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9. Saint-Philippe-du-Roule

Minuit. Elle ne sait pas où elle est, elle ne connait même pas cette ville. Elle est là pour elle, cette petite qui se noie dans des sentiments trop grands pour elle. Mais qui a résolument décidé de ne plus en avoir peur. Parce qu’elle a choisi son héritage : la foi. Et la peur va à l’encontre de ceci, d’elle-même donc. Qu’elle est belle, cette petite. Elle a grandi. Si elle ne lui ressemblait pas tant, elle ne l’aurait pas reconnue. Mais là, elle est le reflet plus moderne d’elle-même. Cheveux plus fins, plus de maquillage, corps moins marqués par les années. La petite pense qu’on choisit ses héritages. Mais il faut aussi que l’héritage te choisisse. Ici la question ne se pose pas. Tellement pas. Mais elle va devoir l’aider, il y a une leçon qu’elle a perdue en chemin. La plus centrale, selon elle, qui jusqu’à son dernier souffle a aimé son défunt mari. Adoré, presque, mais on adore que Dieu… Cette petite, sa petite. Elle s’est égarée. Elle est tombée, mais s’est dit que ce n’était pas pour elle, l’amour heureux, la famille, tout le reste. La base de l’existence, quoi. Qui a pu lui mettre dans la tête que ça n’existait plus ou qu’un couple était forcément malheureux ? Pas elle. Certainement pas. Cette petite reine, bien sûr qu’elle a un roi quelque part, qu’elle aimera pour la vie et plus longtemps encore. Et qui l’aimera, la soutiendra, sera un refuge et un port. La petite l’a entendue, elle vient de se retourner. Elle pleure.
« Mais non ma chérie, ma merveille, ne pleure pas. Tu y as droit. Ce n’est même pas une question de mérite. C’est un droit. Dieu ne nous a pas faites pour nous morfondre ou nous complaire dans la souffrance. Dieu ne t’a pas fait comme tu es pour fuir le monde, la vie, la joie. Pour n’assumer que le pire, et seule de surcroît. Non. La Sainte-Vierge m’entend, tu sais que ce n’est pas possible, tu le sais que ce ne peut pas être que ça. Tu as le droit, la grâce comme je l’ai eu, de trouver un homme, pour la vie, et tout ce que ça comporte. Sèche tes larmes ma belle reine, et vas de l’avant, sois heureuse, porte vraiment mon héritage, le meilleur, le plus doux. Je suis là. »
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11. Arts-et-métiers

« Qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ? »

Sa voix s’énervait contre ce téléphone qui ne lui avait rien fait, et des sanglots se mêlaient peu à peu son discours. Un soir, métro, sortie de boulot, tristesse. Rien de plus à dire ? Je souriais en coin en entendant cela, sachant très bien que ce genre de phrase n’est jamais suivie d’un silence, tant s’en faut. J’allais pouvoir écrire, faire ma voyeuse littéraire. Il y a toujours plus à dire :

