Annonce

Chers tous !
J’ai une grrrrrrrrande annonce à vous faire !
(oui oui oui, avec autant de r que ça !)

J’ai finalement décidé de me sacrifier sur l’autel du GAFA, et vous pourrez donc trouver Hamlet ou l’exil sur Amazon ! 

Hamlet ou l’exil est également disponible en epub sur bookelis.com !

N’hésitez pas à acheter plusieurs exemplaires, à distribuer partout, à en parler sur tout les toits, bref, rendez-moi riche et célèbre ^^ 

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2. Anvers

Ohlalala tu te souviens, la veille de l’ouverture du Martissant ? Le bar restaurant, oui, que j’avais monté pour les deux cuistots amateurs. Oh ça n’a pas tenu, non, ils ne se sont jamais entendus… Culture du beurre et culture de l’huile de l’olive, ça ne se met jamais d’accord… Heureusement au service et au bar on avait une équipe qui tournait bien.

En tous cas, ce n’est pas ça l’histoire que je voulais te raconter. Il y avait là l’esprit de la haine qui nous trouvait bien sympathiques ; comprends par là qu’elle ne nous cherchait aucun mal, elle nous regardait, amusée, et nous a même aidés à installer le mobilier. Elle insistait qu’elle n’avait plus rien d’autre à faire : « je suis finie depuis cette nuit d’amour avec Himmler, finie, mes pouvoirs ne m’appartiennent plus. »

Franchement elle faisait un peu peine à voir, on aurait vraiment dit une femme laissée exsangue par son ex et incapable de se reconstruire. Elle louait des amulettes indiennes, africaines, que sais-je… Dans un petit kiosque. Oui, elle les louait, elle ne voulait pas que les humains restent trop en contact avec elles. « Ça corrompt, et puis si vous commencez, vous ne savez pas où vous arrêter avec le côté obscur. Vous n’avez aucun respect pour le libre arbitre… on aurait jamais dû vous le donner si vous voulez mon avis. Mais toi, tu vois de quoi je parle, tu n’as jamais dit la formule pour attirer l’amour… et pourtant c’est de la magie rouge, même pas noire ! Non t’as trop de piété, au sens antique. Tu as vu, il manque 8 tabourets encore ? »

Je le savais, j’allais pas les faire apparaître, le fournisseur c’est trompé dans la livraison, il repasserait demain. Pas de quoi perturber l’ordre du monde.

2. Victor Hugo

Je pourrais être sur le port de Copenhague à regarder l’horizon, même pas si vide ni vague, puisqu’on voit la Suède, en face. Je pourrais errer à Elseneur, comme prévu, pour… Je ne sais même plus vraiment pourquoi je voulais partir. Un pèlerinage en terre d’Hamlet. Mais après tout, même dans mes propres romans, Hamlet ne retourne pas à Elseneur.

Pourrais-je quand même partir vers Copenhague ? Et pleurer en regardant une feuille blanche sur laquelle aucun mot ne voudrait apparaitre, devant une baie vitrée où s’abattrait la pluie.  Plonger comme tout artiste dans une image romantique du deuil. Je ne sais pas si cela me correspond, je n’ai plus la force d’effectuer le moindre choix… Et si Méchantes Blessures que je viens de finir, juste avant que… juste avant qu’on me dise que… Tu l’aurais aimé ce livre. Tu aurais dit « oh c’est compliqué on ne comprend plus, à un moment, où est le narrateur, mais qu’est-ce que c’est beau et plein d’espoir pour ce monde. Et c’est si beau ces jeunes qui ont la Foi. » Oui, tu m’aurais dit ça. Tu l’aimais, ce jeune si élégant et beau qui parle si bien. Tu l’aimais, Abd Al Malik, du haut de tes quatre-vingt-dix printemps révolus. C’est fou… Je te tutoie maintenant que tu n’es plus là. On ne vouvoie pas les disparus, il me semble.

