Annonce

Chers tous !
J’ai une grrrrrrrrande annonce à vous faire !
(oui oui oui, avec autant de r que ça !)

J’ai finalement décidé de me sacrifier sur l’autel du GAFA, et vous pourrez donc trouver Hamlet ou l’exil sur Amazon ! 

N’hésitez pas à acheter plusieurs exemplaires, à distribuer partout, à en parler sur tout les toit, bref, rendez-moi riche et célèbre ^^ 

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3. Poitiers

16 janvier

J’arrive à Poitiers. Il est 15 heures, plus de six heures que je roule sans m’arrêter.

 

Je n’ai pas vraiment dormi, l’apparition de cette Pandore et son message m’ont rempli de stupeur et de doutes. Voire de culpabilité. Oui, j’aurais agi exactement comme elle. Avec même un sentiment de pouvoir tout à fait grisant et cruel. Je sais être un tyran assoiffé de domination. J’ai toujours été imbuvable avec mes stagiaires, j’ai toujours été persuadé d’être plus intelligent que tout le monde, de tenir le monde entre mes mains ou de le piétiner. Je suis même le genre de type qui part en mission dans des pays à risques pour apporter la bonne parole et se prouver qu’il est plus fort que tout. Merde, je suis pire que ces jésuites de la légende noire d’Espagne, pire que les colons paternalistes que ma culture familiale anarchiste m’a appris à condamner. En gros, j’ai longtemps été un odieux connard. Depuis que je le sais (depuis que ma femme est partie en me le disant et que j’ai atterri chez un psy), j’essaie de le cacher, rien de plus.

 

Je téléphone au père Germain.

– Je commence à très mal vivre mon périple…

– Comment cela, mon cher ?

– Je ne sais pas ce que je fais là… Je ne sais pas pourquoi ces gens me parlent. À Tours, personne n’avait vu cette femme en dehors de moi. Peut-être que je suis victime d’hallucinations et que je suis en train de me détourner de la vraie place où je devrais être : Damas ou Jérusalem…

– Mon fils, si ta vraie place était à Damas ou à Jérusalem, Dieu aurait trouvé un moyen de t’y emmener. Quant aux hallucinations… Les gens ne font plus attention aux personnes qu’ils croisent, ce n’est peut-être que cela. Tu portes simplement ton attention sur des gens que l’on ne remarque plus.

– Hum ok, pas entièrement convaincu, mais merci. Je pense que je suis fatigué aussi… Je n’aurais pas dû faire autant de route.

Je commence à marcher comme un automate. Arrivé en ville, mon instinct me mène jusqu’à la cathédrale et je mange dans un café tout proche. Saint-Pierre. Comme à Rome ! Mais en infiniment plus trapue. Cette cathédrale n’a pratiquement aucun charme, ce qui lui en donne beaucoup, paradoxalement. Pas de chapelles, juste une longue nef d’un seul bloc. Une immense piste, un chemin ne menant nulle part. Enfin, à l’autel, rien de plus. Pas de décorations qui sautent aux yeux. Pas de détours. Juste la plus simple expression de ce que peut être une église.

 

Une véritable paix règne dans cet édifice. Peut-être cela n’a-t-il rien de nouveau, je suis seulement plus réceptif ici et maintenant qu’auparavant… J’ai l’impression de ne plus pouvoir énoncer de certitudes. Les « peut-être » s’enchaînent dans mon esprit. Les peintures murales sont peut-être émouvantes, elles viennent peut-être du fond des âges, les vitraux ont peut-être des couleurs chatoyantes. Je ne perçois plus rien distinctement, j’ai l’impression d’être à nouveau sous peyotl. La plus longue nuit de ma vie, j’ai cru mourir mille fois dans ce désert. Mais ce n’est pas le même sentiment. Je me sens flou, mais pas seul. Je perçois les choses comme un tout indivisible.

Oui. J’ai l’impression de me prendre la réalité monolithique en face. En pleine poire. Je veux qu’on me tende une main. Personne. Je m’assois. J’observe. Je respire. Je ne cherche plus à savoir ce qui se passe.

 

 

En ressortant, il fait déjà presque nuit, je me dirige vers l’auberge de jeunesse. Le quartier n’est pas riant. Voire franchement fantomatique. Une jeune fille semble faire le trottoir ou la manche. Je lui souhaite une bonne soirée, je n’ai pas de monnaie. Un SDF m’avait dit un jour que le simple fait d’être reconnu comme humain était déjà beaucoup.

 

« Pourquoi suis-je ici? Pourquoi m’avoir convoqué? Je ne parlerai pas. » me lance-t-elle avec un fort accent espagnol, alors que je commence à m’éloigner, je reviens sur mes pas pour tenter de comprendre sa phrase.

 

« J’en ai déjà beaucoup trop dit. J’ai déjà blessé, j’ai déjà été blessée. À quoi bon recommencer? Je ne suis pas Sisyphe. »

 

Je bredouille que je n’ai rien demandé, que je voulais simplement… Je ne sais pas ce que je voulais…

 

« Il me faut parler. C’est obligatoire. Comme tous les autres. Très bien. Je vais dire à demi-mot. Parce que je ne veux pas entendre. Je veux garder ma conscience en dehors de tout cela. Sommes-nous vraiment juges et témoins dans ce tribunal de l’humanité? À quoi et à qui servent nos confessions

Je vais vous le dire, car je l’ai compris. À esquisser les contours de ce que l’on ne veut pas comprendre. On ne veut pas comprendre que nous ne sommes des modèles et des sources d’inspirations pour rien ni personne. Que le monde ne vit finalement pas plus mal sans nous. Ni mieux, non, pas mieux non plus! Mais il vit quand même et nous oublie. Et ça vous rend tous malades. Parce que vous vous croyez des dieux. Parce que vous voulez qu’on se souvienne de vous. Et vous pensez changer le monde en disant quelques phrases à ces fichus journalistes.

