6. Bir-Hakeim

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Tout se passait si bien, dans cette grande maison de vacances pleine d’amis, en bord de mer, dans un bonheur tranquille.
Tout se passait si bien, on observait le bonheur des familles comme des chats tapis dans un coin de porte. Une douceur à regarder la joie des autres, et à se voir. On se regarde, on sait qu’il y a un mensonge, quelque chose qui se cache tout au bord de nos yeux, qui fait rempart entre nous deux. Moi, je veux l’arracher, d’un coup sec, parce que ça suffit, parce que j’en ai marre d’avoir peur de l’après, de te perdre… Peur de te perdre sans t’avoir rien dit, peur de te perdre si je te parle. Où rester dans ce cas là ? N’est-ce pas, les questions se répondent et je reste en plan. Mais après tout, c’est moi qui fais peut-être encore rempart, c’est à moi de perdre encore une peau. Qu’adviendra-t-il, quand je serai parfaitement nue ?
Peut-être rien, j’aurais perdu tant d’armures inutiles, je serai pourtant plus forte encore qu’avant. C’est ce que tu me laisses entendre, à toujours m’appeler comme on lance un cri de dévotion. Verras-tu un jour que je ne suis pas une statue à laquelle apporter des fleurs jaunes ou multicolores ? Peut-être pas, et on ne nous laisse pas le loisir de tergiverser. Le monde à une course vers sa perte et vers la haine à accomplir.
Je dois fuir, fuir encore. Ça devient lourd à la fin, ces menaces pour la simple raison d’être différent. Je pars, donc, et je te laisse, à toi, mes responsabilités. Comprends bien, je te fais confiance plus que pour ma vie, je te confie ceux qui m’ont confié la leur. Tu sais comme cela représente plus pour moi, tu te rends compte de ce que cela veut dire. Oui, tu le sais, puisque tu n’oses plus me regarder en face. Quelque chose de trop lourd est tombé entre nous. Quelque chose qui implique trop. Mais toi, toi tu passes inaperçu, c’est une chance, tu es… comme camouflé de naissance. Avec toi ils ne risqueront rien. Et moi ? Moi je risquerais tout, encore, toujours, à jouer à qui perd gagne, puisque je n’ai plus rien à perdre, je pourrai peut-être faire un miracle ou deux.
On ne choisit pas ses compagnons de route, n’est-ce pas ? On ne choisit pas de se retrouver piégé sur une terre étrangère avec des inconscients du danger et des pessimistes. Bien sûr que je m’endurcirai encore, ai-je d’autres choix ? Je veux vivre ! Je veux engranger d’autres souvenirs. Je veux faire la paix avec les terreurs que j’aurais vaincues. Il n’y a pas que les miennes en jeux, il y a tant et tant de siècles de peurs derrière nous, de défiances, d’ennemis inventés, de cruautés mises au secret. D’aucuns disent qu’on n’en sortira jamais. Je le refuse obstinément. On en sortira, la tête plus haute que jamais. Et je te retrouverai.
Je suis seule éveillée au milieu de ce désert, et voilà que tu m’écris. Je connais cette chanson, et cette femme au piano. Est-ce à elle que tu chantes tes sentiments, que tu te découvres nu ? Et pas à moi… Je prends cette idée comme une grenade en mon cœur. Mais peut-être que je me trompe… Peut-être que je refuse de comprendre. Tu me dis que tout va bien, que tous sont sain et sauf, qu’il ne manque plus que nous. Nous arriverons.
Ça fait des siècles qu’on fuit en sens inverse, sans parvenir pourtant à se détacher l’un de l’autre. Je t’aime. Je dois te le dire, te le dire et surtout, surtout, que tu l’entendes. Que tu comprennes ces mots qui ne sont pas en l’air, parce que je ne suis pas celle dont j’ai l’air. Ces mots que je n’ai jamais dit à personne…
J’ai le goût d’un électrochoc dans la bouche, c’est à moi de bouger, de faire un deuil que je refuse de faire ? Les présages sont trop contradictoires pour me le permettre. La forme en creux dans mon cœur, dans ma ligne de destin… Il y a des mots à poser là-dessus, une table et un silence à trouver pour vider nos poches, retourner nos sacs. Mais si l’on continue à se taire… On signe à nouveau pour des siècles, et je n’en peux plus d’attendre la vie d’après.