Méchantes Blessures, donc, m’a appris, s’il en était besoin, que l’important c’est de savoir qui l’on est et de naître à soi-même. J’ai besoin d’un ailleurs. J’ai toujours eu besoin de la possibilité d’un ailleurs. Et de temps. Je ne me retrouve, je ne me parle à moi-même qu’ailleurs. Je n’écris qu’en mouvement, je ne pleure qu’entourée d’une langue étrangère. Ça a toujours été ainsi. Souviens-toi, je t’avais parlé de cette épiphanie, cette illumination totale que j’ai vécue à Ljubljana. J’avais presque cru toucher au sens de la vie, ou du moins de la mienne. J’étais revenue avec encore plus de Foi. Oui, comme de Vilnius, comme de Zadar… C’est peut-être ce que je suis.

Elle restera sur le présentoir. Elle y restera de toute éternité. Cette carte, que je ne choisirai pas, n’écrirai pas, n’enverrai pas. Il n’y a plus personne à cette adresse, comme le téléphone, mes mots sonneraient dans le vide. Il va y avoir tant de choses qui auront un peu de moins sens maintenant, qui porteront l’absence.
Je mentirais, si je disais que je n’ai pas pris chaque photo en pensant à toi, au moment où je te les montrerais. Je ne te raconterai rien, parce que tu sauras déjà…

Je serai là, en pensée au moins, comme tu es là… Comme une évidence, avec douceur. Non, plus qu’avec douceur, avec la grâce du Seigneur. Toi aussi, le Seigneur ne t’a pas abandonnée et tu le savais. Jusqu’au bout, l’Amour était le plus important. L’Amour avec une majuscule, celui de la bienveillance envers les autres, celui qui tient dans le crucifix à côté de toi. Tu es partie en délicatesse, en paix avec tout cela, et heureuse pour les autres. Tu es partie comme tu as vécu. Si on me demandait, on ne le fera pas mais si on le faisait, de te décrire comme un phénomène naturel, je dirais que tu étais une aube. Une aube d’automne ou d’hiver, rosée, poudrée, rassurante.

Bien sûr, bien sûr que je ne parle que de mon expérience et que nous avons tous des points de vues différents, des souvenirs divers. On connait tous les gens différemment. Mais pour moi, c’était ça.

Tu avais toujours crainte d’être méchante ou inutile. Ça fait mal de m’en souvenir. Tu ne l’as jamais été, bien sûr. Les gens qui ont peur de l’être ne le sont jamais. Je te l’ai dit, ô combien de fois… Ça ne t’a jamais vraiment convaincu. C’est vrai que ça ne me convainc pas moi-même, mais ça me fait espérer.

Je ne voudrais pas parler de moi, mais il le faut bien pour te dire tout ce que tu as signifié pour moi… Pour une seconde fois, grâce à toi, j’ai pu me projeter dans le grand âge, voir qu’on pouvait réussir à y être une personne aimante, douce, bien que de principes forts. Oh ça, oui. Les malpolis, les pas gentils, ils n’avaient pas forcément ta tendresse en premier lieu. Après, tu ajoutais toujours qu’ils devraient être dans une grande souffrance, même si ça n’excuse rien, au moins pouvait-on comprendre et passer outre. Ne pas rester coincer sur un mouvement de colère. Tu m’as montré que même a un âge avancé, on peut toujours adopter quelqu’un dans son cœur, l’âme ne se racornit pas comme on pourrait le croire. Tu m’as prouvé qu’on pouvait tenir à moi sans que je fasse quelque chose pour cela, juste parce que je suis là et que je suis moi. Exactement pour la même raison que je t’aime. Parce que.

Tu sais, la première chose que j’ai pensée, c’est qu’on ne découvrirait pas ensemble quelle forme aurait la barbe de François Busnel à la rentrée. On en aurait parlé longtemps. Tu n’étais pas très barbe, définitivement. Je regarderai, je te dirai. Tu sais qu’il fera une émission sur Toni Morrison, pour la rentrée? Cette auteure que tu trouvais si triste, et pourtant qui portait quelque chose de l’espoir, je t’en avais prêté un ou deux, je ne sais plus. Triste oui, mais tellement vrai. Elle est décédée. Comme toi… Va falloir que je m’y fasse.