Pardon, je ne dis pas ça contre vous, c’est votre métier après tout. Il n’y a pas de sots métiers, on me l’a toujours dit, “Carmensita il n’y a pas de sots métiers”… Mais vous tous, les hommes, qui vous dites mes frères jusqu’au moment où je redeviens la traînée, vous feriez mieux de rechercher dans le noir les réponses au désespoir qui est en vous. Vous devriez tenir tout contre votre peur toute la peine et le courage de votre cœur.

Vous voyez ce que je veux dire? Rassembler l’intégralité de votre âme, de vos sentiments en une seule masse épaisse et bouillonnante. Qui ne serait plus qu’un cri. Un seul. Mais ne sortirait pas. Car il serait enchaîné dans le flou et l’ambigu parce qu’il ne se résoudrait pas à la violence.

Parce que vous tous autant que vous êtes, et moi aussi, nous avons cru à la violence. Comme solution. Comme fin en soi. Qu’importe. Nous y avons cru un moment ou plus.

Et cette masse grossière de la mémoire de la colère et de toute cette culpabilité millénaire. Celle d’être femme, celle de n’avoir pas encore fait assez, celle de n’avoir pas fait mieux, celle d’avoir déçu des espérances, et cætera. Je n’ai pas de dessin à vous faire.

Et ensuite, quand cela deviendra trop lourd, trop dense, trop inhumain : dansez! Ou chantez si même votre corps ne vous répond plus. Tout ce feu trop lourd à porter. Tentez de le sortir par le claquement des pieds, des mains, de la langue. Vous n’aurez plus le choix. Je n’ai jamais eu d’autre choix. Car on ne m’a jamais laissé un moment de silence pour y glisser ma voix, il a fallu m’imposer, comme un incendie en plein été.

Mais vous ne pourrez ni pleurer ni parler, car l’indicible est un mot, un des maux, qui nous a traversés, trop vite cependant pour que l’on puisse le saisir. Cherchez les mots et la langue, alors changez de dialecte, de coutume, cherchez une terre étrangère, une bouée, un décor. Chantez la révolte ou l’amour. Dansez n’importe quoi. Ça ne ressemblera qu’au sang d’une guitare écorchée en plein jour. Inaudible ou très beau. Tristement beau. Bouleversant et oublié. »

 

Je reste choqué, interdit. Je trouve cette femme magnifique. Ténébreuse et fascinante. Elle me paraît tellement plus vraie et tragique que Pandore. Je ne sais pas quoi lui dire. Je crois que les mots sont vains, trop faibles pour tant de douleur. Je laisse tomber mon vélo et la prends dans mes bras. Elle a comme un mouvement de recul, je recule aussi.

 

« Je n’ai rien d’autre à vous donner que ce message. Bonsoir, M’sieur. »

 

Je lui cours après : comment a-t-elle su où me trouver, qui lui a parlé de moi, pourquoi moi ?

 

« Vous le saurez, un jour vous saurez tout. Ou au moins ce qu’il y a à savoir, c’est-à-dire beaucoup moins que tout. Golem m’a parlé. Golem a dit : il y a un type qui peut nous entendre, nous écouter ce n’est pas sûr, mais nous entendre au moins. Je l’aime bien Golem, il s’en fout que je sois jolie lui… Bonsoir M’sieur, et bonne route. »

2. Vendôme – Tours

14 janvier

Je suis arrivé à Vendôme à 13 h 04 précises, j’ai regardé ma montre en passant le panneau, et envoyé un SMS au père Germain.

Une ville mignonne. Je ne vois pas vraiment quoi dire d’autre. Une jolie ville au bord du Loir, où l’on imagine assez bien écouter Moustaki rêver des lendemains qui chantent au milieu de bâtisses médiévales et renaissances. J’apprends par la demoiselle de l’office de tourisme que la gare est à 43 minutes de Paris grâce au TGV. Je n’avais pas remarqué… Je lui confie que je suis venu à vélo et que je me dirige vers Compostelle.

— Oh pardon monsieur, je suis vraiment désolée, je ne pensais pas, enfin je veux dire que vous n’avez pas du tout l’air d’un pèlerin.

 

Elle me tend la carte de la ville, confuse, en m’indiquant la chapelle Saint-Jacques et l’abbaye, lieux que je dois vouloir visiter également.

 

— Vous savez, je ne suis pas vraiment un pèlerin, je vais juste à Compostelle, c’est davantage un reportage qu’un chemin de foi, je suis athée. Mais si vous me dites que les pèlerins visitent l’abbaye habituellement, j’irai !

— Un reportage ?

— Oui, je suis journaliste.

— Oh alors vous travaillez en fait. Vous savez où passer la nuit ?

— Non pas encore…

 

Elle saisit promptement son téléphone et me trouve en moins de dix minutes une chambre chez l’habitant, pour une somme modique.

Je remercie chaleureusement la jeune fille et prends congé.

 

Je n’ai aucune connaissance en histoire de l’art, mais je dirais que la chapelle qui est devant moi est gothique, au sens très lourd du terme. De petites sculptures par-ci, d’autres par-là, l’œil ne sait pas où se poser. À l’intérieur se trouve l’exposition d’un artiste local. Là encore ma méconnaissance de l’art m’interdit tous commentaires. En tout cas ce lieu ne m’invite pas au recueillement. Il ne m’invite à rien du tout. Les gens sont sympathiques mais bon… On ne fait rien avec des gens sympathiques, même pas des comédies. Je préfère continuer mon chemin vers l’abbaye.

Abbaye de Vendôme : un édifice hétéroclite. Ce n’est pas le meilleur des titres que j’aurais écrits, et de loin. Mais c’est une constatation. J’ai l’impression de connaître ce lieu, intimement, d’y être déjà venu, d’avoir déjà senti ces pierres sous mes doigts et ces pavés sous mes pieds. Étrange. Je commence à comprendre que je ne sortirai peut-être pas indemne de ce périple. L’émotion que je ressens dans ce lieu n’a rien de connu, rien de rationnel. Selon Germain ça ne va pas s’améliorer… Un groupe de touristes me dépasse. Ils font trop de bruit dans le cloître. Ils ont fait fuir les moineaux qui picoraient au milieu des gravillons.