 

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Ailleurs sur la ligne 6 :
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9. Charonne

Et bien me voilà à Zara… Bien sûr que la ville ne se nomme plus comme ça, mais tu refuses de le reconnaitre. Je suis bien arrivée dans ton appartement, ne t’inquiète pas. J’ai arrangé la décoration dans la salle en bas, pour le mariage. Oui, les délais sont cours, mais je l’ai fait, tu vas voir, ce sera parfait.
Mais… Il y a un piège dans tout ça, n’est-ce pas ? Tu m’as caché quelque chose, n’est-ce pas ? J’en ai le sentiment sourd, et je n’aime pas ça.
J’ai tant à faire et si peu de temps… Et voilà que toute ma famille apparait, et la tienne, et celle de la mariée ! C’est sur, maintenant, je n’ai plus assez de temps. J’ai encore toutes ces fleurs à arranger, et ces gâteaux…
J’entends une voix, la tienne. L’important n’est pas le mariage. Alors pourquoi suis-je là ? Parce que tu ne peux rien faire sans moi, parce que ce serait moi que tu voudrais épouser ? Je te tuerais si j’en avais réellement l’envie. Plus que ça, l’important c’est que les belles familles se rencontrent, s’aiment et fusionnent. Ça t’arrangerait presque si l’on célébrait le mariage du père et de la mère, tout deux divorcés au lieu du tien…
Je te jette un plat au visage, comment peux-tu me demander de m’épuiser à la tâche, si tout cela ne rime à rien ? Tu m’attrapes le poignet et…
Pourquoi tout s’efface-t-il de ma mémoire lorsque cela devient simple ? Refuserai-je de comprendre ce qui est limpide, par peur ou par souvenir ?
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Ailleurs sur la ligne 9 :
Porte de Saint-Cloud
Exelmans
Jasmin
Ranelagh
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Rue de la Pompe
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Saint-Philippe-du-Roule
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Saint-Ambroise
Voltaire
Charonne
Rue des Boulets
Buzenval
Maraîchers
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4. Alésia

Je ne sais plus très bien comment j’en étais arrivée à visiter Paris avec une cousine et son fils de 5 ans. C’était moi le guide, puisqu’elle refusait de participer au groupe de photographes amateurs dont le responsable excitait les rivalités et insultait tout le monde.
Dans le planning il y avait l’entrée par effraction dans un couvent, vers Alésia, un magnifique témoignage de cette architecture néo-byzantine des années de reconstruction… passons. Le but était de visiter un assassin qui y est enfermé.
Aucune sœur ne se trouvait dans les lieux… Je criais partout « Mes sœurs ? Mes sœurs ? » sans réponse, avec un mélange d’inquiétude et de certitude du vide auquel je m’adressais. Je n’attendais pas de réponse.
Nous étions dans le couloir, avec la cellule au fond, une mini cuisine, et c’est tout. Des murs blancs avec des taches de salpêtre et d’humidité et la peinture qui tombe. Rien de plus, seulement des nuances de blanc et dans l’air une large palette de silences.
L’enfant jouait avec une feuille d’exercice qu’il avait trouvé par terre. C’était des phrases à trous, des mots à relier, des trucs comme ça, en lien avec des chants liturgiques.
Le gars, dans sa cellule, torse nu, maigre comme un gréviste de la faim, maghrébin, disait sans cesse « Je suis là, je suis là ! » d’une voix faible que je semblais être la seule) entendre, en passant la tête à travers les barreaux.
Ma cousine voulait seulement partir. « On ne doit pas l’écouter s’est un meurtrier ». Mais sa voix n’est ni effrayante ni trafiquée. Il ajoute « Laisse les partir, c’est le pardon que je suis venu chercher, sur terre, dans celui capable de le donner. Celui de Dieu je l’ai déjà, c’est Dieu… »