5. Laumière

Tu ne me demanderas pas comment ça va. Ça n’a aucun sens, de toute manière. Tu as déjà posé ton diagnostic, de longue, à en juger par ce que tu vois passer sur les réseaux. Je dois toujours être la même pauvre fille qui poste dans le désert, toujours seule sur ses photos de profil, rien de nouveau sous le soleil, donc. C’est fou comme les gens s’arrêtent à ce qui se voit. Juger l’intime à l’aune du paraître, le spirituel au cours actuel de l’image. Je ne le comprends pas. Pourtant je sais bien, je sais très bien, crois-moi, qu’il est devenu parfaitement logique de transformer les enfants en guerrier de terre cuite chinoise. Pour qu’ils soient pour toujours seuls et tranquilles, solides et dociles.

À quel moment avons-nous commencé à tous trouver ça normal ? À se dire que c’était mieux ? À croire qu’il fallait effectivement commencer par construire l’armure avant ce qu’il y avait à l’intérieur ? À se dire qu’au fond, écraser leur effroi et leurs émois, qu’appliquer le darwinisme social à son propre sang, ce n’était pas absurde ? À quel moment me suis-je retrouvée moi aussi piégée là-dedans ?

Jamais, je le sais. Quand la machine ma prise pour me fondre dans le plomb, j’avais déjà en moi la force de la terre invaincue. Oui, à l’instar du Sol Invictus latin, une Terra Invicta, celle qui vous laisse croire tout ce que vous voulez, jusqu’à ce qu’elle se réveille et tremble ou s’embrase. Celle qui œuvre en douce, tranquillement, sans faire grand bruit, avant d’être incontestablement là où elle veut être.

On me prend pour le feu, souvent. C’est lui qui me fait vivre, me donne l’énergie d’aller encore au combat, de ne jamais rien céder à la lâcheté ou à l’ennui. L’Esprit de feu. Oui, je deviens encore mystique. Non, d’ailleurs, je ne le deviens pas, je l’ai toujours été. Mais il n’est pas si facile d’éclater de l’intérieur ces enveloppes de guerriers chinois. Il faut une foi indéfectible, et… Une inconscience primordiale. Inconscience de ce qui se fait ou non, inconscience de l’importance hypothétique (tellement hypothétique) que pourrait avoir l’avis des uns et des autres, inconscience de la difficulté de la tâche, inconscience… Tu vois ce que je veux dire. Si on ne sait pas que c’est impossible, tout est si facile à faire. Et… Il y a le courage d’aimer aussi. Aimer à se perdre, aimer sans questions, sans retranchement. C’est peut-être le plus dur. Aimer la liberté d’autrui. Quoi qu’il arrive, même si ça doit te faire mal, aimer le fait qu’iel est ainsi, libre, différent, accepter, admettre, comprendre cela et aimer le savoir. Ce qui n’implique pas d’avoir à souffrir aux côtés d’un individu destructeur. Non, l’aimer, c’est le regarder vraiment et savoir aussi qu’iel est néfaste pour toi, et le laisser partir.

Parfois, à ce jeu-là, on peut se sentir seul. On peut se sentir las. Ou encore monstrueux d’éviter certains. Mais on ne l’est pas, jamais. Pas si l’on agit par amour, fut-ce de soi-même et cela n’a rien de sale ou méprisable. Je ne prêche pas du haut d’une montagne, j’ai bien du mal à y parvenir.

Mais… Je crois que j’y arrive souvent. Seule ? Je ne saurais le dire. Probablement pas. Contrairement à ce qu’ils te disent, on ne l’est jamais. J’en ai porté des ornements délicats pour reprendre en main mes choix. Les dentelles, les tintinnabulis d’argents à mes poignets, ce qui se fait de plus beau pour caresser une apparence dénigrée, rejetée, jugée. Comme on dit « vous n’aurez pas ma haine », vous n’aurez pas non plus mon amour-propre. Ils avaient enterrer et cracher sur ce qu’ils pensaient être un rebus : la graine s’est fait fleur au désert. Bientôt, oasis.