 

Janus, tu viens vraiment de regarder des moineaux ? Et de l’écrire sur ton carnet ? Mon vieux, tu vas mal…

 

Je me ressaisis. Si on ne tire rien des gens sympathiques, on ne regarde pas voler les oiseaux. Sauf si on écrit pour National Geographic, bien sûr. Au moins, ce soir, je pourrai parler avec mes hôtes.

 

Je suis resté quatre heures dans cette abbaye. Je ne sais pas ce que j’y ai fait. J’ai maintenant juste le temps de chercher un bouquet de fleurs pour Madame Tailaut.

 

Madame Tailaut, Ingrid, aime beaucoup mes tulipes :

— Mes parents ont passé leur lune de miel en Hollande. C’est pour ça que je m’appelle Ingrid, leur guide s’appelait comme ça. Ils y sont retournés à chaque fois qu’ils ont eu des vacances. Les pauvres… Ils sont morts maintenant.

— Oh, je suis navré.

— C’était leur heure ! Ils ont bien vécu et maintenant ils sont auprès de Dieu.

— Vous êtes croyante ?

— Pas vous ? me demande-t-elle en écarquillant les yeux.

— Non, je suis simplement journaliste et je réalise un reportage…

— Vous pensez découvrir la « vérité vraie » sur la « France profonde » dit-elle en mimant les guillemets et avec un air de dégoût.

— Non, non, m’écriais-je pour me défendre. J’ai décidé de partir à la rencontre des gens sur le chemin de Compostelle. Rien de plus et rien de moins. N’importe quels gens : pèlerins, artisans, touristes, employés municipaux…

— Et vous allez dresser un portrait de nous ?

— Des portraits… ou des témoignages. Je ne sais pas encore. J’ai l’impression que les lieux vont avoir une importance particulière. Votre abbaye, par exemple…

— Elle est magnifique n’est-ce pas ?

— Oui, elle dégage une sorte d’énergie particulière. Vous vous y rendez souvent ?

— Assez régulièrement, j’aime toucher ses pierres. Vous réalisez les siècles d’histoire qu’elles ont vus ? Et ce cloître, quelle paix !

— Oui, j’y suis resté plusieurs heures. Je ne reste jamais longtemps dans un endroit d’habitude.

— Ah, mais c’est que notre abbaye n’est pas un endroit comme un autre, lance Monsieur Tailaut en entrant.

— Bonsoir Monsieur, lui dis-je en serrant sa main.

— Notre abbaye est pleine de mystère, comme la route de Compostelle. Vous avez remarqué les différences de couleur des pierres ? Du gris le plus froid au jaune presque soufre ? me demande-t-il.

— Oui, les contrastes d’atmosphères n’en sont que plus saisissants.

— Eh bien cela vient des différentes époques de construction : du tout début du XIe siècle jusqu’aux années 1500. C’est impressionnant. À l’échelle d’une vie humaine, c’est considérable, c’est extraordinaire ! s’exclame-t-elle.

— On peut difficilement s’en rendre compte, maintenant on n’appréhende plus le temps long. dis-je.

— Et les fresques ? Vous avez remarqué la fraîcheur de ces fresques ? Cette naïveté et cette profondeur ? me presse-t-il avec un grand enthousiasme.

— Finalement, je trouve que les vitraux ne sont pas à la hauteur du bâtiment, glisse-t-elle.

— Mais les découpes des baies sont magnifiques, des ronces de pierres, ou alors des mouvements d’eau, des courants, remarqué-je.

— Oh, en effet jeune homme, il y a de l’eau là-dedans !

 

Sur ces mots, Jean-Louis Tailaut commence la narration d’une légende locale. Selon celle-ci une Larme-Du-Christ est conservée à Vendôme. Ces quelques gouttes d’eau salées seraient l’expression du chagrin de Jésus à la mort de Lazare. Cela avant qu’il ne le ressuscite, bien sûr, par les fameux mots « lève-toi et marche ». Je fais remarquer à mes hôtes qu’à ma connaissance, de semblables « larmes » sont conservées dans le Var et dans le Nord. Le couple me parle alors de ferveur. Bien sûr que cette larme n’est peut-être pas la vraie, peut-être qu’aucune de celle connue n’est vraie, peut-être que tout est faux et même, peut-être que le Christ n’a jamais vécu de la manière dont on le raconte. Ils n’ont rien contre ces doutes.

 

Je reste bouche bée : comment peut-on avoir la foi en acceptant le doute ? Je ne comprends pas, absolument pas. « Parce que nous avons la foi en quelque chose de supérieur, bien au-dessus de nous, qui nous a peut-être laissé des objets de dévotion, ou déposé dans l’âme de certains l’idée de fabriquer des faux qui soutiennent leur foi par des supports matériels. » Quand bien même tout cela ne serait que mensonge ? Oui, ils aimeraient toujours l’Église, son faste, son décor, son folklore, quand bien même tout ne serait que mensonge car derrière il y a la foi.

Quelle est cette posture philosophique ? Comment peut-on vivre avec la certitude du doute ? Comme Socrate, Platon et les autres. Moi je n’ai pas de doutes, je sais que Dieu n’existe pas, sauf pour les intégristes ! Les autres ne font que semblant pour tirer un quelconque pouvoir. Merde… Ce n’est pas vrai… Les Tailaut ne sont pas des intégristes et je n’ai toujours pas trouvé quel est le gain de Germain.

Je ne veux pas de doutes. On ne dort pas en paix avec des doutes.

 

15 janvier

Ce matin je pars un peu plus tard, vers 8 heures. Je ne suis pas particulièrement courbatu, je tiens un bon rythme et je vois du pays. Et puis je ne suis qu’au début de mon périple. Il paraît que les gens commencent à se demander pourquoi ils font ce pèlerinage vers Poitiers. Nous verrons bien. En attendant, je n’ai que trois heures de route, et… Tours !

 

La basilique est imposante. C’est le moins qu’on puisse dire. On dirait un Sacré-Cœur en plus byzantin, beaucoup plus byzantin. Elle est dédiée à Saint Martin, celui qui partagea son manteau… D’après le grand-père assis devant qui m’a raconté l’histoire du lieu et de son saint patron.