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Ailleurs sur la ligne 4 :
Porte de Clignancourt
Simplon
Marcadet – Poissonniers
Château Rouge
Barbès – Rochechouart
Gare du Nord
Gare de l’Est
Château d’Eau
Strasbourg – Saint-Denis
Réaumur – Sébastopol
Étienne Marcel
Les Halles
Cité
Saint-Michel
Saint-Germain-des-Prés
Saint-Sulpice
Saint-Placide
Vavin
Raspail
Denfert – Rochereau
Mouton – Duvernet
Alésia
Porte d’Orléans
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3. Pereire

Cher Godot, ça fait bien longtemps qu’on ne s’est point vus.
Oui, bien sûr c’est le principe. Mais tout de même, j’aurais aimé te parler. Peut-être qu’on ne parle avec toi que de choses qui, comme toi, sont invisibles, hors d’atteinte, à la limite de l’affabulation. Peut-être qu’on a envie de te parler seulement quand il faudrait se taire.
Tu connais ces moments ? Quand il n’y a aucune oreille pour t’entendre, alors on se tait. Et comme on ne dit rien, on ne sait pas ce qu’on a dans l’esprit.
À force de solitude et de silence, on se retrouve avec des pensées simplistes et cruelles. Je suis au point de la lassitude et de l’indifférence, mais les seuls mots qui me viennent restent « je t’aime ». À quel point ai-je pu vider ces mots de leur sens pour ne les ressentir d’aucune façon ?
« Je t’aime » comme un « fait bien ce que tu veux, moi je ne changerai pas. » Ou alors « je n’ai pas besoin de toi, mais tu sais où me trouver. » Peut-on appeler ça de l’amour ? Ou n’est-ce qu’une froide indifférence ?
Voilà la question que je te pose, à toi qui ne m’écoutes pas et ne me répondras pas : est-ce une forme d’amour où tout est égal et pardonné, où l’on est prêt à tout donner sur demande, où l’on n’attend rien en particulier ? Ce genre d’émotion existe-t-elle ? Je me fourvoie peut-être, me cachant la vacuité de mon cœur… Mon égoïsme, ma misanthropie.
Qu’est-ce qui me différencie, au fond, de ceux qui exigent du destin que tout leur soit livré clef en main ? Je n’exige rien, justement. Qu’est-ce qui me différencie de l’inertie de ceux qui se résignent et ne sont là pour personne ? Je suis là pour tous justement. Qu’est-ce qui me différencie de ceux qui se font piétiner le cœur à loisir, s’offrent en sacrifice sur l’hôtel de la charité volée ? Je n’ai pas un besoin maladif, je ne suis pas proactive — pour employer un terme à la mode — dans l’aide : je fournis une solution.
Je ne suis pas, je ne suis plus, une épaule où larmoyer sans fin. Puisque personne ne tolère que je pleure sur son épaule, puisque la réponse à mes rares plaintes n’est toujours qu’une claque pour me ressaisir et aller de l’avant ; puisque je ne conçois pas, moi-même, qu’il puisse en être autrement à mon égard… Je n’écouterai plus aucune supplique qui ne serait pas suivie d’acte. J’applique enfin à tous les principes que je ne tenais jusqu’ici que pour moi.
Voilà ma cruauté, voilà qui je suis sous le dernier masque de chair : un commandant d’infanterie. Laisse ton barda pourri, soldat, prends le plan que je te donne, lis-le, adapte-le, adopte-le, et repartons dans ce grand combat contre nos démons qu’est la vie.
Cher Godot, j’aurais aimé entendre ta réponse. J’aurais voulu que tu me dises que cela est très bien, que je ne suis pas un monstre. Surtout, j’aurais voulu que tu m’apportes une autre lumière : suis-je la seule à accepter d’entendre que mes solutions ne sont pas forcément bonnes à suivre pour chacun, que chacun peut trouver sa mélodie ?
Je n’ai vraiment plus de réponse à cela. Tous te diront que bien sûr que si, chacun est libre. Alors d’où vient le silence qui m’entoure ? L’amoncellement de sujets tabous puisque je les fâche de ne pas suivre leur modèle ?

