tu t’attends à tout.

 

Photo : Jeanne Menjoulet

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Apparemment je suis une juive de Bosnie

Je n’ai vraiment pas de chance. On est quoi ? Peut-être 1 000 survivants, grand maximum, à tous les drames des siècles. Oui pas que du XXe, pour arriver jusqu’ici on a déjà fui Isabelle la catholique, la grande massacreuse de Maures et autres impies. On est arrivé avec notre langue, un genre d’espagnol mal écrit, qui s’est mélangé à la langue de ces montagnes.
On a découvert la neige ! Et le froid, la raideur du climat dans son ensemble. Pensez-y : on venait d’Andalousie, on a traversé toute l’Afrique du Nord pour remonter dans ce coin-ci de l’Empire ottoman.

Donc je suis de Sarajevo. C’est beau Sarajevo, c’est la diversité, Sarajevo.
Vous savez qu’il y a des dizaines de chansons à la gloire de Sarajevo ? Et toutes d’avant le siège, qui rendent gloire à la ville d’où je viens, à son âge d’or où nous vivions tous ensemble. On vivait bien, les Juifs étaient commerçants ou médecins. On ne demandait rien à personne.
Il paraît qu’au début de la Guerre, oui celle-ci, avec une vraie majuscule en lettre gothique, on était environ 14 000 en Bosnie. On a été massacré. Purement et simplement. Comme les Serbes et les Gitans. Plus de 10 000 morts. Les autres avaient pris le maquis avec les Soviétiques ou s’étaient fait la belle en passant par la Dalmatie et l’Italie.
Après tout ça, beaucoup sont partis en Israël. Comme partout. Mais ma famille est restée. Restée aussi quand on nous a proposé d’immigrer en 1991. Mon père était yougoslave. Profondément yougoslave ! Il croyait encore à notre belle fédération, et même au socialisme autogestionnaire, encore… Les non-alignés, tout ça. Mais tout ça, c’était foutu. Bien foutu.

Alors voilà la profondeur abyssale de mes yeux, apparemment, des siècles de souffrances, et quelques années de guerres. J’aurais décidé de partir après ça.
Après ? Ce n’est pas très logique… Avoir passé le titisme en Yougoslavie, avoir survécu à cette putain de guerre fratricide où les nôtres n’étaient même pas vraiment au nombre des belligérants, pour partir après ? Enfin, admettons.
Disons que j’étais traumatisée, orpheline peut-être, que je voyais tout cela recommencer, et que j’ai choisi la France pour me réfugier. La France ? Se sentir bien dans un pays qui a aussi vendu ses juifs ? Mais enfin… Je suis passée chaque jour de mon enfance sur le pont Eiffel, à Sarajevo, et il y a en France des Séfarades, comme moi, et je parle la langue : prestige de la culture jacobine, napoléonienne.
Napoléon ce n’est pas rien pour nous. Vous avez lu La Chronique de Travnik ? De notre Prix Nobel, Monsieur Ivo Andrić ? Notre au sens de Yougoslave. Pas de Juif. Je suis Yougoslave, avant tout. Enfin j’étais… Il n’y a plus de Yougoslavie, vous le savez…
Mais ce n’est pas la question, de toute façon. Vous ne l’avez pas lu ? Et Titanic ? Toujours du même auteur ? Bon… ben, il raconte tout ça. Notre attachement à ce pseudo-héritage, alors qu’il est resté quoi ? Dix ans environ… Pas le temps de faire grand-chose, mais ça a marqué nos esprits. Les valeurs démocratiques, la littérature, du rêve et des concepts…

Arrivée en France je me serais bien intégrée. C’est toujours ce qu’on fait quand on veut survivre, on se calque aux gens autour. Donc je serais arrivée vers mes 18 ans, pour faire des études, officiellement, mais plutôt partie pour rester. Des lettres. Oui, des études de lettres, c’est féminin, et puis je parle déjà bosniaque, français et hébreu parfaitement, j’ai de bonnes bases d’allemand et de russe, rendons grâce au passé soviétique et germanophile de notre économie fédérale ! J’aurais appris l’espagnol en plus, pour retrouver l’histoire séculaire de mon peuple, et me voici à un peu moins de trente ans embarquée pour être une interprète à Bruxelles, puisque viscéralement, je suis pour l’Europe de la Paix.

C’est pour ça que tu me croises dans le Thalys, ce matin, bien évidemment. Comment cela peut-il être évident ?

 

Photo : Smooth_O CC-BY-SA

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Apparemment…

Apparemment la question de l’appartenance est centrale dans notre identité. Ou plutôt, c’est une bonne question pour beaucoup. Une question qui obsède tellement les gens qu’ils y trouvent des réponses délirantes, seuls. Des « déductions » factices, des fables d’origines diverses et assez inattendues, qu’ils me plaquent au visage, sans questions ni procès.

Apparemment mon visage se prête à des drames millénaires. Ce qui me frappe à chaque fois, c’est la complexité de ces identités. Je voudrais questionner leur logique : comment en arrivent-ils là ? La question me préoccupe sincèrement. Ils impliquent toujours des destins assez tragiques, complexes au moins.

Apparemment les apparences sont importantes. Apparemment je suis « typée » et je dois comprendre leur volonté de réponses.

Apparences :

Sexe : femme ; visage : rectangulaire ; yeux : bruns, reflets verts, forme d’amande ; sourcils : épais ; nez : droit, avec une légère bosse sur le côté droit ; bouche : charnue et très dessinée ; cheveux : long, bouclés, bruns ; peau : pâle à tendance olivâtre ; taille : un mètre soixante-dix ; poids : soixante-cinq kilogrammes ; silhouette : en guitare ; musculature : peu développée ; style : classique, tendance bohème ou rétro, ne porte pas d’alliance.

Vous avez la toile de fond, à vous de projeter.