— Un sacré gaillard le Saint Martin de Tours vous savez, mon petit ? m’a-t-il lancé alors que je contemplais l’édifice.

— Ha bon ?

— Tout à fait ! Un grand dignitaire romain né dans une province d’Europe centrale.

— Il n’est pas de Tours alors ?

— Attends la fin de l’histoire mon garçon ! Une fois dans l’armée, il est muté, si on veut, du côté d’Amiens. Il fait extrêmement froid, un hiver, il partage son manteau avec un pauvre. Ça, tu le sais ?

— Oui, oui, c’est connu.

— Peu après ça, il refuse de se battre et se fait baptiser. Il arrive à Poitiers, rencontre l’évêque et le Diable.

— Les deux d’un coup ?

— Pas en même temps. Il devient ermite puis évêque. Il crée un ordre monastique dédié à la prière, la mortification et la pauvreté. Il convertit toute cette partie de la Gaule qui est encore païenne. Après sa mort, Tours devient un lieu de pèlerinage.

— Déjà à l’époque ?

— Oui, déjà. Et Clovis en fait le saint patron de sa lignée.

— Et la basilique a été construite pour accueillir les pèlerins de plus en plus nombreux.

— Tout à fait. Tu vois, gamin, l’important là-dedans, ce n’est pas l’idéal de pauvreté, de souffrance et tout le reste. Non, ça, c’est de l’ego. Enfin, je ne sais pas ce qu’en disent les prêtres, mais pour moi c’est le résultat d’un aristocrate qui vit mal d’être riche. C’est tout. Le vrai message de Saint Martin, c’est de tendre la main, comme il l’a fait en donnant son manteau, rien que la moitié d’ailleurs. Faire charité en gardant raison. Et accepter les événements comme ils viennent. Il ne voulait pas être évêque. La foule l’a proclamé. Qu’a-t-il fait ?

— Il a accepté

— Oui, et il a fait de son mieux. Il a fait ce qui lui semblait juste et bon. On peut critiquer tout le reste. Pas l’intention. Et je trouve que de nos jours on va bien vite à juger les intentions et on s’attarde très peu sur les réalisations. Enfin, je ne suis qu’un vieil homme, je ne comprends certainement plus grand-chose à ce monde.

 

Je pris congé du vieil homme après quelques mots supplémentaires. Il était un de ces grands-pères de campagne pleins de bonhomie, de respect, et d’une grande perplexité quant aux affaires du monde. Un de ceux qui n’aiment pas les journalistes parce qu’ils « s’intéressent qu’au mal et pas aux jolies choses ». Il m’a fait penser à la famille du Loir-et-Cher de la chanson, qui hausse les épaules d’incompréhension à l’idée qu’on puisse vivre loin de la nature.

 

L’architecture de la basilique est lourde. Au sens propre, une chape de plomb vient de me tomber dessus. Je m’installe dans une chapelle à l’entrée. La plus discrète. Je ne veux pas déranger, j’ai de plus en plus l’impression d’être un intrus dans ces lieux que mon éducation ne m’a pas appris à respecter : les églises. Et je ne veux pas être dérangé non plus. Je voudrais relire ma rencontre d’avant-hier. Chercher à comprendre.

 

Une jeune femme châtain, aux traits tirés mais altiers, presque dédaigneuse, luxueusement vêtue, entre sans me regarder. Elle s’assoit à côté de moi et commence à parler, toujours sans regard pour moi, et sans geste. Elle est semblable à ces statues babyloniennes hiératiques et intouchables.

 

« Je me suis lancée sans savoir. Non certes, pas sans savoir, mais sans comprendre. Il fallait bien qu’un nom existe pour un objet contenant tous les possibles. Curieux d’ailleurs que l’on ne retienne que la destruction lorsque l’on perd la maîtrise du monde. Faut-il être fou pour penser l’avoir… Passons, ce n’est pas de cela que je suis venue témoigner.

Souvent l’abstrait dit plus que le tout. Passer outre les langues des hommes pour toucher leur âme, si tant est qu’elle existe, voilà l’élan de la création.

Souvent l’abstrait part du singulier. Puisque l’on parle toujours de qui l’on est, de là d’où l’on naît. On pense se cacher en créant un masque ou un mensonge… Jamais l’on ne fut plus nu.

Souvent l’abstrait embrasse l’universel. Car la douleur cachée a tant de frères parmi les humains… C’est à croire que l’on se ressemble bien plus qu’il n’y paraît, que l’on se déchire parce que l’on se reconnaît trop dans le miroir de l’Autre.

Questionner sans fin le vide ou l’altérité complexe. Au fond cela est identique. Le vide n’est pas, il est déjà l’anticipation de la personne à venir ou le souvenir de celle qui disparaît.

Questionner sans fin pour trouver sa réponse. Parler seul est possible. Il suffit d’admettre que nous ne sommes que la mosaïque des gens qui nous ont fait, par la chair ou les pensées.

Questionner sans fin pour rester dans l’aporie. Le doute est le plus utile des conseillers et la certitude la plus perfide des amies. Nous ne cherchons jamais vraiment de réponses, nous ne sauterions jamais sur la première d’entre elles si c’était le cas.

Parfois les pourquoi n’existent pas. Il n’y a que des mouvements désordonnés pour faire quelque chose de soi, de sa vie, de ses espérances.

Parfois les pourquoi ne suffisent pas. Trouver une raison n’est pas assez. En trouver plusieurs n’est pas nécessaire. Non, ce qu’il faut avoir c’est la foi ou l’envie, appelez cet élan comme il vous siéra.

Parfois les pourquoi ne sont que des comment. Entendez par là qu’ils ne sont que des adaptations audibles par tous de ce qui au fond de soi pousse vers un but. C’est ainsi qu’on peut multiplier les raisons pour se faire entendre de chaque interlocuteur…

Partir de soi pour comprendre l’autre. Humain parmi les humains. Les effets ou les causes ne sont pas les mêmes, mais il y a l’empathie, toujours la possibilité de se mettre à la place.