« Tu sais quoi, on se fait piétiner, parce qu’on n’est pas capable de cruauté. Je te jure, c’est ça le problème. On peut pas se réjouir du malheur d’autrui. On peut pas prendre notre pied à voir quelqu’un souffrir. Je comprends vraiment pas comment ils font, les autres, pour dire avec le sourire “il va le sentir passer” je comprends pas. Quoi ? Elle ? Elle j’en sais rien. Je te dis. Je sais plus rien. Je sais qu’elle est du genre à toujours arrondir les angles, voix posée et mots choisis. Y a qu’elle qui peut se mettre en travers de sa propre route, ses doutes ou ses complexes, qu’est-ce que j’en sais ? Et je t’ai dit, quand elle se met en colère ? C’est froid, c’est définitif, mais mesuré, tellement mesuré. Élégant. Oui, j’ai toujours trouvé ça un peu sexy les gens en colère, c’est une question de tension dramatique, je sais pas. Un peu comme dans les tragédies : une émotion pure. Moi je sais pas faire ça. Je sais pas me mettre en colère, tu le sais. Parce que c’est toujours à moi que j’en veux, au fond, de pas me faire respecter avant. L’échec du langage aussi. De pas trouver les mots pour exprimer les limites, et se retrouver comme un con quand elles sont toutes franchies. Tu vois ? Ha ? Oui… Peut-être, oui. Je sais pas. Ha oui clairement. Non là t’exagères, tu peux pas dire ça. Et pourquoi ce serait forcément moi le problème ? Ça m’agace qu’elle me fasse me sentir comme ça… Oui, agace, c’est le maximum que je puisse faire là. Ben… parce que… t’as pas vu son sourire toi, t’as pas vu ses yeux ou ses mains. Au fond tu cherches quoi là ? Que je fasse comme toi ? Ou que je retourne à mes bonnes vieilles habitudes, que je sorte jamais de ma zone de confort ? C’est pour mon bien ou pour le tien ? C’est parce que tu veux pas que je souffre ou parce que tu veux pas savoir si ça marche pour les autres ? Tu veux pas savoir que certains ont le courage de jouer tout à pile ou face ? Non, c’est pas contre toi que j’en ai… Pardon. Mais d’ailleurs c’est même pas à pile ou face, ça je sais faire, ça je sais très bien faire. Je suis toujours dans l’excès, alors que je me méfie toujours des gens excessifs. Faut que j’apprenne l’entre-deux, la patience, la tiédeur, aussi, à un moment. C’est ça la vie quand même, c’est apprendre des trucs. Oui je douille, mais c’est pas la question. Je ressens pas une douleur habituelle, c’est pas insupportable, c’est le genre de douleur qui te fais dire que t’es en vie. Non ce qu’il faut que j’arrête, c’est d’être une girouette dans ma tête. C’est ça le plus insupportable. Non, je suis pas en train de dire que le problème c’est moi, c’est pas ça. Mais tu sais, quand une situation te convient pas, que tu peux pas la changer seul, ben faut aussi changer ta manière de percevoir la situation. Et puis va falloir que je bouge, je sais pas dans quel sens… que je passe à l’attaque ou que je passe à autre chose. Ben c’est pas simple, y a quand même plein de paramètres, plein de données à prendre en compte. Oui, je sais que je suis pas un ordinateur, l’image était mal choisie, rebondis pas la dessus, je t’en prie. Ce que je veux dire c’est que… enfin tu sais ça me pousse aussi à être face à moi-même au lieu de me fuir, à savoir ce que je veux vraiment dans ma vie, à me livrer, aussi. Et ça, je fais pas, tu sais que je le fais jamais sincèrement, toujours en surface, dans l’anecdotique, ou quand ça me permet de me tenir encore à distance de ce que je ressens. Tu sais que c’est comme ça que j’utilise les mots : comme un protège-cahier de la vie. Mais non, putain arrête. Je te fais pas une dépression, c’est pas toxique. Tu peux pas comprendre que : ouais, c’est pas optimal, ça me donne des coups de sang et l’envie de taper dans les murs, mais genre quinze secondes, même pas, et j’ai une telle joie le reste du temps. J’ai plus ce poids dans la poitrine que je traîne depuis des années, j’ai plus ces larmes qui traînent sous les paupières sans jamais tomber, j’ai la banane, putain ! Je souris ! Tu seras pas là quand ça ira mal si je continue ? OK. Je note. Mais non, t’inquiètes, moi je serai là quand toi ça n’ira pas. Parce qu’on a pas la même conception de l’aide. J’ai une propension à l’écoute, à la compréhension. Hein ? Non ! Mais non c’est pas une question de pardon ou de validation. Comprendre c’est toujours pas excuser, on a déjà eu cette conversation 100 fois. Ouais. Non je t’entends plus, si c’est vrai, y a un type qui massacre une chanson là, écoute. T’entends ? Ben voilà. Je te rappelle. Ciao. »

Effectivement, même pour moi juste à côté, il m’était difficile de me concentrer sur sa conversation plus que sur la criminelle reprise d’Il suffira d’un signe. Fort à propos, non ? « Regarde ma vie, tu la vois face à face, dis-moi ton avis que veux-tu que j’y fasse ».

