5 : Bordeaux (3)

Je suis resté quelque temps encore à bavarder. Sisyphe… Ce nom ne m’évoque rien d’autre qu’Albert Camus. Et du coup L’étranger. Rien d’autre que L’étranger. Je n’avais pas aimé ce livre quand je l’ai découvert. On n’aime pas les livres obligatoires au collège. On ne les comprend pas. On s’y refuse. L’étranger c’est moi. C’est […]

4. Château rouge

Cher Congo,
Il y a toutes ces pages que j’ai écrites et dessinées qui s’entassent. Je ne sais pas quoi en garder, démêler l’authentique de la fiction… ce n’est pas mon fort. Tu sais bien, cher Congo, que je ne suis pas mythomane, je passe simplement par le rêve comme on crypte des données. Tout ce que j’écris n’est que confidence, il ne faudrait pas qu’on puisse les comprendre. Mais toi, tu t’en fiches. Tu n’as pas eu besoin de le lire pour me savoir.
Cher Congo, je ne sais pas ce qui me pousse aujourd’hui à t’écrire, spécialement à toi qui n’as pas besoin de mes mots. Je devrais le savoir pourtant, sinon on ne va nulle part. Ma tête raisonne comme un requiem, ou au moins un chant d’adieux. Mon cœur en saigne. Je ne sais pas pour où tu pars, ou si c’est moi qui m’en vais. Je ne veux pas de cette déchirure, mais elle est nécessaire, pour ton bien, pour le mien. Pourtant, cher Congo, si on imaginait une étymologie latino-saxonne de ton nom… je devrais partir avec toi.
Cher Congo, je ne sais pas pourquoi je t’écris… Peut-être parce que j’ère depuis trop longtemps dans ces rues. Je n’aurais jamais rien compris ni goûté de ces pierres, ces plaques, ces monuments, sans toi. Pourtant cette ville est à moi, à ma culture. Mais je t’ai attendu, cher Congo, pour comprendre le sens de nos monuments aux morts, de nos pavés délavés, de nos fontaines qui crèvent de manque de soleil. N’appréhende-t-on jamais sa richesse qu’en ayant aimé celle de l’étranger ? Que par cette chance qu’il nous offre de nous considérer aussi comme étranger ? J’aime mettre en perspective, tu le sais, cher Congo.
On ne comprend pas la profondeur de soi-même sans les autres. Dans le regard bienveillant qu’ils y portent, comme tu m’as dévisagé. Mais ce mot n’est pas approprié, tu n’as pas ôté mon visage, tu l’as simplement vu comme ce qu’il est : l’ensemble de symboles de ce que je suis, de la manière dont je suis construite, ce que je dois à mes ancêtres, ce que je dois à mon vécu.
Cher Congo, si tu savais comme je te trouve beau, noble, digne. La dignité d’être homme, simplement. De se tenir droit face à la tempête de l’existence et n’en concevoir ni haine ni colère, mais de la tendresse. Tes agacements, au fond, ne sont que ceux d’un grand frère qui voudrait le meilleur. Cher Congo, je t’aime. Je t’aime pour qui tu es, pour ce que tu m’as appris à être : plus proche de moi, différent de moi ? Je n’en sais rien et la question n’a pas de sens. Nous sommes tant de fragments, seulement personne n’assume son métissage et sa complexité. Cela fait peur paraît-il, cher Congo, de ne pas entrer dans les cases où l’on devrait être. C’est ce qu’on me dit ici, où les humains se regardent par étiquettes interposées avant de se voir. En est-il de même chez toi ?
Cher Congo, tu m’as accueilli plus que de raison, peut-être. Tu m’as ouvert ton cœur bien avant tes bras. Si j’avais compris cela plus tôt, j’en aurais pleuré. Cher Congo, que va être ma solitude sans toi ? Mais les séparations n’existent plus… nous le savons bien. Ou alors elles sont volontaires, elles n’ont rien à voir avec la distance ou le temps. Elle n’existe plus, il n’a jamais été qu’un mythe. Le dialogue survit toujours. Un dialogue ne se rompt pas, il faut le couper pour l’abattre.
Cher Congo, nous savons tout deux ce que nous avons reconnu en l’autre : le même sang, le même blanc de l’œil. Humain parmi les humains. Sans grand cri, sans grand pleur, sans grande promesse, nos émotions sont trop à fleur de peau pour avoir besoin d’ostensible. Simplement se toucher, simplement un mot ou une pensée, et nous voilà debout, à nouveau. Bien sûr que les silences se traduisent… Tout ceci, peut-être est-ce de l’amour, bien que notre temps tienne cela pour obscène. L’amour semble être devenu une maladie ou une grande faiblesse. Ne pense-t-on plus qu’en désir et profit ? Qu’est-il advenu de cet ensemble : amour, bienveillance, tendresse, respect… ce qui était censé lier les familles, ce qui se tient entre nous ? Cher Congo…
Me gardes-tu dans ton cœur à une place semblable à la tienne dans le mien ? Ai-je été pour toi au moins le dixième de ce que tu es pour moi ? On doute toujours de notre capacité à prouver l’attachement, n’est-ce pas ? On se dit toujours qu’il y avait tant à faire de plus.
Cher Congo, j’ai peur de l’entendre, et cela qu’elle que soit la réponse… mais me tiens-tu dans ton cœur ? Je ne saurais que faire d’un oui, je serai détruite d’un non… Ha, cher Congo, que mes errances me sont pénibles ! Ce manque de simplicité ne le ressemble pas. Que pourrait-il m’arriver de grave à accepter l’affection ? Je ne vois aucune réponse.
À bientôt, cher Congo, puisque tu pars. À tout de suite, puisque tu ne sors pas de mon cœur.
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14. Saint-Lazare