Partir de soi pour se trouver sur la route. Vouloir se quitter soi-même ou se perdre. “On rencontre souvent sa destinée par les chemins que l’on prend pour l’éviter”.

Partir de soi pour y chercher Dieu. Si cela vous dérange, dites que Dieu est la liberté, ou le bonheur.

Souvent se taire pour regarder autrement. Pour simplement voir avant de réfléchir. Pour laisser l’image entrer en nous avant de vouloir en parler. Pour savoir quoi partager, quoi communiquer de cette image, avant de le faire.

Souvent se taire parce que l’on n’a plus de mots. Parce que l’émotion est trop grande, parce que les voiles qui couvrent la vérité nue se sont toutes fait la malle et que sa lumière ou sa cruauté blesse.

Souvent se taire pour respecter le mystère. Constater qu’aucun mot ou principe n’est à la hauteur de l’instant qui se crée.

Croire presque par défaut, puisqu’au fond il n’y a pas vraiment d’autre choix. Ni preuve ni doute suffisant. Le vide et le hasard semblent encore moins probables.

Croire pour espérer soi-même. Je reviendrais bien à la raison, je reviendrais bien quelque part… Et alors je saurais qui je suis et ce que j’ai fait.

Croire encore au courage du désespoir. Au moins ce dernier, au moins cet ultime recours à la force brutale, animale, le bête instinct de survie et de protection de l’espèce qui parfois fait la grandeur de l’homme.

Parfois les chemins de l’exil sont des voies de retour, le temps se perd si bien dans les espaces cartographiés. Et les routes et les mémoires s’oublient aisément en quelques tours d’horloge.

Parfois les chemins de l’exil sont un but en soi. Seulement se perdre ou marcher. Seulement fuir. Il y a tant de raisons de partir et jamais aucune d’arriver…

Parfois les chemins de l’exil ne sont qu’un rêve intermédiaire, une manière de croire à autre chose ou autrement. Un moyen de prendre du recul pour distinguer plus correctement les contours de son existence.

Prier par habitude et par coutume. Tant de dieux se combattent, meurent et renaissent depuis que je vis. J’ai changé tant de fois les mots de mes suppliques, j’ai cru au miracle bien souvent. Mais rien n’a fait pardonner aux hommes ma faute. J’ai appris à en être fière, voilà tout.

Prier pour savoir ce que l’on veut. Au fond, ce n’est pas le monde qui changera ou du moins pas l’autre, non. C’est la perception que l’on en a. La voie, le miracle tangible, est bien celle-ci : changer soi-même pour changer le monde. L’un et l’autre liés à jamais.

Prier pour parler quand même. Quand le silence se fait et paraît si cruel, injuste, absolument inhumain. Parler pour le parer des vêtements, fussent-ils des haillons, de l’humanité tout entière. Une voix pour apposer la marque de sa propre vie.

Souvent questionner, parfois partir. J’aurais tant voulu fuir. J’aurais mieux fait d’ouvrir à nouveau cette boîte! Souvent croire, parfois prier. Voyez. L’espérance y est toujours… Mais j’en suis venue à croire qu’elle y est restée, car les hommes ne veulent pas d’elle, et non pas qu’elle fût trop lente.

Qu’adviendrait-il ensuite? Si j’ouvrais sur-le-champ ce coffret? Si je le laissais ici, gésir pour la fin des temps?

Le jour! Un jour comme tant d’autres, un jour comme aucun autre. »

 

Elle reste un moment, toujours très droite, à respirer. Elle finit par se lever et pose une boîte d’allumettes devant moi, sur le dossier du banc du premier rang.

 

« Vous l’ouvririez? » me lance-t-elle, avant de sortir de la pièce.

 

Je reste une bonne minute à fixer la boîte. Bien sûr que je l’ouvre. Bien sûr… Je pousse le tiroir de carton, il coulisse. La boîte est vide, bien sûr qu’elle est vide. Je la referme et la glisse dans mon sac avec mon carnet.

1. Paris – Chartres

13 janvier, 6 heures tapantes.

J’apprends qu’on appelle cela « les laudes » par le curé de Notre-Dame d’Espérance. J’habite depuis dix ans à côté de cette paroisse et je n’y étais jamais entré. Mais je n’allais pas partir sans enquête préalable, sans savoir dans quoi je me lançais. Bon, c’est sûr que je risquais moins qu’en partant en Libye… Mais quand même, un peu d’instruction ne peut nuire.

Le prêtre m’a écouté avec beaucoup d’attention, semblait-il. L’anticlérical en moi se disait qu’il faisait son boulot. Jusqu’à ce qu’il me donne son numéro de portable pour que je lui envoie un texto si j’avais besoin d’aide ou de conseils et que je le tienne au courant de mon périple. Là, ça m’a scotché. Même mon psy ne s’était jamais montré aussi prévenant. Qu’est-ce que ça lui rapporterait que je me convertisse ? Ils ne sont pas payés au nombre de fidèles que je sache. Et heureusement pour eux…

Par correction, je lui ai écrit : « il est 6 heures, je suis à la Tour Saint Jacques, si tout va bien je serai vers 13 heures à Chartres ». Oui par correction, je suis quand même un garçon bien élevé. Je ne vois pas pourquoi j’aurais besoin d’aide, me dis-je en haussant les épaules.

Vélo, sac de randonnée bien rempli, tente au cas où, même si j’espère trouver un lit dans les gîtes pour pèlerins, j’ai légèrement passé l’âge du camping sauvage. Je pars à vélo, d’après mon médecin ce n’est déjà pas raisonnable vu l’état de mon genou. Alors, partir à pied…

Premier jour, je pars, seul. C’est à croire que personne ne part jamais de Paris pour Compostelle. C’est vraiment étonnant. J’aurais dû faire des recherches sur le profil des pèlerins. Mais au fond ce n’est pas cela qui m’intéresse. Je veux faire la route et voir ce que j’y trouve. Pour une fois partir sans bagage intellectuel, sans préjugés, sans avoir à chercher les profils qui feront bien auprès de mes lecteurs. Mon chef m’a pris pour un dingue quand je lui ai annoncé que je partais. Il a fallu que je le rassure :

– Ne t’inquiète pas Hugues, je ne te fais pas une crise mystique, je veux voir comment les gens qui font Compostelle appréhendent l’actualité, le monde.