Poésies

Quand j’étais un bébé-autrice (espèce rare mais protégée) j’écrivais de la poésie. Suite à des pressions familiales (fortes, admettons-le) vous trouverez ci-après les versions pdf de ces recueils antédiluviens. La mise en forme de ces recueils date d’un projet de fin d’études de graphisme, d’où l’aspect professionnel qui contraste avec la jeunesse des textes.

  • Transsibérien (2006) : mon premier recueil, le mal aimé, forcément… Celui auquel je ne trouve que peu de qualité… Cependant, les thèmes qui restent encore les miens aujourd’hui (espoir, actualité, exil, mémoire, identité, etc.) sont déjà bien présents.
  • Etc. (2007) : prolongeant l’atmosphère de Transsibérien, ce recueil dépeint l’ambiance sombre et désabusée d’une génération élevée par les journaux télévisés, cherchant malgré tout des espoirs et une spiritualité humaniste.
  • Typographie de l’American Dream (2007-2009) : qu’est-ce que le rêve aujourd’hui ? Quel idéal peut-on poursuivre ? Quelles valeurs défendre ? En quoi croire et quoi espérer ? À quelle éthique s’attacher ? Voici les questions qu’effleure ce recueil.
  • Epsilon (2010-2011) : en reprenant certains des codes de la poésie dadaïstes, je construis des évocations oniriques autour de l’alphabet, de souvenirs épars et de lieux de mon enfance. Tous sont tournés vers le monde, le voyage, le dépaysement.
  • Et puis, comme vraiment je suis hyper sympa, vous pouvez même découvrir ce qui est devenu Hamlet ou l’exil (en vente ici, je le rappelle: un recueil en prose qui se cherchait en pensant parler de la Génération Y et du numérique.

4. Château d’Eau

Je n’avais pas remarqué ta bague. L’auriculaire… oui, évidemment, tu es attaché à une étrange nostalgie qui te constitue presque tout entier. Crois-tu, du moins. Peut-être n’est-ce qu’une posture ? Pour te protéger de certains aspects de la vie ? Quand on répond présent à déjà tant de combats, je comprends qu’on en esquive. Moi c’est le cynisme, ma drogue. Si tu te blesses toi-même plus que la vie, alors tu n’as jamais vraiment mal. Logique, non ? Il y a tant de choses auxquelles j’ai renoncées, déjà. Tant et tant. Mais je n’en conçois aucune amertume, au contraire. Je me sens couverte du sang de tout ce que j’ai tranché comme liens néfastes. Comme un guerrier antique, oui, couvert de peintures comme d’une armure, et de sang pour conserver en moi la force de ce que je ne suis plus.

Ils nous reprochent de ne pas sortir de notre zone de confort… Mais qu’ils nous la montre. Je ne crois pas l’avoir jamais vue. Habitudes ? Quelles habitudes ? Périmètre ? Limites ? L’instabilité et le mouvement peuvent-ils être un royaume ?

Tu attends, toi, que quelque chose de grand se passe, que le renouveau commence enfin. Moi aussi, certainement, bien que je ne pose plus vraiment la question. Je ne fais que repousser inlassablement l’ombre du désespoir, en attendant. Pouce par pouce, contrairement à toi, je ne tiens pas de calendrier ou d’objectif précis. N’importe quel vent me conviendra, pourvu qu’il se lève un jour. On arrivera jamais à ne plus avoir la foi, n’est-ce pas ? Pourtant elle n’en finit plus de finir cette fin d’époque.

On en finit pas de trouver encore des résistances qu’on ne pensait pas avoir, à des souffrances qu’on n’avait pas envisagées. Et surtout, surtout, n’oublions pas de nous blâmer, puisque nos douleurs ne sont rien face au monde. Le mal-être, les deuils non faits, les traumas sur lesquels on la ferme, ce sont des problèmes de riches. Quand il est simplement question de survivre, on ne pleure pas sur tout cela.