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10. Duroc

Crâne rasé, deux piercings au cartilage de l’oreille gauche, moustaches impeccables à la Poirot sur une barbe de deux jours, perfecto moka et longues jambes fines habillées de noir. Comme tous les jours il s’assoit dans le métro et regarde toujours cette femme parfaitement antipathique qui semble exaspérée à l’extrême par le concept même de transports en commun : d’autres usagers.
En sortant sa lime et le prototype de bouton de porte qu’il n’avait pas encore fini de polir de sa besace, son esprit retourne vers lui. Cet homme à qui il a donné son cœur hier, et qui n’en a pas voulu. Plus que cela, il l’a piétiné avec cruauté et ironie.
Ça ne lui suffisait pas de lui répondre qu’il ne lui plaisait pas, il avait été pris de la soudaine envie de faire une liste exhaustive de tout ce qui était détestable chez lui. La liste était étonnamment proche de tout ce qui rendait bien service en permanence : sa capacité à rire de tout, à jouer les médiateurs, à être sympathique et serviable avec tout le monde tout en gardant une solide éthique et un sens de la fidélité à toute épreuve. Il jugeait « débectant » Le mot le laissait rêveur. Était-ce sa faute à lui, au final, s’il n’avait jamais appris qu’à oublier de se regarder lui-même pour se mettre au service des autres ? Un jésuite lui avait dit un jour que c’était de ce type de lâcheté qu’étaient faits les prêtres : la fuite de ses émotions propres dans les secours portés aux autres.
Il lève les yeux sur la fille excédée, qui souffle bruyamment en levant les yeux au ciel chaque fois qu’un passager s’approche à plus d’un mètre d’elle, ce qui revient à le faire en continu, à cette heure-ci. Cela l’amuse, il sourit en coin. Message : « Peux-tu passer récupérer les enfants ce soir, on sort avec Guillaume, merci bisous. » Sa sœur. Le message précédent de sa part était « Il faut que t’arrête d’être aussi gentil. » Ironie. Une sorte d’amertume et de tristesse se font ressentir, moins de 2 secondes, avant qu’il rie du cocasse de la situation.
Son arrêt. Il descend, en passant devant la jeune fille exaspérée, il lui touche le bras et lui souhaite une bonne journée. Elle reste interdite. Il sourit largement en descendant de la rame, se laisse emporter par cette vague de joie et d’humour, comme chaque matin. Aider par la musique et la passion des autres, il respire librement en s’oubliant encore. Il a fait le choix de la vie et de la joie, il y a longtemps, peu importe comment, peu importent les modalités : il veut transmettre ce choix.
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À propos de simplicité

Je voudrais écrire des textes à l’eau de rose. Pour aider les gens, en fin de journée, quand ils sont persuadés que la vie ne vaut plus rien. Alléger la pesanteur du monde. Être un opium, oui… Peut-être… Une duperie, un leurre, un divertissement. Peut-être. Ou alors, comme je préfère le voir : un autre chemin, une inspiration, un exemple de simplicité et de bonheur. Oui, le bonheur nous échappe peut-être, car nous ne savons pas être simples. Être francs. En un sens, je le crois absolument. 

Écrire des histoires où tout va bien. Imaginez : ils se rencontrèrent, il lui dit des mots doux et plaisants, elle le lui rendit bien, ils prirent un verre, se revirent, plusieurs fois, emménagèrent ensemble, se disputèrent plusieurs fois, car on ne peut pas être d’accord sur tout, se réconcilièrent à chaque fois, vécurent heureux. Fin de l’histoire. Je vous entends déjà. « C’est banal, ça n’a rien d’intéressant, ça peut arriver à tout le monde ». Vraiment ? Combien de personnes autour de vous ? Tandis que vos récits d’amour défait, de violence, d’angoisse… Sont devenus des scenarii si probables. Juste un peu plus ternes, parce que votre vie n’a pas de narrateur. Pensez-y. 