 

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Ailleurs sur la ligne 3 :
Porte de Champerret
Pereire
Wagram
Malesherbes
Villiers
Europe
Quatre Septembre
Bourse
Sentier
Temple
République
Parmentier
Rue Saint-Maur
Père Lachaise
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Revoir sa mer

– Qu’est-ce que t’attends, là ?
La phrase le secoua comme une décharge de chevrotine. Il n’attendait rien, plus rien. Il se tourna vers l’homme qui venait de l’invectiver. Un genre de vieux loup de mer, avec une barbe d’un mois et une peau burinée par les siècles passés en bord de mer. Oui, les siècles, la mer ça vous rentre dans les gènes à force, quand on est marins de pères en fils, on naît avec l’épiderme déjà plein de sel.
– Rien, j’attends rien. Répondit-il en s’éloignant.
Il n’était pas là pour parler. Seulement se morfondre et se perdre. Il avait décidé de ne plus reprendre la mer. Mais il ne savait pas encore qu’Ulysse sans la mer, ça ne rimait à rien. Qu’il se mutilait de la plus importante partie de son être, de la base même de sa définition.
Rester dans les ports, n’importe quel port, mais se poser enfin. Voilà ce qu’il voulait. Ne plus chercher à rentrer. Trop loin, trop longtemps. Que reste-t-il après dix ans ? Même les mouettes, qui sont les mères des marins, t’attendent pas dix ans. Une mouette en dix ans, ça crève. Comme l’amour qu’il pouvait porter à sa femme, sûrement. Dix ans sans nouvelles, il se persuadait qu’elle était passée à autre chose. Il valait mieux pour elle, il ne reviendrait pas. Et même s’il était retourné sur ses pas, pourquoi aurait-il encore désiré un corps qui l’aurait attendu sagement tout ce temps ? Non, il n’était pas le genre d’homme à croire à la fidélité. « La fidélité, ça n’existe que quand tu n’as pas le choix » répétait-il à l’envi à son équipage. Alors une femme qui l’aurait attendu n’aurait pas témoigné d’une force de caractère ou d’un amour irrationnel, mais plutôt d’une incapacité à séduire. Et ça, il était trop arrogant pour désirer ce genre de compagne.
Il allait encore se perdre dans une rue déserte, de préférence se battre avec des dealers de coke. Il aimait se battre avec ces petites frappes dont il ne comprenait pas la langue. L’étranger, même pas très exotique, c’est grisant quand on ne comprend pas les mots qui sortent des gosiers qui vous entourent. Et puis, il y avait des phrases qui le hantaient longtemps ensuite. Il les collectionnait. « Ich sterbe », « jer jednog sam volila », « sover måske? »… La liste était longue. Une phrase par port. Il les notait scrupuleusement sur un carnet. Les orthographes en étaient fantaisistes, il notait les sons à l’aide de l’alphabet grec et à défaut, pour certains sons étrangers à sa langue maternelle, de lettres latines.
Il aimait se perdre dans ces sons qui ne lui évoquaient rien. En fait, il était nihiliste. Il aimait tout ce qui lui permettait de ne penser à rien. À rien au sens strict, même pas de se perdre en conjecture, ne penser à rien. Créer un espace complètement vide dans son esprit.
Donc, il allait se battre. Il allait s’en sortir avec quelques égratignures, pas trop salement amoché, juste de quoi ajouter à son charme de baroudeur, cicatrices sur cicatrices. Pratique quand on a la mâchoire large, le front fier et les pommettes saillantes. On donne l’impression d’être un aventurier, on joue les durs, personne ne pose de question et les filles faciles se font des rêves qu’elles finissent dans ton lit.