– Tu veux vraiment savoir comment une bande de bigots voit le monde ? m’a-t-il lancé en riant. Tu ne serais pas plutôt en train de fuir ? Après tout, fais ce que tu veux, avec ta foutue blessure je ne peux même pas t’envoyer à Damas de toute façon. T’avais fait du bon boulot à Gaza pourtant, je suis obligé d’envoyer Ludo à ta place.

– Il fera ses armes le petit, et si tu veux mon avis il a déjà tout d’un grand. C’est un Pulitzer ce gosse.

– Faudra juste qu’il trouve quelque chose de nouveau… On patine dans le réchauffé.

C’était hier. À présent je me dirige vers Chartres. C’est une longue route pour un début, mais je me dis que si je démarre fort, j’irai loin, contrairement à ce qu’on dit. Je veux entrer dans le vif du sujet. Et puis je me dis qu’un pèlerinage suivi par Péguy ne peut pas être foncièrement mauvais. Et puis Chartres… C’est déjà partir vers l’ouest.

13 h 27

J’arrive à la cathédrale Notre-Dame de Chartres. Très beau bâtiment. Les deux tours asymétriques y apportent quelque chose d’attendrissant. Je n’aime pas la symétrie. C’est ennuyeux, c’est froid et rigide. Les tapis perses sont dissymétriques. Il paraît que c’est pour ne pas être parfaits et ne pas se comparer à la création. Mais c’est cela qui les rend parfaits à mes yeux.

J’entre… Le père Germain (le curé de Notre-Dame d’Espérance) m’a dit que le plus dur pour un esprit comme le mien serait d’apprendre le recueillement. Ou dans un premier temps l’observation. « Vous avez un esprit habitué à écouter et répéter, à chercher toujours derrière tout et tous, il va vous falloir apprendre à attendre que les choses viennent à vous dans un moment de calme. Certains nomment ça la méditation, l’illumination… Moi j’appelle cela Dieu. » Voilà ses mots.

Effectivement ce n’est pas simple. Que fait-on dans une église ? Je veux dire, une fois qu’on est entré et qu’on a regardé, si on ne met pas un cierge ou qu’on n’écoute pas la messe, on fait quoi ? Oui, le vitrail est magnifique mais je ne comprends pas cette fille assise qui s’extasie depuis un quart d’heure… Bon l’avantage, à Chartres, c’est qu’il y a le labyrinthe qu’on arpente. À mi-parcours, j’ai l’impression qu’il s’agit en fait d’un parcours ludique, d’un livret jeux pour enfant… Ce n’est pas désagréable, mais je ne vois ni le but ni l’intérêt. Faire le vide ! Ça ne peut pas être si compliqué que cela…

Je sors de la cathédrale après avoir parcouru tout le labyrinthe. Huit fois. Pour parvenir à peu près à ne penser à rien d’autre que mes pas. Au fond ce n’est pas si éloigné des mandalas sur lesquels j’avais réalisé un reportage il y a trois ans au Tibet et que j’avais trouvés admirables. Ça me paraît si loin maintenant… Je suis perdu dans mes souvenirs quand un homme large et grand, assez contrefait, m’interpelle dans une de ces petites rues qui repartent de la cathédrale.

Il me demande si je vais à Compostelle. Je lui réponds que oui. Il veut parler un peu, il se demande s’il ne le fera pas aussi, un jour, ce chemin si long qui traverse l’Europe. Il dit qu’après tout il en a fait une bonne partie déjà…

Nous nous installons pour prendre un café, il doit être dans les trois heures de l’après-midi, les gens commencent à déserter les brasseries.

Il s’assied et la chaise grince un peu. Après avoir observé ses énormes mains un moment, il me jette quelques regards et commence à parler. Sa voix me rappelle un peu celle de Gabin dans un film écrit par Audiard.

« L’hiver fut long cette année-là, tu sais.

« Non ; cela n’est qu’un mensonge, il dura exactement ce que dure un hiver… Mais il fut certainement plus dense. La mémoire fut bien plus lourde qu’à l’accoutumée.

« As-tu remarqué comme l’an ne commence qu’en février ? Janvier n’est qu’un prolongement, un fondu au noir — comme ils disent au cinéma — de l’année qui s’achève. Février et sa brièveté maladive conviennent bien mieux au commencement. C’est un mois en gestation, en devenir, un peu difforme, un parent éloigné de la fratrie…

« Mais cette année, cette année janvier fut une agonie.

« La peine de plusieurs années est tombée sur mon cœur en ce mois de janvier.

« Pourtant, je connais la douleur et la tristesse, on m’a tellement traité de monstre, moi je ne voulais que vivre…

« Il y avait, j’avais et chacun avait, le rêve de se définir par des choix et à travers plusieurs héritages. Oui, plusieurs cultures. Et le souvenir si tendre et douloureux de toutes celles et ceux qui s’étaient endormis avec la certitude de léguer un monde meilleur à leurs enfants… Un monde dont ils avaient rêvé, qu’ils avaient espéré, construit et reconstruit.

« Quand je suis né… Quand je suis né cette fois-ci (je suis revenu tant de fois à la vie) … c’était à Prague. Je crois pouvoir dire que l’espoir est né en un sens la même année, une année qui semblait être un soir…

« Ce soir-là, il n’y avait plus de frontière entre le Mississippi et la neige.

« Ce soir-là, on ne parvenait même pas à oublier les armes…

« Ce soir-là, le Paraguay votait.

« Ce soir-là, la Hongrie avait le choix du lendemain.

« Ce soir-là, l’intégrisme voulait déjà faire taire une plume indo-britannique.

« Ce soir-là, on fuyait déjà l’Afghanistan !

« Ce soir-là, on jeûnait sous la terre encore yougoslave.

« Ce soir-là, des bonzes étaient assassinés.