Pensez-y la prochaine fois que vous chercherez à lire entre les lignes d’une conversation, que vous chercherez un mensonge ou une vérité cachée. Pensez à ce qu’un auteur de roman de gare aurait écrit ! Pensez à la simplicité, à l’évidence ! Déconstruisez les schémas, les tactiques et les interdits dans lesquels on se perd ! Retrouvez la spontanéité enfantine, la joie ! 

J’aurais voulu écrire des romans à l’eau de rose, mais comme je n’y arrivais pas… J’ai pensé cette simplicité, et je me suis dit que même des écrits plus introspectifs, peu romantiques, pouvait émaner de la même source, approcher aussi à la volonté de toucher les gens, leur parler directement et, pourquoi pas, tendre à l’orgueil de vouloir changer leur vie. Je crois que c’est ce que je fais, en tout cas ce que je souhaite faire.

Je suis comme Tzara, je suis une punk des quartiers chics, je veux choquer le bourgeois en lui adressant un sourire franc. Lui expliquer que les procédures et la bien séance ne sont là que pour le protéger de sa terreur d’être libre. Que la simplicité est à portée de main, que la bienveillance est une maladie contagieuse. Pour autant, la confiance n’est pas aveugle, pour autant, je tiens à ma gravité, à mon profil de triste sire certains soirs d’allégresse. Parce qu’il ne s’agit pas d’oublier les comptes de la souffrance et des injustices. Il s’agit de ne pas succomber à la fatalité et l’attentisme. Se lever, sourire malgré tout, et tendre l’oreille et la main. Apporter sa pierre à l’édifice d’une vie meilleure, et ne pas ajouter à la tristesse du monde. S’oublier dans une lutte infiniment plus grande que soi : faire son possible pour bouleverser, enchanter, alléger, l’existence des gens que l’on croise.

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Adiós

Parfois le langage est un échec, il faut toucher à cela. À ce manque de mots. À ces mots qu’on voudrait ne pas trouver, aussi. Parce qu’ils ternissent parce qu’ils amoindrissent ce qui est au fond du cœur. Non, pas du cœur d’ailleurs, c’est plus profond que cela. Il n’y a pas de mot. Il n’y a surtout pas de langue. Parce qu’un langage, c’est lié à une culture, à une terre. Alors ce serait salir. Parce que ce qu’on ressent touche à l’universel. Et puis, faire rentrer dans des mots quelque chose de vaste comme un océan, quelque chose de grand comme la musique… Ça ne sert à rien. Ça ne sert à rien au sens destructif du terme.

S’il est vrai que « tout m’est permis, mais tout ne me construit pas » alors faire rentrer une émotion dans des mots, au chausse-pied voire à la tronçonneuse, cela ne devrait pas se faire. Et pourtant, pourtant nous avons trop peur pour nous taire. Alors nous parlons. En mots creux, en phrases vides. Nous parlons de ce que nous n’arrivons pas à appréhender. De ce trouble, de ce séisme au fond de nos tripes, sur lequel on n’arrive pas à poser le doigt. C’est peut-être cela, l’âme? C’est peut-être cela, l’âme. J’ai le cœur au bord des lèvres. Et il refuse de sortir. Bien sûr, je pourrais chercher. Chercher des heures ce qui me bouleverse tant. Mais cela est vain. Je trouve cela vain. Parce que là n’est pas la question. Il suffit juste, juste exactement, de se rendre compte qu’on est bouleversé par cette figure ridée qui nous rappelle toutes les autres figures ridées que nous avons pu croiser dans nos vies. Cette figure qui chante et qui rit et qui aime et qui espère, qui a construit tant de choses, qui a porté l’amour plus haut que tout, et s’en est allée. Comme toutes les autres figures ridées que l’on a eu la chance de croiser dans nos vies. Et ça fait mal.