Il arriverait avec de quoi ajouter à ses cicatrices, dans un bar un peu sordide. Le genre de bar où vont traîner ces filles pas sûres d’elles qui croient encore que le prince charmant va sortir d’un crapaud aviné. Ou celles, plus difficiles à prendre, qui sont là pour boire et oublier. Il méprisait les femmes. Il méprisait l’humanité dans son ensemble, mais particulièrement cette moitié-là. Son choix de ce soir dépendra de son état, de son envie de parler. Celles qui boivent, il faut leur tenir la conversation plus longtemps. Il faut apprendre pourquoi elles boivent, faire mine de comprendre voire de compatir, donner le change, dire qu’on s’intéresse. Ce que les femmes peuvent être imbéciles, pour des manipulatrices nées. Il aimait se venger d’elles en les laissant nues dans une chambre d’hôtel vidée de ses affaires. Il se délectait de les imaginer pleurant un amour qu’elles croyaient éternel. Rien que d’y penser à nouveau, il riait. Froid, cruel, se réverbérant sur les murs de briques des docks, son rire emplissait terriblement tout l’espace. Qu’avait-il après elles ? Mais tout ! Il fallait les punir de leur pouvoir de séduction, de cette emprise qu’elles pouvaient avoir sur les hommes et les désarmer. Il n’autoriserait jamais personne à avoir de l’emprise sur lui.
La clef, pour les faire tomber, était de s’inventer des drames. Son mythe préféré, celui des grands soirs, quand une de ces filles vraiment belles, mais vraiment tristes arrivait à l’attirer avec des yeux sans fond, c’est qu’il est veuf. Et pas seulement veuf par accident. Une belle histoire sordide. Sa femme venait le rejoindre dans un port lointain, où il était retenu pour affaire, ils se retrouvaient après des mois de séparations avec fièvre et passion, et il arrivait une tragédie invraisemblable sur place : maladie, naufrage, crash aérien… Des romans. De véritables romans. Le port changeait chaque fois, et l’histoire s’ajustait. Il avait fait tant d’escales… Il savait de quoi parler. Pour varier les plaisirs, il choisissait toujours un port commençant par la même lettre que le prénom de la proie.
– Tu regardes quoi, là ?
Il dévisageait depuis plusieurs minutes l’homme adossé au mur de briques suintantes de crasse, dans ses vêtements informes. Depuis tout autant de temps ce type tirait nerveusement sur une cigarette qu’il avait mis une éternité à allumer. Pour cause, son paquet avait pris l’eau et le vent n’aidait pas. Bien sûr, Ulysse n’avait pas précisément compris la question puisqu’il ne parlait pas la langue de l’homme en question.
– Hey, je t’ai dit : qu’est-ce que tu fous là ?
Le ton se faisait menaçant et l’homme s’essayait à l’anglais. D’après son expérience, Ulysse en déduisait une chose : c’était mauvais signe. Quand ce genre de type parle une langue étrangère, soit il deale à du touriste, soit il se prend pour Al Capone. Dans le premier cas, il essayera de discuter avant de frapper, ce qui ne fera que retarder sa défaite et exaspérer le marin un peu plus, dans le second… Dans le second il risque d’avoir plus qu’un couteau à cran d’arrêt, et ça pourrait tourner mal. Après une légère hésitation, il se dit qu’après tout, il n’avait plus rien à perdre. Ça faisait bientôt dix jours qu’il zonait dans cette ville froide, grande comme un verre à vodka, à changer d’hôtel chaque matin.
Il commençait à fatiguer de son propre jeu, le manège ne l’amusait plus. Les itinéraires d’errances nocturnes commençaient à manquer. Mais comment prendre le large sans prendre la mer ? Il ne savait pas. Il se décida à ne rien répondre, à simplement avancer vers le fumeur.
– Tu veux un truc ? Alors tu marches en arrière et tu pars.
Ça y est, il s’est décollé du mur et commence à bomber le torse. Ulysse ricane intérieurement, de son anglais à la grammaire approximative et du combat à venir. Ce qu’il pouvait mépriser l’espèce humaine !
– Qu’est-ce que tu vas me faire si j’avance, pecnot ?
Finalement, il était d’humeur joueuse ce soir. Il n’avait jamais eu l’occasion de faire une partie de roulette russe, elle serait peut-être pour maintenant.