C’est une autre sorte de violence que notre monde. Tu le sais ? Je l’ai compris tout à l’heure. Je pense avoir touché ce qui nous met hors de nous-mêmes. Toi dans le jugement, dans l’incompréhension feinte et dans cette superbe supériorité morale dans laquelle tu te drapes sans y croire toi-même… moi dans… une forme de violence, latente. Quoi qu’il en soit. Je crois que j’ai compris.

C’est l’indulgence qui nous rend fou. Toi dans tes airs, moi dans le goût de sang dans ma bouche. L’indulgence qu’ils exigent, pour qu’on leur pardonne tout encore et toujours sans qu’ils ne se questionnent jamais. L’indulgence qu’ils réquisitionnent, à nous les cruels, les méchants, nous qu’on peut blâmer à l’infini puisque nous nous remettrons toujours en cause, trop attaché que nous sommes à apprendre et grandir. L’indulgence, que nous n’aurons jamais.

Les privilèges qu’on achète ou extorque, ce n’est pas notre came. Nous ne la pratiquons pas envers nous-mêmes, à quoi bon, n’est-ce pas ? Nous avons peut-être un peu de bienveillance, parfois, en nous regardant chuter encore, au même endroit qu’avant… nous ne sommes pas encore assez grands, la prochaine fois peut-être… oui la prochaine fois, nous serons mieux préparés, nous ferons différemment. L’absolution sans comprendre, sans promesse ? Tomber sans relever la barre ?

Non. Comme Job, nous ne voulons pas d’indulgence, nous voulons savoir le pourquoi de l’adversité, et encore espérer une réponse à nos prières.

14. Olympiades

Il y a un silence que je ne brise pas. Jamais. Un sujet sur lequel je n’ai jamais écrit, et ce manque est signifiant. Maintenant, il me faut l’affronter. J’ai mal. Comme ça, ça ne veut rien dire.
Depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai mal. Je ne suis pas handicapée, je n’ai pas de véritable maladie chronique comme on en entend parler de plus en plus. Non, j’ai juste des douleurs articulaires de type arthrose, doublées de muscles perpétuellement trop tendus. Et je ne le dis pas.
Trente ans que pratiquement personne ne le sait. Pourquoi ? Parce que je ne me suis jamais laissée arrêtée, parce que j’ai toujours avancé et serré les dents et que l’expliquer, d’un coup, n’a plus aucun sens. On ne peut pas expliquer soudainement qu’on a mal, qu’on a toujours eu mal, comme une soudaine conversion qui m’empêcherait de manger du porc. « Ha mais on ne l’a jamais vu, ça ne peut pas être vrai » ou « oh tu es jeune tu ne vas pas te plaindre ! » Voilà le résultat habituel. Parce que je camoufle trop bien le hurlement de la douleur dans mon silence, certainement, mais vous conviendrez que ça refroidit. Et… j’ai quand même un peu honte, par rapport aux « vrais » douleurs ou handicap, de n’être qu’une imposture, de me plaindre de ce qui n’est rien comparé à leur souffrance.
Pourquoi ne pas le dire dès le départ ? Parce qu’on ne dit pas qu’on a les cheveux noirs, ça se voit. Ce n’est pas uniquement ça, en plus. Il y a aussi le refus obstiné de laisser la douleur me définir. Depuis que je peux me mouvoir librement, et en réalité ça ne fait pas si longtemps, je ne me suis jamais laissée restreindre par la douleur. Avant, ce n’était d’ailleurs pas elle qui me freinait, mais simplement l’impossibilité de mouvement. Avant quoi ? Avant ma rééducation pour ne plus marcher sur l’intérieur de mes chevilles, avant, quand mon tendon d’Achille était encore nouvellement éraflé, et pas soigné comme il aurait dû. Avant que j’aie 18 ou 20 ans, quoi.
La douleur n’est qu’une usure lente et sourde, une fatigue latente, que je n’arrive même plus à réellement définir ou cerner. Cependant, j’ai une chance énorme, elle est chez moi très aléatoire. Je peux donc passer des journées à l’oublier. Ce n’est pas parce que je vais marcher 25 kilomètres qu’elle sera pire le lendemain, ce n’est pas parce que je vais déménager un ami que je ne pourrais pas me lever le lendemain.
C’est parfaitement aléatoire, donc beaucoup plus facile à ignorer au quotidien. Rien ne m’oblige à agir par crainte de la douleur. Si elle est là, elle est là ; si par bonheur ce jour-là elle est en congé, elle est en congé. Et rien de se que je ne ferai dans la journée ne l’aggravera ou ne l’améliorera radicalement. Alors je vis avec, littéralement.
Les jours d’absence sont de plus en plus nombreux ces derniers temps (merci aux divers thérapeutes qui me suivent), ce qui rend les jours de présence peut-être plus violents, plus désespérant. La raison du grand silence, c’est aussi cela : cacher l’hydre du « comment tout cela va-t-il aller dans le temps ? Comment cela va-t-il être dans 10 ans, 20 ans… ? » Toutes ces questions auxquelles il est capital d’opposer un optimisme indéfectible, un rapport au jour le jour. Car bien sûr, je n’en sais rien. Et on verra bien.
C’est aussi pour cela que je n’en parle pas. La terrible crainte de la pitié un peu gluante, qui prend toujours deux formes. La première, superficielle, du larmoiement qui fait croire qu’il compatit mais oubliera ta confession en cinq minutes et te demandera de venir faire un marathon avec elle ou lui. La seconde, sincère, qui verra la douleur comme ma composante principale et me ramènera toujours à cela.
Pourquoi briser le tabou maintenant ? Pour regarder tout cela en face, par défi de confiance à tous ceux qui le sauront et seront alternativement bienveillants, insupportables, moqueurs, compréhensifs, inchangés… Parce que maintenant c’est à eux de faire quelque chose de ça, je n’ai plus à me cacher pour ne pas gêner, pour ne pas déranger, pour ne pas être déçue par certaines réactions. Ça fait partie de mon expérience. Pas de ma personne, mais de mon expérience de la vie, quelque chose qu’on peut oublier dans son identité, mais qui est là.
Les mots sont tombés sur le silence.
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9. Saint-Ambroise