Mais ça fait rire et chanter aussi. C’est ce que fait la douleur quand on est d’une certaine latitude ou qu’on se reconnait dans une certaine attitude. La douleur fait chanter. La douleur fait créer pour survivre. Pour ne pas être seul. Parce qu’on est jamais seul. Parce que la douleur nous soude, et pour être encore plus fort, plus vivant, plus nombreux, il nous faut nous refléter dans les milliers de miroirs que sont les notes, les sons, les images, les regards. En chantant, on multiplie nos âmes. Chaque note, chaque son résonne, se fait écho, se fait miroir. Il y a tant d’images, tant de son. Et si peu de mots…

Pourtant je suis en train d’écrire et je ne le voudrais pas. Je voudrais laisser un silence sur cette émotion… invraisemblable. Mais j’ai peur, alors je ne le fais pas. J’ai peur alors je parle et j’écris. J’ai peur de ce que je ne comprends pas, de ce que je ne mesure pas.

Peur, par-dessus tout, de ne pas être digne de l’amour qu’on m’a légué. Ce n’est pas une question de décevoir, non. Non. C’est une question de dignité. D’être face à soi-même. De prendre la suite sans rien gâcher. Saisir la chance à sa juste valeur. C’est une question morale, éthique, une question d’amour. C’est effrayant de se dire qu’on ne peut peut-être pas donner autant d’amour qu’on en a reçu, qu’on gâche de ce qu’on nous a donné sans mesure alors qu’il y avait si peu de tout autour. Si maintenant qu’on a, on était plus capable d’aimer? Alors on aurait vraiment tout perdu. Et non pas tout gagné. La réflexion est vertigineuse. Ma terreur est vertigineuse. Alors je voudrais laisser un silence, mais je continue à parler dans cette immense pièce noire d’avant le lever de rideau. Avant que tout commence ou recommence. Parler pour témoigner, pour faire allégeance à ma volonté d’aimer jusqu’au bout à la hauteur de ce qu’on m’a aimé dans ces regards de bienveillance. Je voudrais donner autant. Ma peur montre peut-être que tout cela n’est pas vain, et que je n’en suis pas si loin. Je ne sais pas.

Je ne sais pas si je veux comprendre le sens de tout cela. Regarder en face que je suis terrifiée de ce que je ressens. Terrifiée d’avoir tant d’amour et de violence dans le cœur. Une radicalité incoercible, comme le vent. Terrifiée de me lancer d’un seul coup dans le grand feu de la vie. Je veux m’y consumer entièrement, cette folie me terrifie. La violence que j’ai de vivre, de donner. De vivre à pile ou face, à qui perd gagne. Une infime partie de moi reste terrifiée de me voir si convaincue que « c’est en donnant que l’on reçoit, c’est en s’oubliant soi-même que l’on se retrouve ». La même tient pour acquis que l’amour est fait pour blesser et être blessé. Je voudrais la faire taire.

Tenez, prenez mon cœur, il n’a aucune raison d’être sans vous.

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10. Michel-Ange

J’ai revu Ivan. Oui ? Oui, je prononce à la russe : I-vanne. Je ne vois pas pourquoi ça vous choque, c’est comme cela qu’il s’appelle. Cessez de vous arrêter aux apparences. J’ai revu Ivan, donc. Je ne sais pas vraiment ce qu’il voulait me dire. Il a hésité un long moment, à me sonder de ses yeux qui n’osent pas regarder. Ses yeux bleus comme un glacier sali de cendre.