– Marche en arrière, je te dis, ça te regarde pas ce qui se passe ici, connard.
– Vraiment ? Qu’est-ce que t’as à proposer, je peux en vouloir…
– C’est pas possible, personne veut de la mort. Je suis pas qui tu crois.
L’homme dit ces derniers mots avec un calme à glacer le sang. Ulysse ne s’en rendait pas compte, il était déjà emporté par sa délicieuse haine de ses semblables. L’homme sortit une arme de derrière lui. Ulysse s’arrêta net, il n’espérait pas réellement la partie de roulette russe.
– Mec à quoi tu joues ? Je veux juste t’acheter de la came ! dit-il en essayant de jouer le drogué en manque, un rôle qu’il maîtrisait mal.
– Arrête tes conneries toi, je connais le gars comme toi. Tu cherches juste la merde, pas vrai ? Si j’ai de l’héro à vendre à toi, tu sais même pas comment prendre. Pas vrai ? Va ailleurs, ou tu meurs comme un rat. Va ailleurs, et si quelqu’un demande à toi, tu dis rien, tu connais personne.
La voix de l’homme était toujours aussi glaciale et posée qu’une fondation d’igloo. Il tenait désormais Ulysse en joue, avec une désinvolture qui trahissait une grande habitude de la chose, et un total manque de scrupule à tirer.
– Ouais, je cherche juste la merde, et alors ? Dix ans que je cherche la merde, et tu sais quoi ? Ça me fait bander. Tu connais comme mot, pauvre con ? Et la merde, je l’ai jamais trouvée, j’ai toujours éclaté les tâches dans ton genre.
– Tu peux y croire, mais ce sera pas comme habitude avec moi. Parce que moi, sans dire du faux, y a que moi comme moi. J’ai pas la drogue, tu vois, j’ai pas, j’ai jamais ? J’ai… Trucs plus… Quand y a rien après… Plus rien. Comme t’es mort, comme plus personne souvient de toi. La merde, c’est moi qui la fais… Moi, je vais mettre une balle, là, dans ta tête.
Le canon touchait maintenant le crâne d’Ulysse. Il commençait à réaliser. Il voyait Ithaque. Le soleil. Il allait crever là, « comme un rat » dans une ruelle sordide, d’une ville frigide comme une prostituée finnoise. Ça lui paraissait impossible. Mais il était allé trop loin pour faire marche arrière. Il avait tout choisi de sa vie jusque là, tout joué à pile ou face sans se soucier des sentiments des autres. Et encore moins des siens. Peut-être qu’un magnifique coup de bluff pourrait le sortir de là. Peut-être même que ça lui ouvrirait de nouvelles perspectives… Il n’avait pas d’autres recours, et ne voulait plus mourir.
– Vas-y. T’sais quoi, j’ai rien à perdre, gars, cracha-t-il.
– Dangereux les mecs comme toi, eux savent pas s’arrêter. Tu vas dire que tu as déjà tout vu ? Combien de ports en dix ans, tu as vus ? Centaines ? OK, peut-être. Moi, avant, même que toi. J’invente une nouvelle vie dans chaque port. Je baise une nouvelle fille dans chaque port. Que mensonge, jamais de demain, toujours creux. Jamais la vie en vrai. Maintenant, je fais venir vers moi les hommes comme toi, et je leur apprends la vie vraie.
– M’en tape de ton baratin, une fois que tu m’as descendu tu le planques où mon corps ? Comment tu sais qu’on m’attend pas sur un bateau demain à l’aurore ? disant ceci, le cœur d’Ulysse se déchira comme un cordage trop usé. La mer, qu’il mette son corps à la mer puisqu’aucun bateau ne l’attendait.
– Hommes comme toi jamais manquer à personne, pas vrai ? Quand tout le monde croit que tu peux faire tout, alors même disparaître, normal. C’est quoi ton nom ?
– Personne. Mon nom c’est personne.
– Ris. Personne, c’est dans Ulysse. Je connais. Je parle mal anglais, mais je suis pas stupide. Donne-moi bonne raison de pas tuer toi.
– OK. Je m’appelle Ulysse. Sans blague. Tu peux regarder mes papiers si tu veux.
– Je suis pas flic. Je veux pas voir tes papiers. Ulysse ? Sérieux ? Oui, tu as l’air sérieux… Putain…