Je suis lasse et fatiguée. Bien sûr que je peux encore me battre et sortir la tête haute, cela n’a rien à voir. C’est la guerre, quoi qu’il arrive, et disparaître n’est pas une option. Ils ont beau croire me tenir en esclavage, le général sait bien que cela est faux. Je reste le danger, il le sait, il estime les guerriers compétents, j’en fais partie. Il n’était pas dupe, quand l’ordre est tombé de m’abattre, il s’y attendait. Il me laisse une heure à vivre, je réponds que c’est le temps qu’il me faut pour faire une bombe avec ce qu’ils ont pu laisser comme matériel sans surveillance. « Alors échappe-toi, échappe-toi avant que ce soit une femme qui t’accuse » me conseille-t-il.

C’est trop tard, elle sonne déjà à la porte. Blonde platine, si maquillée qu’on ne saurait pas reconnaître son visage nu. Elle crie au scandale, m’accuse de son meurtre. C’est absurde, je ne m’en prendrai jamais à un civil, dis-je en lui tendant une tasse de thé jaune avant de trier le courrier. Je ferai mieux de lire les adresses au lieu de me mêler de ça, d’après le général. Je connais ce nom, effectivement. Mais il y a si longtemps… Son père lui envoie donc toujours des magazines historiques, à une adresse qui n’est plus la sienne. Voudrait-elle les récupérer ? Je compose son numéro, une voix étouffée me répond, refuse de me parler, c’est bien trop dangereux, n’en a rien a faire du papier, tout cela n’est que du vent, de la haine envers tous… elle me promet tout de même de venir le chercher plus tard, dans quelques années. Je raccroche attristée, sa voix n’était pas la sienne mais celle de Quentin. Devrais-je y voir un mauvais présage ? 

Le lieu est vide. Tout cela était il y a si longtemps, les soldats ne sont plus que des os. Le général, très âgé, m’offre un bouquet de roses jaunes et m’ordonne de rentrer chez moi.

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