« Le monde doit cesser de se battre. Il faut savoir ça, il faut qu’il comprenne le monde. Je sais, c’est pas censé être moi qui dis ça. Pas avec l’encre sous ma peau et le sang dessus. Et après tout pourquoi pas ? Je suis peut-être mieux placé que tous ces va-t-en-guerre. Puisque j’en reviens… En vrai, j’ai plus d’espoir, depuis longtemps. Je t’ai raconté déjà la petite Tibétaine ? Oui bien sûr… Et bien c’est parce qu’elle m’a fait… Pas pitié. Non. C’est pas ça. J’ai pas compris. Simplement. Pas compris ce qu’elle me voulait, ou qu’elle voulait pas. Alors pour pas avoir peur, j’ai fait… Comme si je lui faisais l’aumône d’être aimable. Mais ça, c’était au début. Je me suis fait avoir. J’ai changé. J’ai vu un miracle. Enfin non, j’ai rien vu. J’ai constaté. C’est pas pareil. C’est pour ça qu’il y a deux mots, d’ailleurs. Après je me suis détesté. Tellement. Pas croyable. Et puis je me suis regardé avec ma peau toute bleue, toute sale des conneries que j’ai faites et que j’ai crues. Et je me suis dit : fils, soit tu te troues la tête et on en parle plus, soit tu passes à autre chose et on en parle plus. Tellement j’en avais marre de tourner en rond et je savais que ça changerait rien. Dans les deux cas y avait le silence, tu vois ? Bref. Mais en fait ça tient pas le silence. Pas longtemps, pas toujours. Du coup, il faut que je parle maintenant. Y a tellement de tristesse dans le monde. Tellement de gens qui ont peur, que ce soit de trucs vrais ou de trucs dans leur… Imagination, hein. Les deux c’est de la peur et du désespoir. Moi aussi je suis désespéré, bien sûr. Mais j’ai la foi. C’est pas cohérent ? Si, si. Je n’attends plus rien, j’ai mal au monde, j’ai mal à moi-même et j’ai envie de hurler ou de pleurer à chaque minute. Alors je prie, je parle et j’aide. Parce que ça peut pas être en vain, on peut pas être à ce point seul. On peut pas laisser les autres seuls. Pour moi j’ai plus d’espoir. Mon âme elle est foutue. Cramée. Pouf, disparue. Mais les autres ils doivent pas faire pareil. Alors je leur dis. C’est brouillon… Je suis pas clair. En fait. En fait, je veux dire que l’important c’est de s’aimer les uns les autres. De n’importe quelle manière. C’est pas neuf. Mais c’est pas compris ni appliqué pour autant. Je dis pas que c’est simple, tu te tritures la tête toi-même avec ces histoires, non ? Savoir si tu aimes ou pas ? C’est pas la facilité non. Mais c’est l’apaisement. Parce que ce que tu ressens au fond là, même quand tu sais pas ce que c’est, ça reste chaud et doux. Même quand ça t’empêche de parler, même quand t’as la nausée. C’est pas le froid et le métal de la haine. Tellement froid que tu te sens plus en vie et que tu te dis que tu redeviendras jamais humain. Donc même quand ça te torture, c’est mieux que tout le reste : tu sais que tu es vivant, et que tu es humain ! C’est la base… Ça rend pas con l’amour. Ça ouvre grand à l’absolution. C’est comme une grande douche qui fait comprendre ou pardonner à tous. Oui, comprendre OU pardonner, là aussi, y a deux mots, ça a pas le même sens. Et ça t’ouvre à autre chose aussi, l’amour, quand tu le reçois vraiment. Je veux dire, quand tu cesses de te demander si tu es à la hauteur de tes propres sentiments, de chercher à savoir si tu donnes assez. Ben tu vois qu’en vrai, t’es jamais seul. T’es peut-être pas aussi bien accompagné que tu voudrais. Mais t’es pas seul. Rien n’est parfait, comme tu l’as prévu ou écris. Mais t’es pas seul. Y a des gens qui te voient, qui te regardent et dans leurs yeux y a pas le jugement. C’est une sorte de pardon, ou plutôt de reconnaissance ou d’acceptation. Ils te voient toi. Comme toi tu cherches à les voir eux, et pas une idée que tu te serais faite à l’avance. Voilà, c’est ça que je voulais dire. On est tous une grande chaîne de gens qui se regardent dans les yeux et se voient vraiment. C’est ça qu’il faut, c’est comme ça qu’on fait la paix, avec l’autre et avec soi. Pas en tabassant sans relâche son dragon intérieur. L’archange Mikhaïl, ce n’est pas un modèle cette histoire. Bien sûr qu’il faut pas lui céder, au dragon. Mais c’est la porte à la haine et à la folie de se cloîtrer sur soi-même à le combattre tout seul. Tu vois plus que ton nombril, et en plus tu le détestes ? Tu vois bien que c’est pas possible… L’idée c’est d’embrasser. C’est d’ouvrir. Accueillir. Tout. Être une plaine, pas un champ de bataille. »