L’homme rangea son arme, mais ne recula pas. Il tenait toujours son visage à quelques centimètres de celui d’Ulysse. Et il continua en grec.
– Je sais pas quoi dire, bordel. Je pensais pas te croiser. Je savais que je devais te croiser. Mais c’était flou. Cassandre m’a dit que je raccrocherai le jour où je rencontrerai Ulysse. Je lui ai dit que c’était des conneries à ma sœur. Elle était pas à ça près. Ses crises, ça me faisait peur quand j’étais gosse, elle tremblait dans tous les sens, et puis elle disait des phrases sans contexte. Un jour elle m’a balancé : tu tueras des marins jusqu’à trouver Ulysse. Mais on sait tous les deux qu’Ulysse, il existe pas.
– Ben… Je sais pas… Je… C’est moi Ulysse putain !
Ulysse regardait l’homme droit dans les yeux. Il ne comprenait plus rien à ce qui se passait. Il n’avait plus prise sur les événements. Il se sentait perdu et terrifié. Il voulait la mer, sa mer !
– T’as pas fait la guerre mec, raconte pas de conneries, t’es pas le vrai Ulysse, comme je suis pas le vrai Cronos. C’est des idioties de nos parents ces noms. Des putains d’idioties de vieux qui veulent qu’on soit des dieux. Mais on est rien. On sera jamais rien, parce que toi comme moi, on sait pas ce qu’on est vraiment. On est pas capable de savoir ce qui nous fait vibrer vraiment. Ce à quoi on appartient. On appartient toujours à quelque chose. Faut le savoir. Moi c’est la mort, maintenant je le sais. Je prends mon pied quand je tue des gens. Tu sais pourquoi ? Parce que je vois qu’ils cherchent à penser à tous les gens et toutes les choses qu’ils aiment, à ne rien oublier, comme pour dire au revoir une dernière fois. Et ils y arrivent pas, parce qu’ils sont tétanisés d’oublier un truc. Parce qu’ils cherchent la bonne réponse. Mais on s’en fout d’avoir raison à ce moment-là, putain ! Comme ils sont cons…
– Qu’est-ce qui te fais croire que je suis pas comme les autres ? Juste parce que je m’appelle Ulysse ? C’est pas con ça, peut-être ? Tu peux pas juste me cogner, qu’on en finisse pour ce soir ? Qu’on suive ma routine ? Ou tu me descends pour suivre la tienne.
Ulysse ferma les yeux en attendant la balle, en les rouvrant il ne vit plus rien dans la ruelle. Puis l’étincelle d’un briquet, à quelques pas, luisit.
– Parce que t’as vécu aucune épreuve qui te rende digne de porter ton nom, mec. Parce que rester à terre c’est te perdre… La mer c’est la seule chose à laquelle t’as pensé tout à l’heure. Je me trompe ? Me mens pas, connard. T’as laissé quoi là-bas ? T’as abandonné qui ? T’as pas compris qu’on ment pas avec moi. On trompe pas la mort. T’as pas réfléchi une seule seconde ! Tu veux la mer. Alors, retournes-y ! Arrête de jouer les durs. Va parler aux goélands. Ici on dit que c’est les âmes des marins disparus. Ça te parle ? Oui, ça te parle… Casse-toi, refais la route à l’envers… T’avais rien compris, pas vrai ? T’as compris maintenant ? Sombre con…Ulysse avança groggy jusqu’au premier bar. Il ne voulait pas penser. Il avait toujours détesté ça, raison pour laquelle il préférait les escales à terre que la mer. Face aux vagues il était seul avec lui-même et n’avait rien à se dire. Il… ressentait des choses. Et c’était détestable, ça le noyait. Mais c’était grisant, c’était cette chose qu’il avait vue derrière le canon de Cronos. Ça, et la tombe de sa mère. Il chercha des réponses aux questions qu’il ne formulait pas au fond des verres qu’il enchaînait. Plus le brouillard se densifiait dans sa tête et sur le port, plus il rêvait de clarté. Il voulait en être sûr. Jusqu’ici il n’était pas certain de la guerre qu’il devait mener, des épreuves qu’il devait passer. Après une bouteille entière de rhum, il sut. Ce que le véritable Ulysse avait livré comme bataille : l’attachement à sa terre et à sa femme. Lui, il n’aimait pas sa femme. Mais il regrettait sa mère.