C’est fou, les lieux sont toujours les mêmes… encore cette ville de campagne pseudo-médiévale et ensoleillée où je suis en week-end. Avec toi, cette fois, ma sœur, mon différent double. Nous devons rentrer bien sûr, dans cette vie irréelle où les lois sont faites contre les hommes. Le train, tout est clair, propre et bien indiqué. Comment mon père a-t-il pu rester si longtemps coincé dans cette même gare ? C’est incroyable. Je dois faire une pause, et quand je reviens vers toi j’apprends que nous changeons de destination.
Tu es condamnée à être pendue, pour manque de respect à Géronte, toi l’étrangère, à lui qui l’est à peine moins. Tu acceptes ton sort, je ne le supporte pas. On nous sépare, tu me confies ton marque-page de Fujita en séance avec Freud.
Je suis dans un salon d’attente avec un jeu de cartes : U2-21. Je ne peux voir que deux cartes de ce tarot or et turquoise, où les images semblent trop grandes pour leurs cadres. Deux cartes : le Fou qui porte le nom de Continents Afrique et la Mort qui se nomme Frontyères. Le Fou a un visage qui m’est familier. Je commence à comprendre mais je ne sais pas encore quoi. Je récupère les cartes, on ne sait jamais, la dernière fois elles m’avaient sauvée.
Nous arrivons, Géronte est radieux et demande ce que je souhaite comme pizza pour après la pendaison. J’explose : « Il est hors de question que je mange, encore moins avec vous, après que vous ayez tué ma meilleure amie ». Je sors en furie sur la terrasse, poursuivie par Électre qui me reproche mon manque de tact et de diplomatie. Alors je pense à toi, qui n’es toujours pas là à mes côtés, mais qui aurait su être diplomate à ma place. Pourtant elle sait, que j’ai fait de mon mieux, que je refrène déjà la pulsion de massacrer.
Des cris m’alertent au loin, ce n’est qu’une fête foraine, juste derrière les pins. Électre me dit « ton cousin est coincé là-bas en attente, ils lui ont dit qu’il y resterait dans un état dépressif jusqu’à ce qu’il rompe avec sa famille de base », je m’entends répondre « non sans déconner ». Je sens les cartes dans ma poche, mais je ne sais pas encore qu’en faire.
Une invasion d’énormes grenouilles vient vers nous. Elles sont aussi grosses que des chiens, il y en a plus de trente. Et soudain, en voyant leur plasticité je comprends tout à fait : je plie les cartes et le marque-page dans une forme complexe.
Rien de tout cela n’est arrivé, pour cette fois.
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5 : Bordeaux (2)

Il est 16 heures. La Basilique Saint-Michel est en plein centre-ville, en bord de Gironde. Ce qu’on a pu faire sur ces rives… Le campanile n’en finit pas, il pointe le ciel de manière si arrogante dans un paysage si plat qu’on croirait l’Empire State Building, mais en pierre, et de style gothique. Du gothique […]

5 : Bordeaux (1)

Rouler, rouler encore… J’aurais dû serrer la main de cet homme, pour être sur… Pour toucher. Non. M’arrêter, appeler Germain. – Allô ? – Janus ! Alors tu as rencontré Vercors ? – Parsifal, je dirais. Mais je ne sais pas. – Oh tel que je commence à te connaître tu aurais voulu plonger tes doigts dans ses plaies comme Saint Thomas. […]

4 : Saintes (8)

Dans les films d’auteur français, c’est bien en bord de mer que les personnages ont ce genre de problème. Ils viennent jeter des cendres, pleurer debout sur une falaise, ce genre de choses. Qu’elles sont les étapes du deuil ? Mon psy m’a dit ça mille fois… Il paraît que je ne les ai pas suivies […]

2. Courcelles

Tu te souviens de cette maison ? Quand j’étais encore à l’Univ, dans un de ces quartiers industriels en brique où tout se ressemble… Et mes colocataires polonaises ? La troupe de danse folklorique ? Tu t’en souviens ? C’était avant qu’on se marie… Le jour où tu me l’as demandé, le jour de cet attentat… C’est étrange, n’est-ce pas, les convergences ? La logeuse avait tout barricadé et tenait absolument à ce que les danseuses fassent leur « classique que tout le monde connaît là comme le fox-trot » dehors dans la rue. Selon elle ça les calmerait. Elle avait des souvenirs confus de la Guerre, quand elle était très jeune, et se disait toujours que la danse pouvait tout arrêter, tout réparer. Mais elles, elles n’en avaient pas parce que… qui peut me nommer un classique polonais ? Très peu de monde, n’est-ce pas.
Je remontais dans ma chambre mettre mes boucles d’oreilles. Celles que ma marraine m’avait offert pour ce jour où je me marierai, puisque je savais déjà pourquoi tu voulais me voir, ce que tu voulais me dire. Mais avant de sortir, je devais réorienter le salon vers Rochefort. Cela rendait la pièce ridicule, on ne pouvait plus utiliser aucun meuble correctement. « Le cul tourné vers Saint Nazaire, pays breton où je suis né ! » se moquait mon cerveau. Ma marraine m’appelle, je lui annonce que je vais me marier, avec toi, que tu vas me le demander tout à l’heure, et que je dirais oui. Elle me répond « nous sommes toutes si angoissées pour toi, tu as pensé à ta mère ? Les angoisses ne cesseront jamais, il ne s’agira jamais d’aller contre. »
Je ne savais plus quoi dire, je crois que j’ai raccroché, oui j’ai probablement dû raccrocher… Et je suis restée plantée là, jusqu’à ce que tu viennes me dire ce mot que j’attendais.
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