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Petites filles sages

Il y a une tristesse immense
et aussi l’envie d’autres pas de danse.
Bien sûr qu’on va encore se taire,
bien sûr qu’on ne va pas se foutre en l’air.
Et tous ces sentiments dont on ne dira rien
parce qu’on ne sait vraiment pas si ça va bien…
Alors on met une musique dans nos têtes
Et au travail, qu’on s’y remette!

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

Bien sûr qu’on a envie de crier,
parce qu’on commence à être lasse de prier.
Il y a toujours cette voix qui nous dit
« aller c’est peut-être la dernière nuit »
et après tout ira bien,
on a déjà fait tellement de chemin
qu’on ne va pas s’arrêter maintenant,
de toute façon on ne peut pas arrêter le temps…

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

Vous nous avez tenues pour acquises,
le genre bien lisse et bien grise,
bien polies et bien dociles.
Vous nous avez crues faibles et tranquilles,
le genre à ne pas faire de rond dans l’eau.
Mais si vous saviez comme c’est faux
de croire que la gentillesse
est une marque de faiblesse.

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

Une dernière cigarette,
refaire les lacets de nos baskets,
respirer un grand coup
pour pouvoir crier comme des loups.
Vouloir courir à perdre la tête,
parce qu’être en vie ça se fête !
Hurler toutes nos pensées,
quand on ne sait plus en parler.

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

On ne sait plus ce qu’il y a dans nos cœurs.
On ne sait plus ce qu’on veut à l’intérieur.
Avant ça semblait simple et facile,
mais un gars arrive et on devient débile.
On voudrait souhaiter ou rêver,
devenir égoïste à s’en détester,
mais les petites filles ne croient plus au bonheur
alors on a des doutes et des peurs.

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

Les filles solides, faut pas les croire.
On encaisse, mais on n’est pas des armoires.
On écoute, on console, on câline,
on fait rire, mais ça nous mine.
Quand on nous fait la morale,
qu’on devrait être plus agréable
qu’on nous en demande encore plus,
genre être aimable pour des sales guss.

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

Envoyer balader les gros cons,
et se noyer dans du gros son !
Mettre le service sur répondeur,
que les ingrats aillent voir ailleurs,
comment on se débrouille sans nous…
S’offrir une vengeance à bas-coût
avant de retourner faire voguer la galère,
et tenir le monde droit à notre manière.

On a des principes et on s’y tient.
Quoiqu’il arrive, on tend la main.
Alors, ne tirez pas trop sur la corde
vous seriez surpris qu’on vous morde.
Mais toute ligne droite a ses virages,
quand la coupe est pleine, ça déménage.
Ce soir les petites filles sages
vont vous faire voir du paysage !

Cette chanson devient compliquée,
je ne sais plus vraiment ce que je voulais.
Trop de sentiments, pas assez de mots.
Je voudrais des signes de là-haut,
Du certain, clair, précis, concret,
un genre d’estimation chiffrée…
Ce n’est pas comme ça que ça marche,
alors je prends un shot et je m’arrache.