Il se réveilla avec une gueule de bois monumentale. Il ne reconnaissait pas la chambre et ne savait pas comment il était arrivé là. Il regarda sa montre, 10 h 37, mercredi. Dans trois heures un bateau partirait vers la Grèce chargé de harengs. Il serait à son bord, comme simple passeur de serpillère s’il le fallait. Il devait retourner à Ithaque, chez lui. Revoir sa mer. Faire face aux conséquences. Il trouverait bien comment s’en sortir. Découvrir qui est Ulysse. Mais ne plus rester à terre.

6. Charles de Gaulle – Étoile

WhatsApp Image 2018-06-25 at 18.51.55Tu te souviens ?
Il y avait un voyage que je voulais faire, vers une destination bien connue. Avec qui, devais-je partir ? Je me rendais compte à l’aéroport qu’on avait commandé un guide à mon insu, qui prendrait la place de l’amie avec qui je souhaitais partir. À force d’explications, tout était rentré dans l’ordre et nous partions.
Je ne sais plus exactement comment, mais je rencontrais ton homme lors d’un repas. Nous riions beaucoup, il est fort sympathique. Mais quelque chose tournait mal, notre hôte n’était pas n’importe qui. Un oligarque russe qui prit la mouche et me fit raccompagner manu militari à une chambre d’hôtel qui tenait plus de la cabine de bateau du siècle dernier. Elle jouxtait sa suite. J’ai bien compris ce qu’il attendait de moi. Mais il ne se doutait pas de qui je suis… De mon bagage j’ai sorti de quoi me défendre et me suis préparée au combat.
S’en sont suivis des tirs et des coups ; à quatre contre moi seule, ils eurent le dessus. Ils me trainèrent sur le toit et me demandèrent à quel point je me croyais invincible. Ils avaient enchaîné ton homme, qui se tenait à côté de moi. Je leur répondis qu’ils ne pourraient jamais nous abattre. Leurs balles arrivèrent exactement là où je l’avais prévu : en haut de nos sternums. Nous tombons. Ton homme ne comprenait pas, mais par chance il fit le mort et cacha sa surprise d’être vivant. Je me relevais, les regardais dans les yeux et murmurais une incantation.
Mes yeux changèrent de couleurs, ils étaient terrifiés et fuirent.
Je t’avais raconté tout cela, n’est-ce pas ? Ou peut-être pas… Comment l’aurais-je pu, et dans quel but ?

 

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7. Maison-Blanche

Je n’ai aucune envie d’être là. Mais il le faut, ça se fait. Je n’ai aucune envie de voir ces personnes qui ne me sont pas bienveillante. Il faut me faire peur, me ridiculiser pour les faire rire.
En entrant dans la salle de bain, je trouve un lapin mort, pendu par les pattes arrière à la patère. Je crie, des rires me répondent. Un escargot remonte péniblement le long du fil. Je me saisis du tout afin d’aller enterrer la dépouille. Je rentre dans ma chambre pour attraper de quoi m’habiller. La porte ne se ferme pas, un escargot s’est glissé dans l’embrasure. Derrière la porte, un autre lapin.
Je ne crie pas, ils viennent donc voir si je m’en suis aperçue. Dépité de l’échec de leur « blague » ils m’interdisent d’enterrer les cadavres, je dois les démembrer et les poser en plein soleil devant la fenêtre afin qu’on puisse, à loisir, contempler la décomposition et le spectacle des charognards.
Je cherche un sens à tout ça… Je pars chercher un sens à tout ça.
Je suis en voiture, dans un parcours souterrain labyrinthique, du fond des âges. Les murs portent des gravures alchimiques, les corridors sont étroits et les virages serrés. Je me heurte souvent, c’est moi qui porte les bleus de ces chocs, pas la carrosserie. Un ami me suis, dans sa propre automobile. Il est heureux, il a toujours voulu voir les représentations gravées des voûtes célestes du Pérou, et le Machu Picchu, point d’arrivée de ce chemin. Je commence à douter que l’on y arrive un jour, tout cela est tellement loin…
Mais quand je ferme les yeux, la nuit, dans le dortoir aménagé au fond d’une caverne, je revois encore les têtes de ces lapins, et ces deux escargots que j’ai — au moins — pu rendre à la liberté. Je dois partir, je ne peux pas rester au même endroit que ces images. Reprendre la route. S’il y a une symbolique à tout ça, que quelqu’un me la donne me la dise clairement, car je ne veux pas chercher à la comprendre.
Mon ami cite Nostradamus pour me rassurer, je ne sais plus ses mots, mais ils n’ont rien de réconfortant : crime, parents, enfants. Il est aussi question d’assumer, et de survivre à tout, puisque cela est marqué dans mon sang. Ensuite, ensuite, je pourrais dormir, me dit-il.
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