« Ce soir-là, on voulait faire parler l’Est et l’Ouest sans canon.

« Ce soir-là, une nouvelle pyramide s’élevait vers le ciel.

« Ce soir-là, des poings se levaient à Pékin.

« Ce soir-là, on aurait pu faire la paix en Palestine… Peut-être.

« Ce soir-là, les portes de la forteresse hongroise s’ouvraient.

« Ce soir-là, un changement s’était produit que personne ne pouvait encore définir…

« Ce soir-là, une légende mourait en Iran pour devenir un mythe.

« Ce soir-là, du sang coulait à Tian’anmen.

« Ce soir-là, on enfermait le peuple birman.

« Ce soir-là, Genève parlait des droits de l’Homme.

« Ce soir-là, les gueules noires réclamaient du savon.

« Ce soir-là, l’Europe s’agrandissait déjà.

« Ce soir-là, la Pologne était Solidaire !

« Ce soir-là, les barrières tombaient entre Noirs et Blancs.

« Ce soir-là, on voulait divorcer en Yougoslavie.

« Ce soir-là, Stockholm saluait le Tibet.

« Ce soir-là, partait le dernier vol pour Berlin Ouest !

« Ce soir-là, on ne tirerait pas sur la frontière !

« Ce soir-là, le fantôme de Staline était assassiné en Tchécoslovaquie.

« Ce soir-là, malgré tout, la démocratie était une maladie contagieuse, et le monde basculait dans une nouvelle ère. La roue de la fortune, du temps ou du dharma était repartie, alors l’air est à nouveau entré dans mes poumons.

« Qu’avons-nous fait de tout cela ?

« Il me semble que nous en avons fait beaucoup. Mais bien sûr, il est si simple de se laisser fasciner par les failles, les manquements et les brèches… Pourtant il y a tant de mieux ! À dire vrai, le meilleur et le pire en même temps. Cette époque me ressemble : formidable, extraordinaire et effrayante en un seul mot. »

La scène est extraordinaire. Voilà dix minutes, au moins, qu’un homme que je ne connais pas me déroule un monologue des plus théâtraux. Avec de petits gestes qui semblent immenses tant ses mains le sont. Ma curiosité n’y tient plus, je lui demande quel est son nom, ce qu’il fait dans la vie et d’où il sort son récit.

« Golem. Je ne fais rien d’autre que d’’être moi. Les croyants m’ont oublié depuis longtemps, ils ont créé de meilleures armes que moi. Et ce n’est pas une histoire jeune homme, c’est mon histoire. Enfin, une partie. L’histoire de ma dernière vie. Si tu ne crois pas les gens que tu croises, que penses-tu trouver à Compostelle ? Pour arriver à Compostelle, il te faudra croire. Je suis le Golem. Ça ne se voit pas ? »

Je bredouille que je n’avais jamais songé à quoi il pouvait ressembler.

« Pourtant tu es quelqu’un du genre qui se demande beaucoup n’est-ce pas ? Et tu entends aussi, parfois ? Enfin, entre deux questions, quand tu te tais un peu… »

Je lui avoue ma profession et les raisons qui me poussent à partir vers Compostelle au lieu de Damas ou Mossoul.

« Alors je te souhaite bon courage, parce qu’il en faut pour prendre du recul ces temps-ci… Et comme je te l’ai dit, si tu veux ou peux faire quelque chose, ne te gêne pas. J’ai fait pas mal de route tu sais, alors je pense que tu rencontreras d’autres personnes qui ont besoin de parler. Et toi, je crois que pour une fois, tu as besoin d’écouter et d’accepter. »

Il s’en va alors en esquissant un petit signe pataud de la main.

Je reprends ma route sans trop réfléchir à ce qui vient d’advenir. Il me faut trouver un gîte pour cette nuit.

Il fait trop froid pour le camping, il me reste l’option auberge de jeunesse… On ne peut pas dire qu’il y a foule, mais l’atmosphère n’est pas forcément « propice au recueillement » pour autant. Un groupe d’Australiens, futurs architectes, font le tour des cathédrales de France, officiellement. Mais officieusement, ils dégustent surtout tout ce que l’on peut produire comme alcool dans notre pays, et ce n’est pas rien…

Bouchons d’oreilles, petit masque d’avion, arnica pour les courbatures, et au lit.

Après une assez mauvaise nuit, je repars, direction Vendôme. Il est 6 heures, j’espère y être vers midi. Je ne me souviens plus si j’ai déjà visité cette ville. Et je me demande bien à quoi peut ressembler la bourgade qui a donné son nom à la place…

Ceux qui marchent vers le couchant

Mon nom importe peu. Appelez-moi Janus, Janus Espérance, si vous le souhaitez. Mais personne ne considère vraiment la signature d’un article n’est-ce pas ? Car c’est ce que vous tenez là. Un ensemble d’entretiens. Certes, les témoins ne sont pas banals.

Je vois des fantômes. Voilà, c’est dit. Janus Espérance, athée, prosélyte et cartésien convaincu, voit des fantômes.

Pour vous narrer la genèse de ce projet, il me faut remonter à janvier 2015. Un jour, vous savez bien lequel, je me suis dit que quelque chose n’allait vraiment pas. Et je voulais sonder l’avis de personnages légitimes. Légitimes avec un grand L, j’ai cherché durant des jours qui pouvait l’être, à l’heure où les icônes se font et se défont en moins d’un quart d’heure, où plus personne ne semble respectée ou respectable…

Ne trouvant pas de réponse à cette question, j’ai décidé d’effectuer un pèlerinage. Moi l’athée convaincu, extrémiste même. J’ai pris mes baskets et mon sac à dos. Et je suis parti vers le couchant, vers Compostelle !

Pourquoi Compostelle ? Pour traverser la France, pour voir du pays, pour ne pas me tourner, comme tout le monde, vers le Moyen-Orient, pour aller voir ailleurs, réellement, absolument et résolument ailleurs. Oh oui, ce n’est pas un ailleurs très innovant, ni très lointain, quoique… Pour moi, ce fut le plus inexploré et le plus étonnant.

J’ai rencontré des personnages parfaitement incontestables, suffisamment éthérés pour qu’on ne puisse les accuser d’aucun vice associé à la vie ou à la matière. Sans corps, pas de douleur, pas d’émotion, pas de passion. Des ombres ou fantômes qui marchent vers le couchant.

Est-ce que ces gens sont réels ? Est-ce que je les ai inventés ? Non. Je n’ai nullement l’imagination nécessaire à cet exercice.

D’autres personnes aussi, de « vrais gens » comme diraient certains… Des humains, certainement, des gens de dialogue et d’honnêteté. Je ne cherche plus la vérité, je cherche des paroles justes qui traduisent une vérité, c’est ce que m’ont offert ces êtres.

À l’heure où je compile ce récit, tout me paraît flou et dérisoire. Nous sommes en novembre, le 13, je suis revenu à Paris depuis longtemps. Et Paris saigne encore. Peut-être que nous sommes en guerre, peut-être que les témoignages qui suivent ne servent à rien. Peut-être sont-ils quand même nécessaires.

Je vous laisse juges.

8. Boucicaut

Je devais partir en vacances à Berlin avec Justin, mais pour une raison obscure Valentin insistait pour qu’on l’aide à ranger une pièce. Il répétait « ça n’a rien d’urgent mais pour moi c’est capital, il faut le faire » alors que l’heure de l’avion approchait. Je semblais être la seule à m’en émouvoir, je tentais d’activer le mouvement. Justin me lançait une claque comme jamais je n’en avais reçue, il fallait être gentille, servile et affable avec ceux qui font des caprices. 

Nous ne partions plus à Berlin, la voiture était immensément chargée des affaires de Valentin, de tout ce dont nous allions nous occuper à sa place. Il ne me faudrait jamais dire que nous n’étions pas parti en voyage, cela l’aurait traumatisé. Je partais au volant de ce véhicule qui ne ressemblait plus à rien, vers le dernier endroit à la mode : le Domaine du Labyrinthe, toujours ce même lieu…

Il me fallait payer le stationnement, je réglais les quelques euros. On commence à me frapper. Le Vieil Homme me dit avec mépris que ce n’est pas à moi de le faire, que j’en suis incapable, me demande comment j’arriverai à rembourser une telle somme. Il avait lu un montant de 2700€…

J’erre avec le Vieil Homme et la Vieille Femme entre les immenses cages du Domaine du Labyrinthe, où les employés, toujours vêtus de leurs hardes noires et de leurs masques étranges, tirent à bout portant sur toutes sortent de canidés plus ou moins domestiques. La Vieille Femme prend beaucoup de plaisir à ce spectacle. Je profite d’une explosion de sa joie pour m’enfuir par une corniche. La vérité n’est pas par là.

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11. Belleville

Je suis à l’aéroport avec Étienne, on vient d’arriver. Les escaliers mécaniques sont tous en panne, rien ne lui permet de descendre, le pauvre, entre son âge et son handicap… J’organise avec le plus grand soin un système étrange qui le fait passer sans encombre par les tapis à bagages. Il est tellement heureux et volontaire qu’il oublie ses douleurs pour être simplement joyeux et plein de gratitude. Au même moment, un homme que je ne connais pas dit être mon mari, puisque ma mère l’a payé pour cela. Il me tend nos valises, qu’il a reconnues à l’odeur. Il tient en effet une étrange et minuscule boîte en bois, sorte de vase canope à tête de salamandre, qui contient mon odeur.

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1. Champs Élysées – Clemenceau

Nous avons passé l’apocalypse, vous le savez. En voiture, un convoi de trois voitures, pour être précis. Je ne sais plus qui était dans celle de devant, celle du milieu contenait une famille : les grands parents, le fils et sa femme, leur nièce. Ils n’avaient plus de phares, on les leur avait volés. Pour ne pas être qu’ils soient abattus par la police, on avait lié les voitures entre elles comme ça, ça faisait un seul grand véhicule. Vous savez, comme on faisait à cette époque. J’étais donc dans celle de derrière, avec qui ? Ça n’a pas d’importance.

Après plusieurs heures de route, on arrivait dans une décharge où attendaient le Vieil Homme et la Vieille Femme. Une femme m’a agressé, je m’en souviens. Elle voulait que je lui fasse l’amour, elle disait que j’avais besoin de repos et de détente, que j’étais lesbienne puisque tout le monde le pensait. Je n’ai pas compris. Ça n’a pas d’importance. Le Vieil Homme et la Vieille Femme semblaient être les maîtres de ce camp de réfugiés. Ils organisaient des tournages de films pornographiques homosexuels, sur un ring de sumo parsemé de coussins orientaux. Cela n’avait aucun sens, mais apparemment cela rapportait de quoi faire vivre le camp. Peut-être. Je ne sais plus.

L’Absente et sa fille m’invitaient chez elles et me disaient d’appeler si ça n’allait pas. Je me souviens, j’en ai pleuré, mais me suis enfuie en les laissant.

Je suis repartie seule. Ça ne m’a pas réussi, puisque je me suis retrouvée piégée dans un appartement. Vous savez, dans ces villes qui subsistaient encre, quand les trafics allaient bon train. J’étais douée pour vendre des meubles et des agencements aux riches, aux vivants. Tout l’argent que je rapporte, ça je m’en souviens, c’est pour ça que je suis partie, n’avait pour but que de financer une immense fête pour Valentin. Tout devait tourner autour de Valentin. Je veux fuir, l’armée m’en empêche, on ne se déplace pas comme on le souhaite. Je comprends, à leur parler, que nous sommes victimes d’un virus lancé par les Britanniques pour détruire les Latins et Méditerranéens. C’est là que je vous ai appelé, je ne sais plus où j’avais lu votre numéro, dans la presse surement. Me dire que quelque part dans les Balkans, un laboratoire avait décidé de ne pas laisser crever ses compatriotes et ses voisins… Ça m’avait emplie d’espoir, vous le comprenez. Je suis partie à pieds, de nuit, et maintenant, j’espère me rendre utile.

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